Archive pour septembre, 2010

Djibouti-Paris : aller/retour et sans escale

Un article que j’ai passé dans le numéro d’octobre du magazine culturel Djib’Out.  

C’est une histoire qu’aimait bien raconter Bernard Baños-Robles, l’ancien conseiller de coopération, qui vient de quitter Djibouti après trois années à la tête du centre culturel français, et qui demeure une figure tricolore ici, puisque c’est lui qui, il y a trente ans, lors de sa première affectation, à Djibouti déjà, donna au centre français son nom de baptême d’Arthur Rimbaud.

L’histoire se passe le soir de l’indépendance, le 27 juin 1977. BBR comme on l’appelle, avec la fougue de sa trentaine d’années, et ne voulant pour rien au monde rater le spectacle de cette nuit mythique, se rend place UNFD, où s’est massée la foule, au volant de sa petite voiture de l’époque. Bientôt, il ne peut plus avancer ; contraint par la marée humaine de s’arrêter, il monte sur le toit de sa voiture pour regarder Hassan Gouled Aptidon, le nouveau président, prononcer le premier discours de la nouvelle République. Là, un enfant qui doit avoir une dizaine d’années à peine, le toise avec férocité, et lui lance sournoisement : « Vous êtes encore là, vous » !… Un adulte djiboutien qui a tout vu de la scène lui assène en retour une petite claque. BBR dira qu’il y avait tout dans cet instant ; à la fois la fierté de l’enfant, incarnation de la nouvelle nation qui veut s’émanciper complètement de l’ancienne tutelle coloniale, mais aussi le recul ou la sagesse de l’adulte qui sait que les Français resteront à Djibouti encore de longues années, et auront un rôle à jouer dans le développement du pays. Aujourd’hui, trente ans après, la France dispose encore d’une base militaire de trois mille hommes, et demeure l’un des premiers bailleurs de fonds bilatéraux du pays, sinon le premier. A l’inverse, plusieurs centaines d’étudiants djiboutiens partent chaque année en France poursuivre leurs études.

Ce constat et cette petite anecdote en introduction de cette enquête sur les rapports entre Djibouti et la France, et surtout sur la perception que peuvent avoir les ressortissants des deux nations de « l’autre pays ». Djib’Out a voulu savoir quelles étaient à la fois les images, les préconçus que pouvaient avoir les Djiboutiens avant leur premier voyage en France, et inversement, les Français avant d’arriver à Djibouti. Djib’Out a aussi cherché à savoir comment résistaient ces clichés à l’épreuve des faits, et au contact réel du sol étranger. Pour cela, nous avons rencontré trois Djiboutiens qui ces derniers mois ont effectué leur premier séjour en France ; Saada Hassan Ibrahim, responsable achat au Chemin de Fer Djibouto-Ethiopien (CDE), et qui a participé à une formation d’un mois à la Rochelle avec l’institut For-homme, Moumina Hassan Meike, obockoise, qui s’est mariée au printemps avec un professeur français de l’école de la Nativité, et est partie cet été dans la famille de son conjoint célébrer « l’union à la française », et enfin le jeune Ali Sultan Mahamoud Ibrahim, tout juste âgé de quatorze ans, qui a rendu visite en juillet à ses cousins poitevins.

Symétriquement, Djib’Out a aussi recueilli les témoignages de deux Français fraîchement débarqués à Djibouti cet été ; Jacques B., premier conseiller de l’Ambassade de France, et Antoine Domanec, animateur culturel au CCFAR.

A travers leur témoignage, voici ici humblement dressé le portrait croisé de deux nations par leur histoire et leur culture si étroitement imbriquées.

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Premières impressions/ Nos âmes aéroportées/ Le voyage par la lecture 

Il ne faut pas toujours s’y fier, dit-on, à la première impression.  Soit. Mais ce sont quand même souvent elles qui marquent le plus fortement la rétine.  Ainsi, Moumina se souvient de sa surprise dans l’avion, de voir par le hublot, au moment de la descente de l’appareil vers Paris, les petites rivières, le paysage bucolique, toute cette verdure.  Tout de suite après, dans les premiers émois, une fois le pied mis à terre, viennent la fraîcheur du climat, et la « beauté des magasins », dit-elle. La première impression de Saada fut moins agréable. Ce fut même la seule fois de son séjour, affirme t-elle, où elle eut le sentiment d’être maltraitée. 

Elle évoque ainsi la violence arbitraire, à tout moins verbale, des agents de sécurité de la plate-forme aéroportuaire de Roissy ; « Ils nous ont fait passer en dernier, on nous a mis dans un coin en nous disant de ne pas bouger, et qu’il faudrait vérifier ensuite tous nos papiers et nos bagages. A mon arrivée, j’ai eu l’impression d’être traitée comme une clandestine ». Des récits, tel qu’on en entend de plus en plus en France, et qui batte chaque fois un peu plus en brèche l’image d’une France « terre d’accueil ».  Mais de profond dépaysement, point pour Saada.

« Pour beaucoup de Djiboutiens, la France, c’est un peu un deuxième pays ; on a lu beaucoup de choses sur la France, on a vu de images à la télévision, on n’arrive pas en terrain complètement inconnu ». « Nous vivons à la Française, poursuit Saada, nous en avons les comportements, le langage ».

Quant à Ali Sultan, l’arrivée à Paris l’a laissé sans voix. La capacité d’émerveillement de l’enfance, sans doute. « Je me suis tout de suite dit que Paris, c’était la ville des « plus » ». Ainsi, il a trouvé Paris plus propre, plus évoluée que Djibouti, plus grande, plus, plus, plus, « le seul adverbe qui vaille », nous dit-il, quand il s’agit de la capitale de la France.  Il mentionne aussi le spectacle subjuguant du métro, « je ne savais même pas que ça existait, un réseau souterrain et des engins comme ceux-là ». Il est vrai que pour un jeune djiboutien qui de sa vie n’a eu que l’occasion, en matière de transport ferré, d’apercevoir la lente micheline du CDE, les lignes automatisées du métro parisien ont de quoi surprendre…

Quant à nos Français, ils avaient tous entendu parler de Djibouti avant de s’y rendre. Pour Jacques B., les impressions furent d’abord livresques et télévisuelles.

« J’étais déjà venu deux fois à Djibouti…mais sans jamais sortir de l’aéroport, explique t-il, en escale sur la route des Comores, qui a été mon premier poste à l’étranger dans la diplomatie. C’est-à-dire que je ne connaissais absolument pas le pays ». Donc avant son arrivée, par curiosité, mais aussi pour être le plus rapidement possible opérationnel à ses nouvelles fonctions, Jacques a beaucoup lu. Des TD diplomatiques, bien sûr, des notes de synthèse sur le pays, mais aussi de la littérature. Kessel, par exemple. Ou cet ouvrage qui l’a marqué et qu’il conseille, « Abou-Bakr, Pacha de Zeyla, marchand d’esclaves » de Marc Fontrier (éd. l’Harmattan), dont l’action se déroule dans la région au début du siècle, avec quelques incursions à Djibouti. « Cela m’a permis de mieux cerner les enjeux de peuplement, les liens entre les différentes ethnies présentes sur le territoire ».

Pour Antoine, le premier contact avec le pays eut une origine « familiale ». « Mes petits cousins sont djiboutiens, nous raconte t-il. Chaque été, ils venaient en vacances en France ; nous passions plusieurs semaines ensemble sur l’île d’Oléron. Ils me parlaient beaucoup de leur pays ». Ce dont il se rappelle en particulier ; « Ils me disaient que chez eux, il y avait plein de poissons dans l’eau, ils ne voulaient jamais se baigner parce que l’eau était trop froide, et chaque jour après le déjeuner, ils partaient s’allonger pour la sieste ! ». Des détails croustillants qui ont marqué l’enfant qu’était alors Antoine. « Toutes les habitudes de la vie d’ici que je ressens aujourd’hui distinctement, je les pressentais déjà à l’époque, à travers leurs comportements ».

Mais cela dit, Antoine avait quand même avant son départ des visions un peu « fantasmées » de Djibouti. « Je m’imaginais que j’habiterai dans une petite paillote à côté de la plage. Je ne pensais pas que j’aurais un appartement »…La réalité est un peu différente – mais pas pour autant désagréable ; « le premier échange que j’ai eu ici avec un Djiboutien, c’était avec un afar qui m’a payé un café à l’aéroport, alors que j’attendais mon chauffeur ».

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 Secondes vibrations/ Les premières joies/ Le temps de la réflexion 

Comme le dit très bien Jacques B., on a beau avoir lu toutes les bibliothèques du monde, rien ne peut remplacer la découverte « in concreto » du monde. 

Ses premières vibrations djiboutiennes, il les analyse à la lumière des autres villes africaines qu’il a connues au cours de sa carrière. « Par rapport à Conakry, Djibouti semble avoir une urbanisation plus organisée, les rues sont droites, globalement, je trouve que la ville est assez propre ». Privilège de la fonction, alors que les volontaires de la Nativité découvrent la ville à pied (ce qui ne leur déplaît pas ; « Tout est simple ici. Par exemple, si tu veux prendre le bus pour aller au centre-ville, depuis le plateau su serpent, et bien tu montes dans le premier bus qui passe, de toute manière, ils vont tous au centre-ville ! »…), le premier conseiller use d’autres moyens de locomotion. Ainsi, Jacques a eu la chance de se rendre dans l’intérieur des terres, à Dorra, au Nord-Ouest de Randa…en hélicoptère, à l’occasion de l’inauguration d’une école.

« L’observation aérienne du lac Assal et des grandes plaines désertiques, c’est une expérience qui vaut le détour, c’est un paysage tout à fait surprenant, et atypique ».

Sur le plan climatique, tous les avis convergent, le choc est rude. « On a beau arriver de l’été français, où les températures voisinent les 30 degrés, là on, prend dix degrés de plus, ça nécessite un certain temps d’adaptation ». Ce que précise Jacques, c’est que par rapport à ses précédentes « missions » africaines, ici la chaleur est humide. Antoine annonce qu’évidemment, il s’attendait à avoir un petit peu chaud, mais qu’il s’est senti véritablement « emplâtré » c’est son terme, par la chaleur, à la sortie de l’aéroport, attendant ses bagages, dans ses jeans collant à la peau à cause de l’humidité.  Il va même plus loin ; c’est une sensation « très étrange que de se sentir pour ainsi dire asphyxié par la chaleur », la respiration brûlant quasiment les poumons.

Un pays « beau et dur » finalement, pour Jacques.

Quant à la population djiboutienne, il la perçoit aussi très différente des autres populations africaines rencontrées. « Je ressens les Djiboutiens plus proches des populations du golfe arabique, ou même des Berbères », propose t-il. « Dans leurs pratiques religieuses notamment ». Antoine complète ce propos ; on entend moins les muezzins qu’au Maroc ; « Mais c’est peut-être tout simplement parce que j’habite plus loin de la mosquée » !…

Tous comparent avec d’autres pays d’Afrique. Antoine, donc, qui a vécu plusieurs années au Maroc, trouve les Djiboutiens, plus calmes, plus « peace and love » comme il le dit ; « J’ai le sentiment que les relations sont plus simples, la communication plus franche, les échanges moins intéressés ».

Autre différence avec la France ; Antoine explique qu’il n’a pas « très faim ». « Souvent, je ne mange que le midi. Et après le déjeuner, ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est la sieste ». Il a un mot d’humour. « Cela dit, en France, j’étais intermittent du spectacle, donc souvent au chômage, la sieste, je connaissais déjà… ».

A discuter avec les trois Djiboutiens, on sent qu’il y eut de leur côté aussi de nombreux moments de joie dans leur escapade française.

Moumina raconte la surprise inoubliable qui lui fit sa belle sœur, en lui offrant de se choisir la robe de mariée qu’elle souhaitait, dans une boutique spécialisée ; Moumina se maria donc en blanc, un rêve d’enfant…Elle raconte aussi la qualité de l’accueil, la gentillesse des Français. « Comme la famille de mon mari connaissait la réputation de ville de pêcheurs d’Obock, j’ai eu droit à des fruits de mer presque tous les jours !…Bulots, coquilles…un régime alimentaire qui il est vrai ne dépare pas avec Obock !

Ali Sultan, quant à lui, a aimé une autre gastronomie française, c’est-à-dire…les hamburgers de Mc Donalds ! Il a aussi adoré monté dans l’ascenseur le plus rapide d’Europe, qui en quelques minutes, vous transporte à 300 mètres d’altitude, au restaurant panoramique de la tour Montparnasse. De retour à Djibouti, les récits de son été parisien, et ses descriptions de la tour Montparnasse ont surpris ses copains d’école, raconte t-il. « Ils n’arrivaient pas à croire qu’il existe une tour plus haute que  la Tour Eiffel ». Alors il leur a montré les photos. « Mais certains m’ont dit que c’était un photomontage ! »…

Quant à Saada, ce qu’elle a apprécié avant tout en France, c’est la qualité de l’organisation, de manière générale. Ce qui a retenu son attention également, c’est que les gens apparaissent « toujours pressés, ils courent dans tous les sens ». « Nous les Djiboutiens, on travaille le matin, mais l’après-midi, on sait faire autre chose, se reposer ou discuter avec des amis ».

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 Troisièmes frissonnements/ La vie n’est pas un chemin jonché de roses…/ A Paris comme à Djibouti

Des moments plus pénibles, en France ou à Djibouti, tous en ont aussi évidemment connu, et en conviennent.  Antoine explique ainsi que ce qu’il trouve pénible, « c’est le bruit du chaud » dit-il. Quand on lui demande de préciser, il détaille « le ronron du climatiseur, ou le tournoiement des pales du ventilateur », qui gène son sommeil, « alors je récupère moins bien, j’ai besoin de silence. Mais sans ces accessoires il fait vraiment trop chaud !!! ».

Du côté djiboutien, deux petits incidents qui ont marqué les esprits. Ali Sultan nous raconte la scène suivante, survenue au guichet de la gare Montparnasse, alors que sa tante achetait son billet pour descendre à Poitiers. L’employée derrière le guichet demande à un homme qui parle au téléphone de baisser un petit peu la voix ; vexé, il lui hurle dessus, et il faut l’intervention de plusieurs personnes pour le calmer. « Je n’avais jamais vu un homme crier de cette manière contre une femme, je crois qu’à Djibouti, les hommes ont davantage le respect des femmes », nous dit Ali…

Quant à Moumina, elle fait le récit d’un autre épisode qui l’a tourmentée, mais qui peut aussi être vu comme une drôlerie des relations interculturelles. Alexandre, son mari, l’emmène assister un festival rock quelque part en Bretagne ; il y a là comme pour tous les festivals chiens, crêtes punk, drogue aussi. Sur la route, ils sont donc l’objet d’un contrôle de routine. Le chien policier en charge de détecter d’éventuels produits stupéfiants vient renifler avec insistance les habits de Moumina, ce qui retient l’attention des policiers. Alexandre est interloqué. En réalité, c’est l’odeur de l’encens qu’avait fait brûler Moumina pour parfumer ses vêtements qui stimula ainsi l’odorat des chines policiers. Rien de grave donc, sauf une belle montée d’adrénaline…

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Quatrième tourment/ Le temps des adieux/  Dis quand deviendras-tu ? 

Les trois Djiboutiens que nous avons interrogés ont en commun d’avoir beaucoup apprécié leur expérience française, mais d’avoir été soulagés de rentrer à Djibouti.

« L’accueil que j’ai eu a été très chaleureux, j’ai apprécié la tranquillité d’une vie à la campagne, dans un petit village du Maine et Loire, mais mon pays, ma famille me manquait… », dit Moumina. Quant à Ali, il ne s’est « pas du tout ennuyé » ; mais il était content de rentrer début août, au début du mois de Ramadan, parce que « suivre le jeune de 4 heures du matin à 10 heures du soir, merci ! ». 

Alors quels souvenirs ramènent –ils dans leurs bagages ?

« A Djibouti, on présente souvent les Français comme des gens pas chaleureux, un peu égoïstes, où règne le chacun pour soi, commente Moumina. Ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti ». Elle ajoute aussi qu’il a fallu qu’elle aille en France pour apprendre qu’Obock, sa ville d’enfance, avait été avant Djibouti, la première base d’implantation française en cette corne de l’Afrique !

Quant à Ali, il repart avec le souvenir d’Axel, un ami français un peu plus jeune que lui, rencontré lors de parties de football improvisées le dimanche à Poitiers. Le souvenir aussi d’une petite Tour Eiffel en métal achetée 5 € en « copropriété » avec son cousin ; « lui a mis trois Euros, et moi deux, et chaque semaine, en alternance, l’un de nous deux la garde chez lui ». Il explique que maintenant, elle trône sur la table de nuit de son cousin, ce qui est normal, car cette semaine, c’est son tour, et en plus « il a mis un Euro de plus que moi, il peut donc la garder un peu plus longtemps ». Attendrissante histoire d’un argent de poche habilement fructifié. 

Il entend bien retourner en France pour étudier, et espère très fort que quand il passera son bac dans trois ans, la réforme « nationalisant » le bac djiboutien ne sera pas encore entrée ne vigueur, pour que les portes de l’Université française lui restent ouvertes. Une envie de retourner en France mêlée à la crainte de ne pas y parvenir, que partage également Saada ; « J’aimerais y retourner l’an prochain pour les vacances, mais j’ai peur qu’on me refuse l’octroi du visa ». Elle vivrait cela comme une forme d’humiliation, dit-elle. Alors elle partira peut-être plutôt en Ethiopie.

En guise de conclusion, pourrait-on oser une synthèse de ces quelques bribes de récits, exercice hautement périlleux ?
La France serait donc un pays organisé, à la nature généreuse et à la technologie avancée, où le caractère des gens fluctuerait entre gentillesse et agressivité. Djibouti, une terre où il ferait bon vivre dans la langueur, l’art de la sieste, où l’on pourrait prendre de longues heures à la discussion, et s’offrir de magnifiques escapades dans le désert les fins de semaine.

Non décidément, dès qu’on cherche à généraliser, les clichés reviennent au galop. Laissons donc là les relations entre ces deux beaux pays amis, et que chacun compose à sa mesure, sa part de France ou de Djibouti qui lui convient.

Retour à Tadjourah

Djibouti, avant d’être Djibouti, s’est d’abord appelée la côte française des Somalis, puis le territoire français des Afars et des Issas, appellation où l’on sent bien la volonté de ne froisser personne. Les issas et les afars constituent les deux seules ethnies « endémiques » qui composent la population du pays. Il y a également ici les Yéménites (commerçants doués) les Ethiopiens, (clandestins ou prostituées), les expatriés (riches et blancs), mais il s’agit là d’espèces importées. Les issas et les afars peuplaient ce territoire de désert avant qu’il ne porte de nom ; aujourd’hui, la coexistence entre les deux peuples est pacifique ; les Issas détiennent majoritairement le pouvoir politique et économique, mais la realpolitik leur a imposé de traiter la population afar avec les égards qu’elle mérite ; si le président est issa, le PM est afar, et c’est une règle qui paraît indépassable, quand bien même elle n’est pas inscrite dans la constitution (ce qui lui donne peut-être son caractère pérenne, car ici, comme ailleurs, la constitution, si elle ne plaît pas au pouvoir en place, on la change, alors que les règles non écrites, nulle intoxication parlementaire ne peut les abroger !). Aujourd’hui donc, la situation semble apaisée entre ces deux clans, dont je pourrais vous faire un tableau itératif des signes distinctifs, mais on partirait vers l’ethnologie, et on en aurait pour trois pages, et je ne suis pas formé pour cela, il y aurait sûrement des maladresses et des malentendus. Restons en là, donc, mais juste dire que ça n’a pas toujours été l’amour courtois ; une guerre civile a opposé les deux camps au milieu des années 90, et l’armée, de domination issa, a donné le feu et le mortier pendant plusieurs mois sur la ville d’Obock, tout au Nord du pays, qui en fut partiellement détruite. Ceci pour dire aux juifs et aux palestiniens que l’on peut vivre ensemble après s’être entredéchirés. A condition d’y mettre un peu de bonne volonté…

Ce préambule parce que je suis parti ce week-end en territoire afar, dans le Nord du pays. La ligne de démarcation est assez précise entre ces deux bassins de peuplement. Djibouti est issa, mais donc qu’on traverse le golfe de Tadjoura, et qu’on se retrouve sur l’autre rive, on est chez les afars (qui ont la réputation d’être des gens très accueillants, sous des dehors plutôt austères et rugueux ; les pasteurs afars portant pagne, cheveux longs, et un poignard à la ceinture…). C’est à l’invitation de Saïd que s’est organisée cette petite escapade. J’ai connu Saïd l’année passée, il était le président du club de handball de Tajoura dont j’ai été le pivot (de Gauss) la saison dernière. Il est par ailleurs le neveu filial du premier ministre en exercice.

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Il est par ailleurs un garçon extrêmement sympathique, assez réservé et drôle, très élégant.

Par le bac financé par la coopération japonaise, nous avons mis vers le large jeudi à midi ; Alex, qui s’est marié au printemps avec une fille afar d’Obock prénommée Moumina, était en retard ; Saïd a dû user de ses relations (et de son nom) auprès du capitaine pour qu’on attende le taxi qui l’emmenait vers l’embarcadère, si bien que la sirène de départ a bien dû retentir durant dix minutes…Pour terminer l’inventaire, étaient aussi là Jérémie, volontaire en développement agricole auprès d’une agence de développement djiboutienne, et Abdo, un copain de Saïd, chômeur longue durée, et aussi lycéen de temps en temps, n’ayant pas l’air de trop s’en faire.

Arrivés à Tadjoura, Saïd nous conduit chez lui, une jolie maison vieillie à la chaux, face à la mer, où une annexe est entièrement réservée à l’accueil des visiteurs ; juste à côté, une très jolie mosquée centenaire, au minaret arrondi ; il existe une photo de Rimbaud posant à côté de cette mosquée. Salutations avec la puissance invitante, la mère de Saïd, sœur du PM, et sa grand-mère, mère du PM. Un peu comme si vous passiez un week-end dans une maison d’hôte en Sarthe, avec la parentèle de François Fillon. Entre les deux, Tadjoura me semble cela dit une meilleure option. Il y a là également un jeune type qui vient d’arriver pour vendre sa pêche du matin ; on finance l’acquisition de quatre thons, qu’il ouvre et découpe sur une rangée de pierres devant la maison, avec une belle dextérité, et la lame de son couteau afar. Les chats rodent, et récupèreront les entrailles et la tête à la fin du découpage. Une vielle est allongée sur un matelas au soleil ; la mer brille dans l’éclat du soleil au zénith. Tadjoura, la belle endormie, comme on le dit de presque toutes les villes du monde…

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Maintenant, quelques moments croqués comme sur un carnet de croquis, mais en mots.

Jeudi soir, nous longeons la plage durant une demi-heure jusqu’à un petit promontoire rocheux pour aller pêcher. On marche sous la lune, et c’est COOL. Nous sommes arrêtés par deux fois par des oueds à gros débit ; on les traverse en hésitant. Au retour, quelques heures plus tard, ils seront complètement asséchés. Il avait du pleuvoir dans l’après-midi dans les montagnes qui surplombent Tadjoura. Ici, la crue des oueds est à la fois violente et brève ; régulièrement, des gens sont emportés par des oueds déchaînés et meurent noyés dans leur 4*4. A part ça, il n’y a aucun cours d’eau en eau toute l’année ici. A la pierre visée, on s’installe pour pêcher. On a amené du fil et des hameçons, sur le chemin, on a rempli une petite bouteille de plastique d’une cinquantaine de bernard-l’hermite. On casse leur coquille au sol, on leur arrache les pattes pour qu’ils ne se sauvent, on les enfile sur l’hameçon perforant leur petite ventre mignon. On met le fil à l’eau. Au bout de dix minutes, Idriss qui nous accompagne, a déjà soulevé trois petits poissons d’une dizaine de centimètres, alors que je m’accroche sans cesse au fond. Là débute la vraie pêche ; il monte un nouvel hameçon BEAUCOUP plus gros que le premier, et ferre là-dessus le petit poisson juste pêché, qui n’était pas la proie, mais l’appât. C’est comme des poupées russes, avec la plus petite cachée dans la coquille du Bernard ! Finalement, la marée se retirera un peu trop vite, on n’arrivera jamais à aller jusqu’au bout de la chaîne alimentaire. Mais c’est pas trop grave ; on se baigne là, loin du monde, à l’horizon, Djibouti clignote comme une loupiote, et c’est la pleine lune, l’eau doit être à 28°C.   

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Le lendemain, vers 10 heures. Saïd s’est arrangé avec un pêcheur qui possède un bateau. Il passe nous prendre, Jérémie est parti avec le bus de sept heures du matin retrouver sa chérie à Djibouti, une espagnole du HCR prénommée Nouria, enceinte de cinq mois (et de lui). Alex et moi attrapons deux rouleaux de fils, qui cerclent une petite planchette de bois ; au bout un hameçon, et un leurre en forme de poulpe argenté, strass et paillette marine. On cingle vers les myriades d’oiseaux que l’on voit au loin, et qui marquent les bancs. Une heure après, on aura remonté à deux sept jolis thons blancs de 1 ou 2 kilos chacun ; j’apprendrai par la suite qu’à cette période de l’année, les eaux sont tellement poissonneuses que le thon s’échange à 70 francs sur le marché, soit trois fois moins qu’un paquet de cigarettes, 30 centimes d’Euros la pièce. Et que pour liquider les stocks qui encombrent la chambre froide, la pêcherie municipale les offre même, aux plus indigents des habitants. Pas de mérite particulier, donc à cette pêche, mais le plaisir, oui…

A treize heures le vendredi. On est attablés devant un déjeuner gargantuesque, picaresque, pique-assiettes. Il y a là, et pour cinq personnes, deux poissons cuits au four avec du citron et des tomates qui ont un peu confit, du riz blanc, du riz vert, des spaghettis, des morceaux de thons frits, des frites, de la salade composée, du poisson à la sauce pimentée, des pommes de terre cuites à l’eau dans une vinaigrette parfumée, du pain, de l’eau de source un peu salée. Bon appétit. L’hospitalité afar que j’évoquais. Six femmes, cousines ou voisines, ont passé la matinée à préparer ce festin, pendant qu’on allongeait notre grasse matinée, ou pêchions nos thons. Elles nous demanderont simplement de leur payer six coca-colas pour le dessert.

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A table, Saïd et Abdo nous racontent la cérémonie du « dassiga », dont j’avais déjà entendu parler, mais sur laquelle je veux avoir un maximum de détails.       

Il s’agit d’un rite afar qui dure une semaine environ, durant laquelle des hommes commencent par se retrouver dans un coin de désert, à côté d’un puits, égorgent un chameau, et jusqu’à ce que la totalité de la bête ait été consommée, se nourrissent EXCLUSIVEMENT de viande de chameau (il est aussi éventuellement autoriser d’accompagner la consommation de viande de quelques dattes). Le premier jour, toutes les parties du chameau sont découpées, après quoi les lamelles de viande sont mises à sécher au soleil, accrochées à une sorte de fil à linge, sous un arbre. Avec la graisse, les hommes se badigeonnent le derme, ou se massent le cuir chevelu. La viande de chameau est consommée par les afars exclusivement sous cette forme intensive, qui lui prête des vertus fortifiantes. En temps normal, manger du chameau est interdit. Quand il ne reste plus que la carcasse, les hommes rentrent chez eux et adoptent à nouveau un régime alimentaire protéiforme…So Djibouti. So afar…

Le samedi matin. Lever à quatre heures trente pour aller attraper le bateau rapide qui joint Djibouti de bon matin. On marche dans des rues encore désertes, c’est l’heure de la première prière de la journée. Quand elle s’achève, les gens commencent à sortir de chez eux.

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A côté du port, dans les fumées des poêlons, on s’assoit à une petite table et on boit le premier café du jour, sucré, délicieux, au lait, accompagné d’une préparation de lentilles à la tomates et aux oignons. A côté de nous, d’autres types se font servir du foie de cabri émincé. On monte dans la petite embarcation qui sur une mer comme un miroir, pas même une vaguelette, file à 25 nœuds vers l’autre rive du golfe de Tadjourah, les petits thons font des sauts argentés à la surface de l’eau et retombent sur le dos, le soleil déboule dans un rond de nuages. C’est un réveil marin – mieux qu’un réveil matin.

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Allo Lola, c’est encore moi / J’ai beaucoup pensé à toi Lola

En ce moment, et quand on regarde la politique de la France, de manière générale, mais aussi de manière particulière, c’est bien d’avoir des amis (hier, j’ai eu un fou rire en écoutant à la radio Xavier Bertrand se féliciter du fait que l’Ump savait être force de proposition pour le gouvernement, et que par exemple, c’est l’Ump qui avait proposé la suppression des allocations familiales pour les parents dont les enfants s’adonnent avec un peu trop de joie et de libertinage à l’absentéisme scolaire ; si j’avais été l’intervieweur, je lui aurais demandé je crois, s’il en était vraiment fier, que cette proposition vienne de l’Ump, s’il y avait de quoi éprouver de la fierté, et il aurait répondu oui, car lui (et lui seul) sait quelles sont les attentes véritables des Français, qui veulent que l’on s’occupent de leurs problèmes véritables, et que le peuple ne marche pas dans les pas et la voix de ces milliardaires de gauche, etc.. le refrain bêlant que ces types entonnent tous les jours dans le karaoké kafkaïen de leur posture de karateka sur décor kathakali …).

C’est donc bien d’avoir des amis pour se sentir soutenu, des gens qui écrivent de jolies choses qu’on aimerait avoir écrites, mais on ne peut pas tout faire, et d’autres personnes le font à merveille.

C’est pour cela que je vous recommande Lola Lafon, qui fait de la danse, de la musique, et de l’écriture, et que j’avais découvert il y a trois ans dans Libé à qui elle avait donné son journal de la semaine. Tout ce qu’elle avait écrit était tellement bien que j’avais découpé la page de Libé pour la coller dans mon carnet de vie !…Je suis retombé dessus par hasard, et c’est inouï à quel point ses mots, trois années après, restent d’actualité, une qualité intemporelle que leur a octroyé l’action de notre gouvernement depuis trois ans, une valeur hors du temps (qui passe et qu’il fait) (et il pleut, et le temps passe lentement), tant il est vrai que notre gouvernement stagne, stagne dans la médiocrité et la perversité, et comme toute eau stagnante, prolifération d’amibes et de larves.

Je vous ai sélectionné pour chaque jour de la première semaine de décembre 2007 de Lola quelques lignes qui parlent, qui parlent et qui crient et qui dansent. Et pour tout lire, c’est ici.

Samedi 

Nijinski qui affirmait : «Je suis un homme bondissant et pas un homme assis. J’ai d’autres habitudes que celles du Christ. Il aimait être assis. Moi, j’aime danser.» C’est, paraît-il, la «journée sans achat». Alors, «si tu veux avoir une vie, vole-la !» (Lou Andreas Salomé), sera mon conseil du jour. 

Dimanche 

«Ici, 250 familles sans logis en lutte depuis le 3 octobre pour un logement. Nous sommes en situation régulière, français, nous avons un travail payé au lance-pierres.» A cet endroit, l’affiche est chevauchée par une autre similaire, qui lui fait écho : «. au lance-pierres, au lance-pierres.» A l’intérieur de la Bourse, en face, 200 auteurs dédicacent et vendent leurs livres. C’est la Fête du Livre organisée par le Figaro Magazine (encore !). Ce dimanche, la littérature française est bien à sa place, dans le Palais Brongniart, derrière des doubles vitrages soigneusement clos pour ne pas que les chants des mal logés viennent déranger les dédicaces. Quelques uniformes devant ladite fête conseillent aux auteurs de garer leurs voitures plus loin et ajoutent : «Merci de votre collaboration, monsieur.» Les flics ont vraiment le mot juste, quand ils ne le font pas exprès.

Lundi

L’amour producteur efficace, plein d’autoroutes de bébés fabriqués consciencieusement, les corps étalés, le Paris-Plage du couple, si on peut m’épargner, merci. Juste raconter si vous êtes amoureux, électriques d’envies, désirants, malheureux, exaltés ou en colère. L’amour ne produit pas autre chose que des extraits d’étincelles inoubliables, c’est déjà vraiment bien.

Mardi

Je pense à cette phrase de l’écrivaine anglaise Helen Zahavi : «Les droits sont une illusion. Les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas.» 

Mercredi 

N’ayant pas de télé, c’est avec retard que je tombe sur les propos de Brice Hortefeux dans Capital. Question : «Y aura-t-il toujours des sans papiers sur le territoire français ?» Hortefeux : «Si vous rêvez d’une société idéale dans laquelle il n’y aurait que des citoyens honnêtes, propres [.], la vérité c’est que c’est un combat permanent.» Le FN devrait demander des droits d’auteur à ce gouvernement.

Jeudi

Ouvrir grand les bras quand les mots frappent au cœur, fouiller le vivant. Ecrire pour ne pas être renversée par le reste. Ecrire cette peur qui nous tient, à avoir autant peur de mourir que de vivre presque morts.

Vendredi

Il est de retour de Chine et éructe sa jouissance interminable du coup de rein en force : «voyoucratie/enragés/voyous/empoisonner la vie/procès assises/criminels/pedigree judiciaire». En ces temps d’hystérie identitaire, je ferais bien circuler une «Déclaration d’indescendance». On y déclarerait ne vouloir descendre de rien ni de personne. On se réjouirait d’être les enfants des mots, des idées qui nous tiennent chaud, celles qu’on invente. On lirait Guyotat : «La réduction de l’affect à la petite zone humaine qu’est la famille, et encore pire, après, au couple, est quelque chose de terrifiant pour moi. On devrait pouvoir vivre avec l’humanité entière.»

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Et puis Lola, aujourd’hui. Qui a sorti un bouquin au joli titre, De ça je me console, et qui a elle aussi un blog, http://levaweb.free.fr/wordpress/

Elle a de la matière en ce moment, puisqu’elle a passé toute son enfance en Roumanie et sait de quoi elle parle quand elle écrit dans ses derniers billets des phrases aussi percutantes que : « Il est temps de passer de la nausée au vomissement (Mujeres Creando) » ou bien  « Il faut une certaine dose de tendresse pour se mettre à marcher malgré tout ce qui s’y oppose, pour se réveiller après une si longue nuit. Il faut une certaine dose de tendresse pour virer tous les fils de pute qui traînent par ici. Mais parfois il ne suffit pas d’une certaine dose de tendresse, il faut y ajouter…une certaine dose de plomb (déclaration de principe de l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional) ».

Lola n’a pas peur de la castagne, et puis on a envie de la suivre un peu partout, de se promener dans ses révoltes et d’y adhérer, puisqu’elle les porte, que sa prose est adhésive, et que ce qu’elle dit, quand elle l’écrit, plein de finesse et de poésie, tombe tout d’un coup sous le sens comme une pomme sur la tête de Newton. Eurêka, Lola. Ainsi, je vous invite passionnément à lire un billet coécrit avec Peggy Sastre, une autre écrivaine, et parue dans Libé cet été au sujet de l’affaire Polanski, les Filles de rien et les hommes entre eux. Où elle en renvoie un paquet dans les cordes, dont BHL, évidemment, et sans le nommer, le plus fervent socio du réalisateur, et elle décrypte la mobilisation autour de cette grande cause qu’a été la défense de Polanski comme si sans elle, on n’avait que Canal + en brouillé, et qu’elle nous offrait l’abonnement au décodeur.

Lisez cela.

Après, on a un peu de mal à comprendre pourquoi Ni putes ni soumises, et sa fièvre du féminisme, accepte de porter le combat autour de Sakineh, solidairement avec la puritaine et partisane misogynie de Bernard-Henri Levy.

C’est un billet de liens et de rencontre.

A bientôt, Lola

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Putain de toi, pauvre de Moix

Je n’ai jamais lu de livres de Yann Moix, cet auteur-réaliseur-polémiste qui a notamment tourné à l’écran l’ineffable Cinéman, décoré du Gérard d’Or, prix décerné au film le plus nul de l’année. Je n’ai pas spécialement envie de lire le moindre livre de Yann Moix. Mais je suis tombé un peu par hasard sur certains de ses papiers publiés sur la revue en ligne de la Règle du jeu, d’une violence assez rare, écrits dans une novlangue et sur un ton toujours pamphlétaire, des articles inutiles, sauf pour réveiller la plume qui sommeille en chacun de nous. L’une de ces contributions de Moix m’a touché plus que les autres, parce qu’elle me concerne un peu et très indirectement ; il y est question de Rimbaud, et de Rimbaud dans sa période de la Corne d’Afrique, c’est-à-dire celle qui occupe les vingt dernières années de sa vie. Il y a très peu de clichés qui couvrent cette résidence africaine de la Rimb’, comme l’appelait Verlaine ; très peu de photos de Rimbaud, tout court, plus simplement. Celle mythique et qui reste accrochée à sa légende comme un bouton à sa boutonnière ; lui à 16/17 ans, photo prise par Etienne Carjat.

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Trois photos de plain-pied qui sont des autoportraits de Rimbaud, d’une qualité médiocre ; l’objectif est loin, le visage flou. Il se prend en photo devant sa maison d’Aden, annote cette mention au dos de la photo, ce qui permettra de l’identifier avec certitude, et l’envoie à sa maman restée à Charleville. Sur ces trois photos, déjà, la Rimb’ a beaucoup changé depuis celle des Ardennes ; il est devenu un homme, le regard dur, s’exerçant à des métiers physiques. Le verni de la virginité s’est complètement écaillé. Là-dessous demeure l’homme comme un roc, caméléon de son environnement de pierre.

Or on a retrouvé il y a quelques mois un nouveau cliché collectif, pris à la terrasse de l’hôtel de l’Univers à Aden, et sur lequel les spécialistes du personnage et de l’œuvre, ont authentifié la personne de Rimbaud (deuxième en partant de la droite).  

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Là encore la légende de l’angelot s’écorne un peu, si l’on veut. On peut aussi penser que les légendes préfabriquées sont une mystification, et que l’existence véritable qu’a vécu Rimbaud, couplée à son œuvre de jeunesse, est suffisamment légendaire pour ne pas souffrir d’un rapport trop vrai à la réalité. Aussi grimaçante ou grisonnante soit-elle, comme sur les photos d’Afrique.

Retour à Moix qui dans son billet d’une trentaine de lignes, que vous pouvez lire en cliquant ici, élimine d’un revers de sa prose la validité des travaux des « experts rimbaldiens » qui authentifié la photo, des gens qui pour certains ont consacré leur vie entière à l’étude silencieuse et scientifique du poète. Moix n’y a sans doute jamais consacré plus qu’un éventuel mémoire de maîtrise de lettres modernes, mais décrète que Rimbaud n’est pas Rimbaud sur la photo, et que tous ceux qui le croient ou essaient de le faire croire sont des cons.

A titre personnel, je suis absolument convaincu qu’il s’agit bien là de Rimbaud, et d’autres l’expliqueront sans véritable contestation possible (je trouve la ressemblance frappante)(regardez l’oreille !). Mais là où Moix montre qu’il ne comprend pas, qu’il ne comprend rien, qu’il est absolument crétin et arrogant, qu’il raisonne à l’hystérie et peut-être aussi à la coke, c’est dans l’essence des arguments qu’il avance, à l’appui de sa thèse, presque tous axés sur la soi-disant non ressemblance physique du visage d’Arthur sur la photo avec les autres que l’on connaît de lui. 

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Pour résumer son propos, et tous les termes sont de lui, Moix dit qu’il ne reconnaît pas son nez en trompette, ses sourcils, son regard, ses yeux bleus, sa lèvre inférieure, Moix dit que cette tête de pauvre bougre un peu idiot, bouche un peu bée, au regard sans intelligence, cette tête d’abruti, ses traits de demeuré, de simplet, ce n’est pas Rimbaud. Pour conclure, il écrit ; « J’ai autant le droit d’affirmer qu’il ne s’agit pas là de Rimbaud que eux de proclamer partout, à grand renfort de marketing, appuyés sur une légitimité qui sort de nulle part, que c’est bien lui ».

Alors moi aussi j’ai autant le droit que lui de lui dire qu’il est nigaud et qu’évidemment c’est Rimbaud. Car Moix a oublié ce qu’est la vie ; un long et lent processus qui mène à la mort, et durant lequel les hommes, en se rapprochant de la mort, changent. Cette photo, non précisément datée, est prise alors que Rimbaud a passé déjà au moins, trois, quatre, ou dix années en Afrique. Or quelle est sa vie ici ? Une vie dure et abrutissante qu’il décrira très bien dans les lettres qu’il enverra très régulièrement à sa mère. Rimbaud a cessé d’écrire (des poèmes, en tout cas), il ne lit pas, il passe le plus clair de son temps seul, dans sa maison d’Harar, ses échanges avec l’extérieur se résumant à ceux qu’il peut avoir avec les autochtones, ou les indigènes, ou les nomades qui accompagnent ses caravanes. Attaqué par le climat humide et froid d’Harar, souvent rongé par les moustiques, entouré par les épidémies qui sévissent, il fait de longs et incessants trajets entre les deux bureaux principaux du comptoir Bardey pour lequel il travaille, du Harar jusqu’à Aden. Il traverse plusieurs fois le désert de l’Ogaden, des caravanes de trente, quarante jours, à marcher jusqu’à l’évanouissement sous le soleil de midi, le soleil de la corne d’Afrique, le plus chaud du monde. Quand il arrive à Aden, il négocie sa traite, des augmentations, vend du café, achète d’autres marchandises de contrebande. Il s’ennuie souvent dit-il, il se met en ménage avec une jeune femme somalie. Il y a le vent chaud du désert qui lui souffle en plein la gueule, il y a la léthargie de ces contrées où il est si difficile de faire des affaires, la crainte perpétuelle de prendre un coup de poignard afar, d’un qui voudrait voler sa bourse. Rimbaud vit là dedans, dans ce monde tellement éloigné des salons parisiens dans lesquels on lisait ses poèmes, Rimbaud et ses semelles de vent se coltine les traversées de la banquise de sel et autres, avec ses mulets et ses caravanes, et ses nuits à la belle étoile.

Voilà. Si Moix croit qu’une vie comme celle-là, menée durant trois, quatre, dix ans, n’est pas capable de ternir un regard, que le soleil d’Afrique n’est pas capable de changer la couleur d’un regard, que les heures et les jours d’attente, et parfois on n’attend rien du tout, ne sont pas à même d’abêtir quelque peu un homme, de lui donner un air de pauvre bougre, si Moix croit que tout cela ne peut pas émacier quelque peu un nez en trompette, OK pour lui, je crois qu’il est un apôtre de la pureté. Mais je crois aussi que lui-même ne résisterait pas quinze jours dans ces contrées et cette époque, éloigné de la fièvre germanopratine administrée en seringue dans son petit corps bien joli de toxicomane, archi-dépendant de son indice de bruit médiatique. Je crois que Moix ne comprend rien à l’Afrique, ni à Rimbaud, ni à la bienveillance à laquelle il faut essayer de se tenir lorsque l’on s’adresse à ses semblables.

Deux femmes puissantes

C’est une chronique dans le Monde, parue le 10 septembre. C’est cette folle de Caroline Fourest qui écrit, vous l’avez sans doute déjà vue, chroniqueuse au Monde, à Charlie, à France Culture, invitée très régulière chez Calvi, ou Demorand, au demeurant, l’air demeuré, vous l’avez sans doute déjà vue, dans son genre, cette grande copine de Philippe Val, la pourfendeuse de tous les intégrismes, de tous les fondamentalismes, cette héraut laïcarde (je vous mets une photo pour que vous la resituiez).

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Je lis ça tout à l’heure, de sa plume, à propos des Quicks halals, bien sûr Caro est contre, je lis ça et c’est pas une blague, Caro est pas très forte en humour.
Malbouffe et sacrifice 10.09.10 | 13h50

« Pour être halal ou casher, l’animal sacrifié doit être tué vivant, quitte à se vider de son sang pendant parfois plus de 14 minutes ».

L’animal doit être tué vivant ?!
Pourquoi l’animal ne pourrait-il pas, plus simplement, être tué mort ? Hein, Caro ?
Une grande penseuse, d’évidence.
D’autant que le fond de son argumentaire me laisse perplexe ; elle milite pour le droit à la différence, donc l’obligation pour les quicks qui ne servent que du halal à servir également de la viande « non-halal ». Comme si le droit de manger chez Quick était un droit fondamental de l’humanité. Comme si chaque citoyen pouvait imposer au juge, sur le modèle de la DALO, un « droit au Quick opposable ». Va-t-on aussi demander aux vendeurs de kebab de servir également de la viande non halal, au nom du droit à la différence ?!
Hein, Caro ? Et la liberté d’entreprendre ? Elle qui se fait le chantre des libertés individuelles ? C’est « bizarre », comme dirait mon copain Junior.

Dans un registre un peu différent, mais pas tellement, la toujours géniale Christine Angot, toujours à propos de l’affaire Sakineh, et toujours dans cette veine qui gonfle, qui gonfle, jusqu’au garrot ;   christineangot.jpg

« Chère Sakineh, 

Si vous êtes libérée demain, ou tuée, je ne voudrais pas avoir sur la conscience le fait de ne pas avoir apporté ma pierre, moi aussi, sous la forme d’une signature dans une liste, à la demande, à l’exigence, que vous soyez libérée et que le châtiment que certains croient pouvoir vous réserver, soit aboli. J’aurais tous les jours sur la conscience la honte de ne pas l’avoir fait. »

Apporter sa pierre, quand la condamnation à laquelle est exposée Sakineh est la lapidation, c’est pour le moins osé !…  Merci à MPP d’avoir relevé ce petit caillou dans la prose angotique – un drôle d’argot. 

La journée de la marmotte

Ça y est, ici comme partout dans le vaste monde musulman, c’est l’Aïd (Aïd-el-Fitr, à ne pas confondre avec l’Aïd el Kebir, que l’on fête cinquante jours plus tard, en égorgeant des moutons). Cette année, l’Aïd se sera fait attendre. Toute la journée de mercredi, la ville bruissait déjà d’une rumeur, la fin du Ramadan pourrait être annoncée le soir même, ceci étant fonction de la taille ou de la position d’un obscur croissant de lune, et l’on pourrait recommencer alors à manger le matin des croissants au beurre. Mercredi soir, vers 20 heures, il y avait du SUSPENSE ; le muezzin allait-il dans le dernier appel à la prière de la journée annoncer la fin du mois sacré, ou bien non ? C’était comme une soirée électorale, où l’attend fiévreusement les résultats. S’il y avait eu des bookmakers à Djibouti, ils auraient pu prendre des paris sur la question, tant celle-ci divisait les fidèles. Moi aussi je me sentais concerné par ce débat, car si le Ramadan s’était arrêté mercredi, jeudi devenait automatiquement un jour férié !…Et en fait de quoi, non, le Ramadan aura bien durée cette année 30 jours, et non 29 comme parfois, si bien que jeudi fut encore une journée d’abstinence, la dernière. Au soir, tous les Djiboutiens sont sortis dans les rues, comme s’ils avaient gagné la coupe du monde, place Rimbaud, on pouvait s’adonner à un bain de foule ; ensuite durant les deux jours qui suivent, les Djiboutiens font la fête, mâchent du qat (qu’il faut réserver à l’avance, tant la consommation explose durant ces deux jours, certaines personnes ne prennent du qat qu’une fois dans l’année, et c’est pour la fête de l’Aïd, il y a une véritable SPECULATION), et mangent des samossas et des dattes. Certains vont jouer au blackjack au casino du Sheraton. Drôle de pays. Dans lequel je reçois des textos du type « Bonsoir Adrien, aïd Moubarack » (hier à 23h59 précises !). Comment y répondre ? Aïd Moubarack à toi aussi, peut-être.

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Ce feuilleton incroyable qui me fait penser à un Jour sans fin, le film hilarant où Bill Murray se réveille tous les matins le jour de la marmotte, et où tout est à refaire ; l’affaire Bettencourt (ou plutôt l’affaire Bettencourt-Meyers-De Maistre-Banier-Woerth-…et maintenant Madoff !). Où j’apprends ce matin que François-Marie va être auditionné sur ses liens avec l’escroquerie monumentale en forme de chaîne de Ponzi, l’affaire Madoff dans laquelle sa patronne Liliane a perdu une trentaine de millions d’Euros (une somme heureusement à peu près équivalente à celle que lui a remboursé le fisc au titre du célèbre bouclier (c’est drôle d’ailleurs, cette rhétorique qui associe les deux champs lexicaux de la protection corporelle et de la finance ; bouclier fiscal, golden parachute. Quelques idées neuves pour aider le gouvernement à surenchérir : la cotte de maille diamantaire, l’airbag offshore, le gilet pare-cotisations-sociales)). Ce matin où j’apprends qu’Eric W. aurait donné dans le favoritisme à propos d’une histoire de casino (non pas la chaîne de supermarchés, mais la martingale perdue). Pendant ce temps-là, le siège de l’UMP est perquisitionné, mais Xavier Bertrand affirme qu’il ne faut pas parler de perquisition, mais de visite de courtoisie.

La journée de la marmotte.

 

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Enfin, cette histoire qui m’énerve. Sauvons Sakineh. Mauvais remake d’Il faut sauver le soldat Ryan, à la sauce nappante de l’humanisme bon teint.

Je vais essayer de m’expliquer clairement. Je ne pense pas nécessaire de préciser en préambule que le triste sort de Sakineh m’afflige.

Mais le problème de notre humanité est qu’il y a, si l’on veut, des Sakineh par milliers, par millions. Des gens dont la vie, ou la mort, est terrible. Je ne vais pas me lancer dans une énumération, mais ces quinze derniers jours, près de 200 civils somaliens sont morts sous les balles ou les coups de couteaux des milices islamistes qui sont sur le point de prendre le contrôle de Mogadiscio, la Somalie, ce pays sans Etat depuis 20 ans. Où il y a encore régulièrement des pendaisons publiques, pour dire le caractère médiéval de certaines pratiques.  

La pluralité, la diversité des tristes destins n’enlève en rien au poids tragique de chacun d’entre eux, et celui de Sakineh mérite, quoi, notre compassion, notre solidarité, notre résistance, si possible.

Ce qui me choque, c’est l’instrumentalisation qui en a été faite, par Bernard-Henri Lévy, comme toujours, dont la mobilisation de la communauté médiatique, telle qu’il l’a orchestré, porte tellement sa signature, qu’on a l’impression, à l’instar du gouvernement, en faillite sur les affaires d’éthique et sur les questions sécuritaires, allumant des contre-feux avec les Roms traités comme des briquettes charcoal avec lesquelles on démarre les barbecues, que BHL, en peine sur l’affaire Botul et en désarroi sur les ventes de son dernier livre, se rachète, sur le dos de la virginité de Polanski d’abord, sur la douleur de Sakineh,, ensuite, une sorte de moralité publique, car évidemment il n’est pas facile de trouver cause moins consensuelle que les pierres que l’on s’apprête à jeter sur le visage, si serein sur les photos, de Sakineh. BHL fait fonds de commerce de la misère humaine, et traite les faits divers comme des billes de verre, que l’on peut échanger contre de plus beaux calots, encore.

Comment cela s’est t-il passé ? Une pétition, lestée du poids de quelques grandes figures de la pensée, Elisabeth Badinter, Kundera, Modiano, Ségolène Royal ( !), parue sur le site de sa revue en ligne, la Règle du jeu. Et autour de cette pierre originelle, monter les fondations de la mobilisation, les bons sentiments à la truelle, le ciment qui dégouline. BHL, membre du conseil de surveillance de Libération, s’arrange d’abord pour que Libé co-publie la pétition, fasse sa une sur l’affaire Sakineh, et lui offre une grande interview de l’avocat de Sakineh, BHL en journaliste ( ?!), posant au conseil iranien de Sakineh des questions aussi désintéressées que « Est-ce que ce type de mobilisation est une bonne chose (réponse : « Oui, bien sûr »), « Vous n’êtes donc pas d’accord avec ceux qui disent qu’il est plus efficace d’agir en coulisse ? » (réponse : « Non »), « Que pensent les autorités iraniennes de ces campagnes ? (réponse : « Elles n’aiment pas ça »), « Que pouvons-nous faire pour aider les femmes iraniennes en lutte contre l’obscurantisme ? » (« Ce que nous faisons là »).

Evidemment, nous dira t-on, quand en jeu est la sauvegarde de la vie d’une personne, parler de conflits d’intérêts ne fait plus sens. Tous les moyens sont bons. D’accord.

Depuis le début de la mobilisation, des « lettres à Sakineh » sont publiées chaque jour dans Elle, Libé, ou la Repubblica, où est toujours associé le nom de La règle du jeu, promo à peu de frais pour la revue du nouveau philosophe.

Ces lettres ressemblent à un exercice de style à la Queneau ; c’en est pathétique, c’est à quelle célébrité saura le mieux émouvoir, trouver les meilleurs mots pour condamner la barbarie, offrir son plus poétique soutien à Sakineh. Les dernières lettres sont signées Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, Raphaël, Inès de la Fressange, Rama Yade, ou Hervé Morin.

Raphaël prend une pose à la Marguerite Duras.

Chère Sakineh Vous êtes coupable, forcément coupable dans un pays où aimer est un crime, où sourire est une injure, où le moindre centimètre de peau est  une offense. Vous êtes coupable, dans un  pays où la mort et le martyre sont glorifiés, vous êtes coupable d’être la voix des millions d’iraniens qui veulent vivre dans cette vie-là et pas dans une autre, avant qu’il ne soit trop tard, coupable de ce beau visage, d’avoir montré aux Mollahs la beauté  du diable sous le voile noir des convenances. Chère Sakineh, vous êtes forcément coupable dans un  pays où les preuves sont fabriquées, les  aveux arrachés, les crimes imaginés, où les vrais criminels roulent en voiture de luxe et dorment dans les palais officiels. Sachez que nous sommes des  millions en Europe, à une heure de vos frontières, à penser à vous, qui  êtes coupable de tous ces crimes, à crier notre dégoût de la Vertu qui lapide les amants au petit Matin, coupe la tête des mauvais garçons ou la main des voleurs et que nous entendons crier jusqu’à nous faire entendre de ceux qui vous maltraitent et disposent de votre vie.

Hervé Morin se fait matamore.

Chère Sakineh, Malgré l’immense souffrance qui doit être la vôtre, prisonnière du couloir de la mort, je vous demande de garder espoir. Notre mobilisation ne faiblira pas. Votre destin, c’est aussi le nôtre, celui de l’humanité toute entière qui crie sa colère et sa révolte face une barbarie d’un autre âge. Notre détermination à vous sauver est plus forte que leurs coups de fouet et notre indignation aura raison de votre condamnation. Les droits de l’Homme et la dignité de la femme n’ont pas de frontières. Nous ne vous abandonnerons pas. 

Ces effets de style, cette manière de faire de la prose sur le sort de Sakineh a quelque chose de dégoûtant je trouve. Car le récipiendaire de ces lettres n’est en réalité pas Sakineh, mais bien les lecteurs de Libé, les confères chanteurs, ou politiques, ceux qui les liront (Sakineh ne lit pas le Français), et se diront, il a su trouver les mots justes, vraiment il en parle bien, il a du cœur, votons pour lui.

Que Raphaël, Inès de la Fressange, ou n’importe qui écrive s’ils le souhaitent des lettres à Sakineh, mais alors que ceux-là les mettent sous pli, qu’ils lèchent le timbre, qu’ils les adressent à son avocat, ou qu’ils écrivent à Ahmadinejad, ou qu’ils se rendent en Iran, qu’ils paient de leur personne plutôt que de se payer de mots.

Amnesty International, qui travaille à la libération des prisonniers politiques depuis xxx, et à qui je dois la vie (puisque mes parents se sont rencontrés à la section mulhousienne d’Amnesty, et ont écrit ensemble pour la libération des prisonniers chiliens de Pinochet), use de l’arme épistolaire dans ses campagnes ; inonder les gouvernements autoritaires de lettres pour demander la libération de tel ou tel ; écrire directement dans sa cellule à un prisonnier anonyme de tous, dans sa langue natale, sans savoir toujours si le courrier lui parviendra ; mais lui écrire vraiment, pour lui parler, lui dire que quelque part en France, quelqu’un pense à lui, s’intéresse à son sort, se sent solidaire de son emprisonnement. Ecrire à quelqu’un de réel, et non à une chimère médiatique, une sorte d’icône païenne, ce qu’est malheureusement devenue Sakineh.

BHL instrumentalise ses relations, ses positions dans la presse, son écho médiatique et nous oblige de fait à partager des révoltes qui lui sont propres, et qu’il veut universelles. Il ne laisse pas le choix. Il arguera que c’est pour une bonne cause. Certes. On ne dira pas le contraire. Mais c’est la sienne.  

Lolons un peu avec l’actualité du matin

Ce matin, on ne peut pas vraiment dire que je sois très productif, parce que hier soir j’ai beaucoup trop bu j’ai lu un essai philosophique jusque tard dans la nuit. Aussi ce matin, je me sens un peu fatigué, et plutôt que d’apporter des corrections à ce dossier d’appel d’offre, incluant bien évidemment, ce cahier des clauses techniques particulières (ce pour quoi je suis grassement rémunéré), je préfère surfer sur le ouhèbe. En plus, c’est le Ramadan, et on n’a pas le droit de boire, ni du café ni de l’eau, ce qui n’aide pas à se concentrer (mais je ne suis pas musulman) (alors j’en bois en cachette) (pourquoi en cachette d’ailleurs ?).

Bref, ce matin, je ressens avec beaucoup d’acuité mon sentiment d’inutilité, ce qui est assez agréable, car je peux me promener sur des blogues, en toute discrétion, comme dans le jardin du Luxembourg quand on met des lunettes de soleil pour ne pas être ébloui être reconnu par les badauds. J’ai passé un très bon moment avec deux princesses imperméables aux larmes qui font des dessins d’enfant naïfs et très beaux, et écrivent comme si elles avaient quatorze ans, mais avec beaucoup beaucoup de génie pour cet âge-là. De temps en temps, je vais aussi voir si Yahoo ! a actualisé sa page d’actualités.

Alors, vous savez, cet état un peu gazeux des lendemains de cuite qui chantent, on a une sensibilité à fleur de peau et l’on peut être amené très facilement à avoir des fous rires tout seul, ce qui est plus pratique quand on ne travaille pas en open space (même si les gens aiment bien en général entendre d’autres gens rire) (jusqu’à une certaine mesure) (après ça les énerve, parce qu’ils réalisent en négatif que leur vie est moins drôle).

Donc Yahoo ! m’a beaucoup fait rire seul ce matin, parce qu’à un moment donné, le bandeau des nouvelles du jour renvoyait vers un article qui titrait que les gens qui buvaient beaucoup d’alcool vivaient plus longtemps que les gens qui ne buvaient jamais, d’après une étude financée par Pernod-Ricard américaine très sérieuse. Même maintenant, de l’écrire, ça me fait encore rire, parce que c’est tellement à contre-courant (dans ce genre d’étude, on pourrait faire du canyoning). C’est une forme d’humour que l’on obtient par le décalage (voir la nomenclature des différentes formes d’humour  quelque part sur le ouhèbe) (j’imagine qu’elle existe, mais je n’ai pas vérifié). Dans l’étude, donc, ils disaient que de boire, c’était, qu’on le veuille ou non (et en général on le veut), un moyen de se « socialibiliser » avec d’autres gens, et que de discuter, c’est bon pour la santé parce que ça enlève le stress. C’est pour ça qu’on meurt moins quand on est alcoolique sait profiter de la vie. Mais là où j’ai rigolé encore plus, et ce qui m’a finalement décidé à écrire ce billet, c’est quand j’ai lu « ça » ; « Brice Hortefeux assure que près d’un auteur de vol sur cinq est roumain à Paris ». C’est  bien, au moins on est sûr MAINTENANT qu’on n’est pas dans la stigmatisation d’une communauté. Avec ce gouvernement, on se croirait un peu dans un grand parc d’attractions, où il y aurait bien sûr le train fantôme, avec les Roms et les Kurdes (ils vont bien finir par y passer aussi) pour s’amuser à nous faire peur, Eric Woerth serait une sorte de clown–prestige-digitateur, et il se planterait, mais pour de faux, des sabres asiatiques dans le ventre, et la foule ferait oh ! oh ! et Xavier Bertrand préparerait des barbes à papa, mais sans sucre, avec de l’aspartame (je sais, Xavier n’est pas pour l’instant dans le gouvernement, mais il ne devrait pas tarder à y entrer). Sérieusement, balancer un chiffre comme ça, c’est fort. C’est ce qu’on appelle l’humour par l’exagération (ou par l’ABSURDE) (ou par la CRETINERIE). Il semblerait par ailleurs qu’un ministre de l’intérieur sur cinq soit auvergnat (source autorisée).

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