#4/10 La mort de Senna

La bibliothèque nationale de Rio de Janeiro est pleine de livres. Ça peut paraître commun de dire ça, mais quand je dis, pleine de livres, je veux dire, pleine à craquer…17 millions de livres. La plus grande bibliothèque du monde. Et aussi belle qu’un livre relié. J’ai fait la visite guidée, j’ai appris des choses sur des anciens rois du Portugal qui avaient un jour eu l’idée de la bibliothèque, sur des peintures de style renaissance italienne, sur des tentures françaises, j’ai appris que la princesse Isabel avait à dix ans écrit un billet qui reposait aujourd’hui dans les coffres de la bibliothèque. Comme quoi. J’ai appris des choses que j’ai directement oubliées. Ce qui m’intéressait moi, c’est la salle du rez-de-chaussée sur la gauche, la salle des archives, où l’on peut consulter tous les journaux et périodiques brésiliens publiés depuis belle lurette, enregistrés sur microfilm. Ce qui m’intéressait, c’étaient les journaux du 2 mai 1994. J’ai eu sous les yeux au début de l’année un sondage réalisé auprès de la population brésilienne intitulé ; quel est le plus grand drame de l’histoire nationale brésilienne ? En 3ème position, il y a la défaite en 1950, en finale de la seule coupe du monde disputée au Brésil, contre les frères ennemis jurés d’Uruguay. Quelques vieux chargés de mémoire me parlent encore de ce bruit, de ce bruit de silence, que font 200 000 spectateurs muets. Le Maracaña comme une carpe. Un drame national. En seconde position, il y a le suicide de Getulio Vargas, président populaire et populiste pendant 15 ans, qui est à peu près à l’histoire politique brésilienne ce que de Gaulle est à la nôtre, Vargas en un peu plus dictateur. « Je sors de la vie pour entrer dans l’histoire ». Son billet mortuaire. Un drame national.

 

En première position, il y a la mort accidentelle de Ayrton Senna sur le circuit d’Imola, le 1er mai 1994. Un drame national. Je n’ai pas compris pourquoi ce peuple de football a été tellement traumatisé par ce drame, au point d’en faire son 1789, la clef de voûte de son histoire. J’espérais que les journaux du 2 mai 1994 m’aideraient à comprendre. Je crois que j’ai compris. Le Brésil a été tant de fois humilié, dominé, maltraité, qu’il a besoin d’orgueil et de fierté. Senna était la matérialisation de cette fierté, champion d’une discipline bourgeoise et citoyen de ce pays qui s’autorange dans le Tiers-Monde. Un champion avec du panache. Les Brésiliens me racontent souvent que chaque dimanche matin, ils se réveillaient en apprenant que Senna avait une nouvelle fois gagné le grand Prix. Un gagnant dans un pays qui a peur de perdre, de perdre son identité, ses richesses, son Amazonie, que beaucoup convoitent. Les Brésiliens laissaient ce grand garçon aux mains d’ange piloter leur fierté. Jusqu’à ce que sa boîte de vitesse le lâche au mauvais endroit et au mauvais moment. Le 1er mai de ce matin pas comme les autres, en apprenant la nouvelle, les Brésiliens ont commencé à se rassembler autour des kiosques à journaux, tout frais d’éditions spéciales, se caillant le cœur dans la chaleur d’un automne tropical, et parlant mal de ce destin qui venait de leur enlever en aigre et en douce leur fierté de champion. En sortant de la bibliothèque nationale, j’avais les jambes et le cœur tout engourdi. J’étais étonné de voir les gens marcher et rire si simplement dans la rue. Mais Senna est mort, j’avais envie de leur dire tout plein de gravité.

4.jpg

Une chanson de Celso Machado, Despedida…

 


Un commentaire

  1. New York Best Hotels dit :

    Bonjour très bon billet, je souhaiterais vous poser une question : me donnez-vous l’autorisation de faire un lien par mail vers votre page d’accueil ? Merci pour tout.
    Clara

Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier