Djibouti-Paris : aller/retour et sans escale

Un article que j’ai passé dans le numéro d’octobre du magazine culturel Djib’Out.  

C’est une histoire qu’aimait bien raconter Bernard Baños-Robles, l’ancien conseiller de coopération, qui vient de quitter Djibouti après trois années à la tête du centre culturel français, et qui demeure une figure tricolore ici, puisque c’est lui qui, il y a trente ans, lors de sa première affectation, à Djibouti déjà, donna au centre français son nom de baptême d’Arthur Rimbaud.

L’histoire se passe le soir de l’indépendance, le 27 juin 1977. BBR comme on l’appelle, avec la fougue de sa trentaine d’années, et ne voulant pour rien au monde rater le spectacle de cette nuit mythique, se rend place UNFD, où s’est massée la foule, au volant de sa petite voiture de l’époque. Bientôt, il ne peut plus avancer ; contraint par la marée humaine de s’arrêter, il monte sur le toit de sa voiture pour regarder Hassan Gouled Aptidon, le nouveau président, prononcer le premier discours de la nouvelle République. Là, un enfant qui doit avoir une dizaine d’années à peine, le toise avec férocité, et lui lance sournoisement : « Vous êtes encore là, vous » !… Un adulte djiboutien qui a tout vu de la scène lui assène en retour une petite claque. BBR dira qu’il y avait tout dans cet instant ; à la fois la fierté de l’enfant, incarnation de la nouvelle nation qui veut s’émanciper complètement de l’ancienne tutelle coloniale, mais aussi le recul ou la sagesse de l’adulte qui sait que les Français resteront à Djibouti encore de longues années, et auront un rôle à jouer dans le développement du pays. Aujourd’hui, trente ans après, la France dispose encore d’une base militaire de trois mille hommes, et demeure l’un des premiers bailleurs de fonds bilatéraux du pays, sinon le premier. A l’inverse, plusieurs centaines d’étudiants djiboutiens partent chaque année en France poursuivre leurs études.

Ce constat et cette petite anecdote en introduction de cette enquête sur les rapports entre Djibouti et la France, et surtout sur la perception que peuvent avoir les ressortissants des deux nations de « l’autre pays ». Djib’Out a voulu savoir quelles étaient à la fois les images, les préconçus que pouvaient avoir les Djiboutiens avant leur premier voyage en France, et inversement, les Français avant d’arriver à Djibouti. Djib’Out a aussi cherché à savoir comment résistaient ces clichés à l’épreuve des faits, et au contact réel du sol étranger. Pour cela, nous avons rencontré trois Djiboutiens qui ces derniers mois ont effectué leur premier séjour en France ; Saada Hassan Ibrahim, responsable achat au Chemin de Fer Djibouto-Ethiopien (CDE), et qui a participé à une formation d’un mois à la Rochelle avec l’institut For-homme, Moumina Hassan Meike, obockoise, qui s’est mariée au printemps avec un professeur français de l’école de la Nativité, et est partie cet été dans la famille de son conjoint célébrer « l’union à la française », et enfin le jeune Ali Sultan Mahamoud Ibrahim, tout juste âgé de quatorze ans, qui a rendu visite en juillet à ses cousins poitevins.

Symétriquement, Djib’Out a aussi recueilli les témoignages de deux Français fraîchement débarqués à Djibouti cet été ; Jacques B., premier conseiller de l’Ambassade de France, et Antoine Domanec, animateur culturel au CCFAR.

A travers leur témoignage, voici ici humblement dressé le portrait croisé de deux nations par leur histoire et leur culture si étroitement imbriquées.

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Premières impressions/ Nos âmes aéroportées/ Le voyage par la lecture 

Il ne faut pas toujours s’y fier, dit-on, à la première impression.  Soit. Mais ce sont quand même souvent elles qui marquent le plus fortement la rétine.  Ainsi, Moumina se souvient de sa surprise dans l’avion, de voir par le hublot, au moment de la descente de l’appareil vers Paris, les petites rivières, le paysage bucolique, toute cette verdure.  Tout de suite après, dans les premiers émois, une fois le pied mis à terre, viennent la fraîcheur du climat, et la « beauté des magasins », dit-elle. La première impression de Saada fut moins agréable. Ce fut même la seule fois de son séjour, affirme t-elle, où elle eut le sentiment d’être maltraitée. 

Elle évoque ainsi la violence arbitraire, à tout moins verbale, des agents de sécurité de la plate-forme aéroportuaire de Roissy ; « Ils nous ont fait passer en dernier, on nous a mis dans un coin en nous disant de ne pas bouger, et qu’il faudrait vérifier ensuite tous nos papiers et nos bagages. A mon arrivée, j’ai eu l’impression d’être traitée comme une clandestine ». Des récits, tel qu’on en entend de plus en plus en France, et qui batte chaque fois un peu plus en brèche l’image d’une France « terre d’accueil ».  Mais de profond dépaysement, point pour Saada.

« Pour beaucoup de Djiboutiens, la France, c’est un peu un deuxième pays ; on a lu beaucoup de choses sur la France, on a vu de images à la télévision, on n’arrive pas en terrain complètement inconnu ». « Nous vivons à la Française, poursuit Saada, nous en avons les comportements, le langage ».

Quant à Ali Sultan, l’arrivée à Paris l’a laissé sans voix. La capacité d’émerveillement de l’enfance, sans doute. « Je me suis tout de suite dit que Paris, c’était la ville des « plus » ». Ainsi, il a trouvé Paris plus propre, plus évoluée que Djibouti, plus grande, plus, plus, plus, « le seul adverbe qui vaille », nous dit-il, quand il s’agit de la capitale de la France.  Il mentionne aussi le spectacle subjuguant du métro, « je ne savais même pas que ça existait, un réseau souterrain et des engins comme ceux-là ». Il est vrai que pour un jeune djiboutien qui de sa vie n’a eu que l’occasion, en matière de transport ferré, d’apercevoir la lente micheline du CDE, les lignes automatisées du métro parisien ont de quoi surprendre…

Quant à nos Français, ils avaient tous entendu parler de Djibouti avant de s’y rendre. Pour Jacques B., les impressions furent d’abord livresques et télévisuelles.

« J’étais déjà venu deux fois à Djibouti…mais sans jamais sortir de l’aéroport, explique t-il, en escale sur la route des Comores, qui a été mon premier poste à l’étranger dans la diplomatie. C’est-à-dire que je ne connaissais absolument pas le pays ». Donc avant son arrivée, par curiosité, mais aussi pour être le plus rapidement possible opérationnel à ses nouvelles fonctions, Jacques a beaucoup lu. Des TD diplomatiques, bien sûr, des notes de synthèse sur le pays, mais aussi de la littérature. Kessel, par exemple. Ou cet ouvrage qui l’a marqué et qu’il conseille, « Abou-Bakr, Pacha de Zeyla, marchand d’esclaves » de Marc Fontrier (éd. l’Harmattan), dont l’action se déroule dans la région au début du siècle, avec quelques incursions à Djibouti. « Cela m’a permis de mieux cerner les enjeux de peuplement, les liens entre les différentes ethnies présentes sur le territoire ».

Pour Antoine, le premier contact avec le pays eut une origine « familiale ». « Mes petits cousins sont djiboutiens, nous raconte t-il. Chaque été, ils venaient en vacances en France ; nous passions plusieurs semaines ensemble sur l’île d’Oléron. Ils me parlaient beaucoup de leur pays ». Ce dont il se rappelle en particulier ; « Ils me disaient que chez eux, il y avait plein de poissons dans l’eau, ils ne voulaient jamais se baigner parce que l’eau était trop froide, et chaque jour après le déjeuner, ils partaient s’allonger pour la sieste ! ». Des détails croustillants qui ont marqué l’enfant qu’était alors Antoine. « Toutes les habitudes de la vie d’ici que je ressens aujourd’hui distinctement, je les pressentais déjà à l’époque, à travers leurs comportements ».

Mais cela dit, Antoine avait quand même avant son départ des visions un peu « fantasmées » de Djibouti. « Je m’imaginais que j’habiterai dans une petite paillote à côté de la plage. Je ne pensais pas que j’aurais un appartement »…La réalité est un peu différente – mais pas pour autant désagréable ; « le premier échange que j’ai eu ici avec un Djiboutien, c’était avec un afar qui m’a payé un café à l’aéroport, alors que j’attendais mon chauffeur ».

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 Secondes vibrations/ Les premières joies/ Le temps de la réflexion 

Comme le dit très bien Jacques B., on a beau avoir lu toutes les bibliothèques du monde, rien ne peut remplacer la découverte « in concreto » du monde. 

Ses premières vibrations djiboutiennes, il les analyse à la lumière des autres villes africaines qu’il a connues au cours de sa carrière. « Par rapport à Conakry, Djibouti semble avoir une urbanisation plus organisée, les rues sont droites, globalement, je trouve que la ville est assez propre ». Privilège de la fonction, alors que les volontaires de la Nativité découvrent la ville à pied (ce qui ne leur déplaît pas ; « Tout est simple ici. Par exemple, si tu veux prendre le bus pour aller au centre-ville, depuis le plateau su serpent, et bien tu montes dans le premier bus qui passe, de toute manière, ils vont tous au centre-ville ! »…), le premier conseiller use d’autres moyens de locomotion. Ainsi, Jacques a eu la chance de se rendre dans l’intérieur des terres, à Dorra, au Nord-Ouest de Randa…en hélicoptère, à l’occasion de l’inauguration d’une école.

« L’observation aérienne du lac Assal et des grandes plaines désertiques, c’est une expérience qui vaut le détour, c’est un paysage tout à fait surprenant, et atypique ».

Sur le plan climatique, tous les avis convergent, le choc est rude. « On a beau arriver de l’été français, où les températures voisinent les 30 degrés, là on, prend dix degrés de plus, ça nécessite un certain temps d’adaptation ». Ce que précise Jacques, c’est que par rapport à ses précédentes « missions » africaines, ici la chaleur est humide. Antoine annonce qu’évidemment, il s’attendait à avoir un petit peu chaud, mais qu’il s’est senti véritablement « emplâtré » c’est son terme, par la chaleur, à la sortie de l’aéroport, attendant ses bagages, dans ses jeans collant à la peau à cause de l’humidité.  Il va même plus loin ; c’est une sensation « très étrange que de se sentir pour ainsi dire asphyxié par la chaleur », la respiration brûlant quasiment les poumons.

Un pays « beau et dur » finalement, pour Jacques.

Quant à la population djiboutienne, il la perçoit aussi très différente des autres populations africaines rencontrées. « Je ressens les Djiboutiens plus proches des populations du golfe arabique, ou même des Berbères », propose t-il. « Dans leurs pratiques religieuses notamment ». Antoine complète ce propos ; on entend moins les muezzins qu’au Maroc ; « Mais c’est peut-être tout simplement parce que j’habite plus loin de la mosquée » !…

Tous comparent avec d’autres pays d’Afrique. Antoine, donc, qui a vécu plusieurs années au Maroc, trouve les Djiboutiens, plus calmes, plus « peace and love » comme il le dit ; « J’ai le sentiment que les relations sont plus simples, la communication plus franche, les échanges moins intéressés ».

Autre différence avec la France ; Antoine explique qu’il n’a pas « très faim ». « Souvent, je ne mange que le midi. Et après le déjeuner, ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est la sieste ». Il a un mot d’humour. « Cela dit, en France, j’étais intermittent du spectacle, donc souvent au chômage, la sieste, je connaissais déjà… ».

A discuter avec les trois Djiboutiens, on sent qu’il y eut de leur côté aussi de nombreux moments de joie dans leur escapade française.

Moumina raconte la surprise inoubliable qui lui fit sa belle sœur, en lui offrant de se choisir la robe de mariée qu’elle souhaitait, dans une boutique spécialisée ; Moumina se maria donc en blanc, un rêve d’enfant…Elle raconte aussi la qualité de l’accueil, la gentillesse des Français. « Comme la famille de mon mari connaissait la réputation de ville de pêcheurs d’Obock, j’ai eu droit à des fruits de mer presque tous les jours !…Bulots, coquilles…un régime alimentaire qui il est vrai ne dépare pas avec Obock !

Ali Sultan, quant à lui, a aimé une autre gastronomie française, c’est-à-dire…les hamburgers de Mc Donalds ! Il a aussi adoré monté dans l’ascenseur le plus rapide d’Europe, qui en quelques minutes, vous transporte à 300 mètres d’altitude, au restaurant panoramique de la tour Montparnasse. De retour à Djibouti, les récits de son été parisien, et ses descriptions de la tour Montparnasse ont surpris ses copains d’école, raconte t-il. « Ils n’arrivaient pas à croire qu’il existe une tour plus haute que  la Tour Eiffel ». Alors il leur a montré les photos. « Mais certains m’ont dit que c’était un photomontage ! »…

Quant à Saada, ce qu’elle a apprécié avant tout en France, c’est la qualité de l’organisation, de manière générale. Ce qui a retenu son attention également, c’est que les gens apparaissent « toujours pressés, ils courent dans tous les sens ». « Nous les Djiboutiens, on travaille le matin, mais l’après-midi, on sait faire autre chose, se reposer ou discuter avec des amis ».

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 Troisièmes frissonnements/ La vie n’est pas un chemin jonché de roses…/ A Paris comme à Djibouti

Des moments plus pénibles, en France ou à Djibouti, tous en ont aussi évidemment connu, et en conviennent.  Antoine explique ainsi que ce qu’il trouve pénible, « c’est le bruit du chaud » dit-il. Quand on lui demande de préciser, il détaille « le ronron du climatiseur, ou le tournoiement des pales du ventilateur », qui gène son sommeil, « alors je récupère moins bien, j’ai besoin de silence. Mais sans ces accessoires il fait vraiment trop chaud !!! ».

Du côté djiboutien, deux petits incidents qui ont marqué les esprits. Ali Sultan nous raconte la scène suivante, survenue au guichet de la gare Montparnasse, alors que sa tante achetait son billet pour descendre à Poitiers. L’employée derrière le guichet demande à un homme qui parle au téléphone de baisser un petit peu la voix ; vexé, il lui hurle dessus, et il faut l’intervention de plusieurs personnes pour le calmer. « Je n’avais jamais vu un homme crier de cette manière contre une femme, je crois qu’à Djibouti, les hommes ont davantage le respect des femmes », nous dit Ali…

Quant à Moumina, elle fait le récit d’un autre épisode qui l’a tourmentée, mais qui peut aussi être vu comme une drôlerie des relations interculturelles. Alexandre, son mari, l’emmène assister un festival rock quelque part en Bretagne ; il y a là comme pour tous les festivals chiens, crêtes punk, drogue aussi. Sur la route, ils sont donc l’objet d’un contrôle de routine. Le chien policier en charge de détecter d’éventuels produits stupéfiants vient renifler avec insistance les habits de Moumina, ce qui retient l’attention des policiers. Alexandre est interloqué. En réalité, c’est l’odeur de l’encens qu’avait fait brûler Moumina pour parfumer ses vêtements qui stimula ainsi l’odorat des chines policiers. Rien de grave donc, sauf une belle montée d’adrénaline…

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Quatrième tourment/ Le temps des adieux/  Dis quand deviendras-tu ? 

Les trois Djiboutiens que nous avons interrogés ont en commun d’avoir beaucoup apprécié leur expérience française, mais d’avoir été soulagés de rentrer à Djibouti.

« L’accueil que j’ai eu a été très chaleureux, j’ai apprécié la tranquillité d’une vie à la campagne, dans un petit village du Maine et Loire, mais mon pays, ma famille me manquait… », dit Moumina. Quant à Ali, il ne s’est « pas du tout ennuyé » ; mais il était content de rentrer début août, au début du mois de Ramadan, parce que « suivre le jeune de 4 heures du matin à 10 heures du soir, merci ! ». 

Alors quels souvenirs ramènent –ils dans leurs bagages ?

« A Djibouti, on présente souvent les Français comme des gens pas chaleureux, un peu égoïstes, où règne le chacun pour soi, commente Moumina. Ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti ». Elle ajoute aussi qu’il a fallu qu’elle aille en France pour apprendre qu’Obock, sa ville d’enfance, avait été avant Djibouti, la première base d’implantation française en cette corne de l’Afrique !

Quant à Ali, il repart avec le souvenir d’Axel, un ami français un peu plus jeune que lui, rencontré lors de parties de football improvisées le dimanche à Poitiers. Le souvenir aussi d’une petite Tour Eiffel en métal achetée 5 € en « copropriété » avec son cousin ; « lui a mis trois Euros, et moi deux, et chaque semaine, en alternance, l’un de nous deux la garde chez lui ». Il explique que maintenant, elle trône sur la table de nuit de son cousin, ce qui est normal, car cette semaine, c’est son tour, et en plus « il a mis un Euro de plus que moi, il peut donc la garder un peu plus longtemps ». Attendrissante histoire d’un argent de poche habilement fructifié. 

Il entend bien retourner en France pour étudier, et espère très fort que quand il passera son bac dans trois ans, la réforme « nationalisant » le bac djiboutien ne sera pas encore entrée ne vigueur, pour que les portes de l’Université française lui restent ouvertes. Une envie de retourner en France mêlée à la crainte de ne pas y parvenir, que partage également Saada ; « J’aimerais y retourner l’an prochain pour les vacances, mais j’ai peur qu’on me refuse l’octroi du visa ». Elle vivrait cela comme une forme d’humiliation, dit-elle. Alors elle partira peut-être plutôt en Ethiopie.

En guise de conclusion, pourrait-on oser une synthèse de ces quelques bribes de récits, exercice hautement périlleux ?
La France serait donc un pays organisé, à la nature généreuse et à la technologie avancée, où le caractère des gens fluctuerait entre gentillesse et agressivité. Djibouti, une terre où il ferait bon vivre dans la langueur, l’art de la sieste, où l’on pourrait prendre de longues heures à la discussion, et s’offrir de magnifiques escapades dans le désert les fins de semaine.

Non décidément, dès qu’on cherche à généraliser, les clichés reviennent au galop. Laissons donc là les relations entre ces deux beaux pays amis, et que chacun compose à sa mesure, sa part de France ou de Djibouti qui lui convient.

 


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