#1/10 Santa Teresa

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Les enfants, il est si beau mon quartier. Pas un quartier général, moi, tous les trucs qui chatouillent ou copulent avec la guerre, tous ces mythomanes en uniforme qui nous serinent que cette fois, c’est la der des der, qu’on guerroie en préventive, que la cause est juste, que c’est le moindre mal, toutes ces conneries qui ont des balles et qui font mal, tous ces champs d’honneur cultivés sans musique jusqu’à plus soif, jusqu’à des morts dans tous les sillons, je m’assois dessus et c’est à peine confortable. Pas Cartier non plus, le luxe, c’est pour les bêtes et les âmes en déficit de poésie. Mon quartier est beau comme un sou neuf tout juste frappé, comme un camion d’hydrocarbure dont le pilote, un brin alcoolo, un rien écolo, aurait troqué la cargaison de pétrole contre de la bière ambrée qu’il transporterait en douce pour se la couler, pour quelques soirées futures arrosées de miel de houblon. Mon quartier, on peut le parcourir en voiture, mais c’est à pied qu’il donne l’émotion. Les pierres pavées chantent le Sud de l’Amérique et le bonheur de vivre. Les rues défoncées gueulent des poèmes d’amour, son soleil qui bourrine les façades bleues et pierres est chaud et caressant. Les sourires de ses habitants, de ses enfants, sont des messages de temps qu’on prend, de vie qu’on cajole. Il y a les artisans qui artisanent dans les petits magasins secrets, les garçonetes qui servent des cafés expresso serrés comme des ceintures de chasteté desserrées, une invitation à un plaisir d’arabique qui pique et tortille les cœurs. Là on s’aime à gauche, en face, près de l’escalier, on rigole, on se fend la poire aux tables dépliées du café Porta quente, on se coule une bielle sur les rails du bonde, on allume l’humanité en même temps que les cigarettes. C’est un jour férié à Rio, sans nostalgie ni avant-pensées, qui, au contraire des arrière-pensées, confisquent parfois le bonheur simple au nom des malheurs à venir. On travaillera un peu demain, mais on aime vivre au Brésil, et on ne déteste pas de travailler. C’est ainsi que quand on ne travaille pas, la vie prend le bon vent, décolle et tourbillonne, se repose, se dépose et s’ambitionne, sa calme, s’apaise, s’admire et s’énamoure, s’emplit, s’épanouit, s’épate. Les verres de bière n’ont rien de vulgaire, les baisers publics rien d’austère. Les taxis continuent de passer, les bières de s’écouler. La nuit rapproche le voile, les bateaux plantent l’ancre, les corps se dévoilent, l’encre prend sa place, pour dire et prendre date, et rendez-vous avec les pessimistes et les emmerdeurs, les cons, les racistes et les sécuritaires, les bourgeois pas partageurs et les miséreux pleureurs. Quand ceux-là sont loin de nous, on comprend que ça vaut le coup d’avoir fait le voyage depuis le spermatozoïde originel jusqu’à Santa Teresa, se baigner dans la jouvence, et aimer la jeunesse de notre monde, de nos cœurs, et de nos bières. Chaud et doux. Mon quartier est un pain au chocolat. 

Chanson de Clara Nunes ; canto das tres racas.

 


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