La journée de la marmotte

Ça y est, ici comme partout dans le vaste monde musulman, c’est l’Aïd (Aïd-el-Fitr, à ne pas confondre avec l’Aïd el Kebir, que l’on fête cinquante jours plus tard, en égorgeant des moutons). Cette année, l’Aïd se sera fait attendre. Toute la journée de mercredi, la ville bruissait déjà d’une rumeur, la fin du Ramadan pourrait être annoncée le soir même, ceci étant fonction de la taille ou de la position d’un obscur croissant de lune, et l’on pourrait recommencer alors à manger le matin des croissants au beurre. Mercredi soir, vers 20 heures, il y avait du SUSPENSE ; le muezzin allait-il dans le dernier appel à la prière de la journée annoncer la fin du mois sacré, ou bien non ? C’était comme une soirée électorale, où l’attend fiévreusement les résultats. S’il y avait eu des bookmakers à Djibouti, ils auraient pu prendre des paris sur la question, tant celle-ci divisait les fidèles. Moi aussi je me sentais concerné par ce débat, car si le Ramadan s’était arrêté mercredi, jeudi devenait automatiquement un jour férié !…Et en fait de quoi, non, le Ramadan aura bien durée cette année 30 jours, et non 29 comme parfois, si bien que jeudi fut encore une journée d’abstinence, la dernière. Au soir, tous les Djiboutiens sont sortis dans les rues, comme s’ils avaient gagné la coupe du monde, place Rimbaud, on pouvait s’adonner à un bain de foule ; ensuite durant les deux jours qui suivent, les Djiboutiens font la fête, mâchent du qat (qu’il faut réserver à l’avance, tant la consommation explose durant ces deux jours, certaines personnes ne prennent du qat qu’une fois dans l’année, et c’est pour la fête de l’Aïd, il y a une véritable SPECULATION), et mangent des samossas et des dattes. Certains vont jouer au blackjack au casino du Sheraton. Drôle de pays. Dans lequel je reçois des textos du type « Bonsoir Adrien, aïd Moubarack » (hier à 23h59 précises !). Comment y répondre ? Aïd Moubarack à toi aussi, peut-être.

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Ce feuilleton incroyable qui me fait penser à un Jour sans fin, le film hilarant où Bill Murray se réveille tous les matins le jour de la marmotte, et où tout est à refaire ; l’affaire Bettencourt (ou plutôt l’affaire Bettencourt-Meyers-De Maistre-Banier-Woerth-…et maintenant Madoff !). Où j’apprends ce matin que François-Marie va être auditionné sur ses liens avec l’escroquerie monumentale en forme de chaîne de Ponzi, l’affaire Madoff dans laquelle sa patronne Liliane a perdu une trentaine de millions d’Euros (une somme heureusement à peu près équivalente à celle que lui a remboursé le fisc au titre du célèbre bouclier (c’est drôle d’ailleurs, cette rhétorique qui associe les deux champs lexicaux de la protection corporelle et de la finance ; bouclier fiscal, golden parachute. Quelques idées neuves pour aider le gouvernement à surenchérir : la cotte de maille diamantaire, l’airbag offshore, le gilet pare-cotisations-sociales)). Ce matin où j’apprends qu’Eric W. aurait donné dans le favoritisme à propos d’une histoire de casino (non pas la chaîne de supermarchés, mais la martingale perdue). Pendant ce temps-là, le siège de l’UMP est perquisitionné, mais Xavier Bertrand affirme qu’il ne faut pas parler de perquisition, mais de visite de courtoisie.

La journée de la marmotte.

 

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Enfin, cette histoire qui m’énerve. Sauvons Sakineh. Mauvais remake d’Il faut sauver le soldat Ryan, à la sauce nappante de l’humanisme bon teint.

Je vais essayer de m’expliquer clairement. Je ne pense pas nécessaire de préciser en préambule que le triste sort de Sakineh m’afflige.

Mais le problème de notre humanité est qu’il y a, si l’on veut, des Sakineh par milliers, par millions. Des gens dont la vie, ou la mort, est terrible. Je ne vais pas me lancer dans une énumération, mais ces quinze derniers jours, près de 200 civils somaliens sont morts sous les balles ou les coups de couteaux des milices islamistes qui sont sur le point de prendre le contrôle de Mogadiscio, la Somalie, ce pays sans Etat depuis 20 ans. Où il y a encore régulièrement des pendaisons publiques, pour dire le caractère médiéval de certaines pratiques.  

La pluralité, la diversité des tristes destins n’enlève en rien au poids tragique de chacun d’entre eux, et celui de Sakineh mérite, quoi, notre compassion, notre solidarité, notre résistance, si possible.

Ce qui me choque, c’est l’instrumentalisation qui en a été faite, par Bernard-Henri Lévy, comme toujours, dont la mobilisation de la communauté médiatique, telle qu’il l’a orchestré, porte tellement sa signature, qu’on a l’impression, à l’instar du gouvernement, en faillite sur les affaires d’éthique et sur les questions sécuritaires, allumant des contre-feux avec les Roms traités comme des briquettes charcoal avec lesquelles on démarre les barbecues, que BHL, en peine sur l’affaire Botul et en désarroi sur les ventes de son dernier livre, se rachète, sur le dos de la virginité de Polanski d’abord, sur la douleur de Sakineh,, ensuite, une sorte de moralité publique, car évidemment il n’est pas facile de trouver cause moins consensuelle que les pierres que l’on s’apprête à jeter sur le visage, si serein sur les photos, de Sakineh. BHL fait fonds de commerce de la misère humaine, et traite les faits divers comme des billes de verre, que l’on peut échanger contre de plus beaux calots, encore.

Comment cela s’est t-il passé ? Une pétition, lestée du poids de quelques grandes figures de la pensée, Elisabeth Badinter, Kundera, Modiano, Ségolène Royal ( !), parue sur le site de sa revue en ligne, la Règle du jeu. Et autour de cette pierre originelle, monter les fondations de la mobilisation, les bons sentiments à la truelle, le ciment qui dégouline. BHL, membre du conseil de surveillance de Libération, s’arrange d’abord pour que Libé co-publie la pétition, fasse sa une sur l’affaire Sakineh, et lui offre une grande interview de l’avocat de Sakineh, BHL en journaliste ( ?!), posant au conseil iranien de Sakineh des questions aussi désintéressées que « Est-ce que ce type de mobilisation est une bonne chose (réponse : « Oui, bien sûr »), « Vous n’êtes donc pas d’accord avec ceux qui disent qu’il est plus efficace d’agir en coulisse ? » (réponse : « Non »), « Que pensent les autorités iraniennes de ces campagnes ? (réponse : « Elles n’aiment pas ça »), « Que pouvons-nous faire pour aider les femmes iraniennes en lutte contre l’obscurantisme ? » (« Ce que nous faisons là »).

Evidemment, nous dira t-on, quand en jeu est la sauvegarde de la vie d’une personne, parler de conflits d’intérêts ne fait plus sens. Tous les moyens sont bons. D’accord.

Depuis le début de la mobilisation, des « lettres à Sakineh » sont publiées chaque jour dans Elle, Libé, ou la Repubblica, où est toujours associé le nom de La règle du jeu, promo à peu de frais pour la revue du nouveau philosophe.

Ces lettres ressemblent à un exercice de style à la Queneau ; c’en est pathétique, c’est à quelle célébrité saura le mieux émouvoir, trouver les meilleurs mots pour condamner la barbarie, offrir son plus poétique soutien à Sakineh. Les dernières lettres sont signées Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, Raphaël, Inès de la Fressange, Rama Yade, ou Hervé Morin.

Raphaël prend une pose à la Marguerite Duras.

Chère Sakineh Vous êtes coupable, forcément coupable dans un pays où aimer est un crime, où sourire est une injure, où le moindre centimètre de peau est  une offense. Vous êtes coupable, dans un  pays où la mort et le martyre sont glorifiés, vous êtes coupable d’être la voix des millions d’iraniens qui veulent vivre dans cette vie-là et pas dans une autre, avant qu’il ne soit trop tard, coupable de ce beau visage, d’avoir montré aux Mollahs la beauté  du diable sous le voile noir des convenances. Chère Sakineh, vous êtes forcément coupable dans un  pays où les preuves sont fabriquées, les  aveux arrachés, les crimes imaginés, où les vrais criminels roulent en voiture de luxe et dorment dans les palais officiels. Sachez que nous sommes des  millions en Europe, à une heure de vos frontières, à penser à vous, qui  êtes coupable de tous ces crimes, à crier notre dégoût de la Vertu qui lapide les amants au petit Matin, coupe la tête des mauvais garçons ou la main des voleurs et que nous entendons crier jusqu’à nous faire entendre de ceux qui vous maltraitent et disposent de votre vie.

Hervé Morin se fait matamore.

Chère Sakineh, Malgré l’immense souffrance qui doit être la vôtre, prisonnière du couloir de la mort, je vous demande de garder espoir. Notre mobilisation ne faiblira pas. Votre destin, c’est aussi le nôtre, celui de l’humanité toute entière qui crie sa colère et sa révolte face une barbarie d’un autre âge. Notre détermination à vous sauver est plus forte que leurs coups de fouet et notre indignation aura raison de votre condamnation. Les droits de l’Homme et la dignité de la femme n’ont pas de frontières. Nous ne vous abandonnerons pas. 

Ces effets de style, cette manière de faire de la prose sur le sort de Sakineh a quelque chose de dégoûtant je trouve. Car le récipiendaire de ces lettres n’est en réalité pas Sakineh, mais bien les lecteurs de Libé, les confères chanteurs, ou politiques, ceux qui les liront (Sakineh ne lit pas le Français), et se diront, il a su trouver les mots justes, vraiment il en parle bien, il a du cœur, votons pour lui.

Que Raphaël, Inès de la Fressange, ou n’importe qui écrive s’ils le souhaitent des lettres à Sakineh, mais alors que ceux-là les mettent sous pli, qu’ils lèchent le timbre, qu’ils les adressent à son avocat, ou qu’ils écrivent à Ahmadinejad, ou qu’ils se rendent en Iran, qu’ils paient de leur personne plutôt que de se payer de mots.

Amnesty International, qui travaille à la libération des prisonniers politiques depuis xxx, et à qui je dois la vie (puisque mes parents se sont rencontrés à la section mulhousienne d’Amnesty, et ont écrit ensemble pour la libération des prisonniers chiliens de Pinochet), use de l’arme épistolaire dans ses campagnes ; inonder les gouvernements autoritaires de lettres pour demander la libération de tel ou tel ; écrire directement dans sa cellule à un prisonnier anonyme de tous, dans sa langue natale, sans savoir toujours si le courrier lui parviendra ; mais lui écrire vraiment, pour lui parler, lui dire que quelque part en France, quelqu’un pense à lui, s’intéresse à son sort, se sent solidaire de son emprisonnement. Ecrire à quelqu’un de réel, et non à une chimère médiatique, une sorte d’icône païenne, ce qu’est malheureusement devenue Sakineh.

BHL instrumentalise ses relations, ses positions dans la presse, son écho médiatique et nous oblige de fait à partager des révoltes qui lui sont propres, et qu’il veut universelles. Il ne laisse pas le choix. Il arguera que c’est pour une bonne cause. Certes. On ne dira pas le contraire. Mais c’est la sienne.  

 


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