Putain de toi, pauvre de Moix

Je n’ai jamais lu de livres de Yann Moix, cet auteur-réaliseur-polémiste qui a notamment tourné à l’écran l’ineffable Cinéman, décoré du Gérard d’Or, prix décerné au film le plus nul de l’année. Je n’ai pas spécialement envie de lire le moindre livre de Yann Moix. Mais je suis tombé un peu par hasard sur certains de ses papiers publiés sur la revue en ligne de la Règle du jeu, d’une violence assez rare, écrits dans une novlangue et sur un ton toujours pamphlétaire, des articles inutiles, sauf pour réveiller la plume qui sommeille en chacun de nous. L’une de ces contributions de Moix m’a touché plus que les autres, parce qu’elle me concerne un peu et très indirectement ; il y est question de Rimbaud, et de Rimbaud dans sa période de la Corne d’Afrique, c’est-à-dire celle qui occupe les vingt dernières années de sa vie. Il y a très peu de clichés qui couvrent cette résidence africaine de la Rimb’, comme l’appelait Verlaine ; très peu de photos de Rimbaud, tout court, plus simplement. Celle mythique et qui reste accrochée à sa légende comme un bouton à sa boutonnière ; lui à 16/17 ans, photo prise par Etienne Carjat.

 rimbaudenfant.jpg

Trois photos de plain-pied qui sont des autoportraits de Rimbaud, d’une qualité médiocre ; l’objectif est loin, le visage flou. Il se prend en photo devant sa maison d’Aden, annote cette mention au dos de la photo, ce qui permettra de l’identifier avec certitude, et l’envoie à sa maman restée à Charleville. Sur ces trois photos, déjà, la Rimb’ a beaucoup changé depuis celle des Ardennes ; il est devenu un homme, le regard dur, s’exerçant à des métiers physiques. Le verni de la virginité s’est complètement écaillé. Là-dessous demeure l’homme comme un roc, caméléon de son environnement de pierre.

Or on a retrouvé il y a quelques mois un nouveau cliché collectif, pris à la terrasse de l’hôtel de l’Univers à Aden, et sur lequel les spécialistes du personnage et de l’œuvre, ont authentifié la personne de Rimbaud (deuxième en partant de la droite).  

rimbaudhotel.jpg

Là encore la légende de l’angelot s’écorne un peu, si l’on veut. On peut aussi penser que les légendes préfabriquées sont une mystification, et que l’existence véritable qu’a vécu Rimbaud, couplée à son œuvre de jeunesse, est suffisamment légendaire pour ne pas souffrir d’un rapport trop vrai à la réalité. Aussi grimaçante ou grisonnante soit-elle, comme sur les photos d’Afrique.

Retour à Moix qui dans son billet d’une trentaine de lignes, que vous pouvez lire en cliquant ici, élimine d’un revers de sa prose la validité des travaux des « experts rimbaldiens » qui authentifié la photo, des gens qui pour certains ont consacré leur vie entière à l’étude silencieuse et scientifique du poète. Moix n’y a sans doute jamais consacré plus qu’un éventuel mémoire de maîtrise de lettres modernes, mais décrète que Rimbaud n’est pas Rimbaud sur la photo, et que tous ceux qui le croient ou essaient de le faire croire sont des cons.

A titre personnel, je suis absolument convaincu qu’il s’agit bien là de Rimbaud, et d’autres l’expliqueront sans véritable contestation possible (je trouve la ressemblance frappante)(regardez l’oreille !). Mais là où Moix montre qu’il ne comprend pas, qu’il ne comprend rien, qu’il est absolument crétin et arrogant, qu’il raisonne à l’hystérie et peut-être aussi à la coke, c’est dans l’essence des arguments qu’il avance, à l’appui de sa thèse, presque tous axés sur la soi-disant non ressemblance physique du visage d’Arthur sur la photo avec les autres que l’on connaît de lui. 

 rimbaudjeune300x238.jpg

Pour résumer son propos, et tous les termes sont de lui, Moix dit qu’il ne reconnaît pas son nez en trompette, ses sourcils, son regard, ses yeux bleus, sa lèvre inférieure, Moix dit que cette tête de pauvre bougre un peu idiot, bouche un peu bée, au regard sans intelligence, cette tête d’abruti, ses traits de demeuré, de simplet, ce n’est pas Rimbaud. Pour conclure, il écrit ; « J’ai autant le droit d’affirmer qu’il ne s’agit pas là de Rimbaud que eux de proclamer partout, à grand renfort de marketing, appuyés sur une légitimité qui sort de nulle part, que c’est bien lui ».

Alors moi aussi j’ai autant le droit que lui de lui dire qu’il est nigaud et qu’évidemment c’est Rimbaud. Car Moix a oublié ce qu’est la vie ; un long et lent processus qui mène à la mort, et durant lequel les hommes, en se rapprochant de la mort, changent. Cette photo, non précisément datée, est prise alors que Rimbaud a passé déjà au moins, trois, quatre, ou dix années en Afrique. Or quelle est sa vie ici ? Une vie dure et abrutissante qu’il décrira très bien dans les lettres qu’il enverra très régulièrement à sa mère. Rimbaud a cessé d’écrire (des poèmes, en tout cas), il ne lit pas, il passe le plus clair de son temps seul, dans sa maison d’Harar, ses échanges avec l’extérieur se résumant à ceux qu’il peut avoir avec les autochtones, ou les indigènes, ou les nomades qui accompagnent ses caravanes. Attaqué par le climat humide et froid d’Harar, souvent rongé par les moustiques, entouré par les épidémies qui sévissent, il fait de longs et incessants trajets entre les deux bureaux principaux du comptoir Bardey pour lequel il travaille, du Harar jusqu’à Aden. Il traverse plusieurs fois le désert de l’Ogaden, des caravanes de trente, quarante jours, à marcher jusqu’à l’évanouissement sous le soleil de midi, le soleil de la corne d’Afrique, le plus chaud du monde. Quand il arrive à Aden, il négocie sa traite, des augmentations, vend du café, achète d’autres marchandises de contrebande. Il s’ennuie souvent dit-il, il se met en ménage avec une jeune femme somalie. Il y a le vent chaud du désert qui lui souffle en plein la gueule, il y a la léthargie de ces contrées où il est si difficile de faire des affaires, la crainte perpétuelle de prendre un coup de poignard afar, d’un qui voudrait voler sa bourse. Rimbaud vit là dedans, dans ce monde tellement éloigné des salons parisiens dans lesquels on lisait ses poèmes, Rimbaud et ses semelles de vent se coltine les traversées de la banquise de sel et autres, avec ses mulets et ses caravanes, et ses nuits à la belle étoile.

Voilà. Si Moix croit qu’une vie comme celle-là, menée durant trois, quatre, dix ans, n’est pas capable de ternir un regard, que le soleil d’Afrique n’est pas capable de changer la couleur d’un regard, que les heures et les jours d’attente, et parfois on n’attend rien du tout, ne sont pas à même d’abêtir quelque peu un homme, de lui donner un air de pauvre bougre, si Moix croit que tout cela ne peut pas émacier quelque peu un nez en trompette, OK pour lui, je crois qu’il est un apôtre de la pureté. Mais je crois aussi que lui-même ne résisterait pas quinze jours dans ces contrées et cette époque, éloigné de la fièvre germanopratine administrée en seringue dans son petit corps bien joli de toxicomane, archi-dépendant de son indice de bruit médiatique. Je crois que Moix ne comprend rien à l’Afrique, ni à Rimbaud, ni à la bienveillance à laquelle il faut essayer de se tenir lorsque l’on s’adresse à ses semblables.

 


Autres articles

Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier