Retour à Tadjourah

Djibouti, avant d’être Djibouti, s’est d’abord appelée la côte française des Somalis, puis le territoire français des Afars et des Issas, appellation où l’on sent bien la volonté de ne froisser personne. Les issas et les afars constituent les deux seules ethnies « endémiques » qui composent la population du pays. Il y a également ici les Yéménites (commerçants doués) les Ethiopiens, (clandestins ou prostituées), les expatriés (riches et blancs), mais il s’agit là d’espèces importées. Les issas et les afars peuplaient ce territoire de désert avant qu’il ne porte de nom ; aujourd’hui, la coexistence entre les deux peuples est pacifique ; les Issas détiennent majoritairement le pouvoir politique et économique, mais la realpolitik leur a imposé de traiter la population afar avec les égards qu’elle mérite ; si le président est issa, le PM est afar, et c’est une règle qui paraît indépassable, quand bien même elle n’est pas inscrite dans la constitution (ce qui lui donne peut-être son caractère pérenne, car ici, comme ailleurs, la constitution, si elle ne plaît pas au pouvoir en place, on la change, alors que les règles non écrites, nulle intoxication parlementaire ne peut les abroger !). Aujourd’hui donc, la situation semble apaisée entre ces deux clans, dont je pourrais vous faire un tableau itératif des signes distinctifs, mais on partirait vers l’ethnologie, et on en aurait pour trois pages, et je ne suis pas formé pour cela, il y aurait sûrement des maladresses et des malentendus. Restons en là, donc, mais juste dire que ça n’a pas toujours été l’amour courtois ; une guerre civile a opposé les deux camps au milieu des années 90, et l’armée, de domination issa, a donné le feu et le mortier pendant plusieurs mois sur la ville d’Obock, tout au Nord du pays, qui en fut partiellement détruite. Ceci pour dire aux juifs et aux palestiniens que l’on peut vivre ensemble après s’être entredéchirés. A condition d’y mettre un peu de bonne volonté…

Ce préambule parce que je suis parti ce week-end en territoire afar, dans le Nord du pays. La ligne de démarcation est assez précise entre ces deux bassins de peuplement. Djibouti est issa, mais donc qu’on traverse le golfe de Tadjoura, et qu’on se retrouve sur l’autre rive, on est chez les afars (qui ont la réputation d’être des gens très accueillants, sous des dehors plutôt austères et rugueux ; les pasteurs afars portant pagne, cheveux longs, et un poignard à la ceinture…). C’est à l’invitation de Saïd que s’est organisée cette petite escapade. J’ai connu Saïd l’année passée, il était le président du club de handball de Tajoura dont j’ai été le pivot (de Gauss) la saison dernière. Il est par ailleurs le neveu filial du premier ministre en exercice.

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Il est par ailleurs un garçon extrêmement sympathique, assez réservé et drôle, très élégant.

Par le bac financé par la coopération japonaise, nous avons mis vers le large jeudi à midi ; Alex, qui s’est marié au printemps avec une fille afar d’Obock prénommée Moumina, était en retard ; Saïd a dû user de ses relations (et de son nom) auprès du capitaine pour qu’on attende le taxi qui l’emmenait vers l’embarcadère, si bien que la sirène de départ a bien dû retentir durant dix minutes…Pour terminer l’inventaire, étaient aussi là Jérémie, volontaire en développement agricole auprès d’une agence de développement djiboutienne, et Abdo, un copain de Saïd, chômeur longue durée, et aussi lycéen de temps en temps, n’ayant pas l’air de trop s’en faire.

Arrivés à Tadjoura, Saïd nous conduit chez lui, une jolie maison vieillie à la chaux, face à la mer, où une annexe est entièrement réservée à l’accueil des visiteurs ; juste à côté, une très jolie mosquée centenaire, au minaret arrondi ; il existe une photo de Rimbaud posant à côté de cette mosquée. Salutations avec la puissance invitante, la mère de Saïd, sœur du PM, et sa grand-mère, mère du PM. Un peu comme si vous passiez un week-end dans une maison d’hôte en Sarthe, avec la parentèle de François Fillon. Entre les deux, Tadjoura me semble cela dit une meilleure option. Il y a là également un jeune type qui vient d’arriver pour vendre sa pêche du matin ; on finance l’acquisition de quatre thons, qu’il ouvre et découpe sur une rangée de pierres devant la maison, avec une belle dextérité, et la lame de son couteau afar. Les chats rodent, et récupèreront les entrailles et la tête à la fin du découpage. Une vielle est allongée sur un matelas au soleil ; la mer brille dans l’éclat du soleil au zénith. Tadjoura, la belle endormie, comme on le dit de presque toutes les villes du monde…

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Maintenant, quelques moments croqués comme sur un carnet de croquis, mais en mots.

Jeudi soir, nous longeons la plage durant une demi-heure jusqu’à un petit promontoire rocheux pour aller pêcher. On marche sous la lune, et c’est COOL. Nous sommes arrêtés par deux fois par des oueds à gros débit ; on les traverse en hésitant. Au retour, quelques heures plus tard, ils seront complètement asséchés. Il avait du pleuvoir dans l’après-midi dans les montagnes qui surplombent Tadjoura. Ici, la crue des oueds est à la fois violente et brève ; régulièrement, des gens sont emportés par des oueds déchaînés et meurent noyés dans leur 4*4. A part ça, il n’y a aucun cours d’eau en eau toute l’année ici. A la pierre visée, on s’installe pour pêcher. On a amené du fil et des hameçons, sur le chemin, on a rempli une petite bouteille de plastique d’une cinquantaine de bernard-l’hermite. On casse leur coquille au sol, on leur arrache les pattes pour qu’ils ne se sauvent, on les enfile sur l’hameçon perforant leur petite ventre mignon. On met le fil à l’eau. Au bout de dix minutes, Idriss qui nous accompagne, a déjà soulevé trois petits poissons d’une dizaine de centimètres, alors que je m’accroche sans cesse au fond. Là débute la vraie pêche ; il monte un nouvel hameçon BEAUCOUP plus gros que le premier, et ferre là-dessus le petit poisson juste pêché, qui n’était pas la proie, mais l’appât. C’est comme des poupées russes, avec la plus petite cachée dans la coquille du Bernard ! Finalement, la marée se retirera un peu trop vite, on n’arrivera jamais à aller jusqu’au bout de la chaîne alimentaire. Mais c’est pas trop grave ; on se baigne là, loin du monde, à l’horizon, Djibouti clignote comme une loupiote, et c’est la pleine lune, l’eau doit être à 28°C.   

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Le lendemain, vers 10 heures. Saïd s’est arrangé avec un pêcheur qui possède un bateau. Il passe nous prendre, Jérémie est parti avec le bus de sept heures du matin retrouver sa chérie à Djibouti, une espagnole du HCR prénommée Nouria, enceinte de cinq mois (et de lui). Alex et moi attrapons deux rouleaux de fils, qui cerclent une petite planchette de bois ; au bout un hameçon, et un leurre en forme de poulpe argenté, strass et paillette marine. On cingle vers les myriades d’oiseaux que l’on voit au loin, et qui marquent les bancs. Une heure après, on aura remonté à deux sept jolis thons blancs de 1 ou 2 kilos chacun ; j’apprendrai par la suite qu’à cette période de l’année, les eaux sont tellement poissonneuses que le thon s’échange à 70 francs sur le marché, soit trois fois moins qu’un paquet de cigarettes, 30 centimes d’Euros la pièce. Et que pour liquider les stocks qui encombrent la chambre froide, la pêcherie municipale les offre même, aux plus indigents des habitants. Pas de mérite particulier, donc à cette pêche, mais le plaisir, oui…

A treize heures le vendredi. On est attablés devant un déjeuner gargantuesque, picaresque, pique-assiettes. Il y a là, et pour cinq personnes, deux poissons cuits au four avec du citron et des tomates qui ont un peu confit, du riz blanc, du riz vert, des spaghettis, des morceaux de thons frits, des frites, de la salade composée, du poisson à la sauce pimentée, des pommes de terre cuites à l’eau dans une vinaigrette parfumée, du pain, de l’eau de source un peu salée. Bon appétit. L’hospitalité afar que j’évoquais. Six femmes, cousines ou voisines, ont passé la matinée à préparer ce festin, pendant qu’on allongeait notre grasse matinée, ou pêchions nos thons. Elles nous demanderont simplement de leur payer six coca-colas pour le dessert.

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A table, Saïd et Abdo nous racontent la cérémonie du « dassiga », dont j’avais déjà entendu parler, mais sur laquelle je veux avoir un maximum de détails.       

Il s’agit d’un rite afar qui dure une semaine environ, durant laquelle des hommes commencent par se retrouver dans un coin de désert, à côté d’un puits, égorgent un chameau, et jusqu’à ce que la totalité de la bête ait été consommée, se nourrissent EXCLUSIVEMENT de viande de chameau (il est aussi éventuellement autoriser d’accompagner la consommation de viande de quelques dattes). Le premier jour, toutes les parties du chameau sont découpées, après quoi les lamelles de viande sont mises à sécher au soleil, accrochées à une sorte de fil à linge, sous un arbre. Avec la graisse, les hommes se badigeonnent le derme, ou se massent le cuir chevelu. La viande de chameau est consommée par les afars exclusivement sous cette forme intensive, qui lui prête des vertus fortifiantes. En temps normal, manger du chameau est interdit. Quand il ne reste plus que la carcasse, les hommes rentrent chez eux et adoptent à nouveau un régime alimentaire protéiforme…So Djibouti. So afar…

Le samedi matin. Lever à quatre heures trente pour aller attraper le bateau rapide qui joint Djibouti de bon matin. On marche dans des rues encore désertes, c’est l’heure de la première prière de la journée. Quand elle s’achève, les gens commencent à sortir de chez eux.

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A côté du port, dans les fumées des poêlons, on s’assoit à une petite table et on boit le premier café du jour, sucré, délicieux, au lait, accompagné d’une préparation de lentilles à la tomates et aux oignons. A côté de nous, d’autres types se font servir du foie de cabri émincé. On monte dans la petite embarcation qui sur une mer comme un miroir, pas même une vaguelette, file à 25 nœuds vers l’autre rive du golfe de Tadjourah, les petits thons font des sauts argentés à la surface de l’eau et retombent sur le dos, le soleil déboule dans un rond de nuages. C’est un réveil marin – mieux qu’un réveil matin.

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