Hiding the tears in my eyes… ’cause boys don’t cry

Je vous présentais dans un billet il y a quelques semaines un bon copain ici, Junior, sculpteur sur métal hurlant. J’aurais aussi pu dans les temps à venir vous faire le portait d’une autre belle personne (les bons amis sont ici denrées rares !), Sébastien Portail, s’il n’avait été emporté à la mi-août, en vacances en France, par une très vilaine faucheuse. La nouvelle est arrivée il y a une semaine  à Djibouti, et l’heure est à la grande tristesse, tant il est injuste qu’une vie s’arrête à 36 ans, et tant est rageante, scandaleuse, et lacrymale, la perspective de ne plus revoir un ami qui devait revenir début septembre ouvrir sa classe sur les hauteurs d’Arta, une annexe de l’école française Françoise Dolto installée à 45 kilomètres de la capitale, classe unique avec cinq niveaux, du CP au CM2. Sébastien y avait été muté l’an dernier, sur le formulaire de demande de mutation, à remplir depuis la France, il y avait même une case à cocher, pour savoir si l’on accepterait de ne pas être en poste à Djibouti-ville, mais là-bas dans les montagnes, où il fait un peu plus frais, mais où il n’y quasiment aucun bistrot, deux trois bouibouis, pas de ciné ni de patinoire, cela va sans dire, il n’y en a pas non plus à Djibouti, un lieu un peu à la marge, mais Sébastien avait coché la case, et il s’était tellement plu dans cette terre reculée, menant la semaine une vie d’ascèse, préparant ses cours à l’eau minérale, une vie un peu plus débauchée le week-end, où la descente à Djibouti le jeudi vers 20 heures lui faisait apparaître la rue d’Ethiopie comme un petit eldorado, et coïncidait fort logiquement avec la descente de quelques bières éthiopiennes, qu’il avait décidé de rempiler pour une nouvelle année.

Depuis une semaine, les moustaches du chat font des frisouilles salées ; Sébastien était toujours très élégant, dans des chemises cintrées et des pantalons en toile claire, comme un nouveau colon, mais sans l’outrecuidance, et avec tout le respect qui s’imposait, son deuil se porte en blanc. Il avait une barbe poivre et sel de marin, un cheveu souvent hirsute, et de profil, ressemblait beaucoup à Corto Maltese, la pupille voyageuse logée au fond de son œil brillant.

Les souvenirs que je garde ; seize heures en garde à vue partagées avec lui, pour un contrôle d’alcoolémie positif en sortant d’une full moon party, un peu éméchés, mais un tout petit peu (0,81g pour moi, avec la limite fixée à 0,8 !…les Djiboutiens savent être tatillons quand ils ont reçu des consignes pour cela). Le temps avait été long à passer, emmurés dans une petite cellule, où ça ne sentait pas bon, nous avions eu le temps de nous raconter nos vies et plus encore, de fumer des cigarettes, et de manger des glaces que nous apportaient de temps en temps les amis de soirée qui avaient été nos passagers. Quand une obscure autorité judiciaire, procureuse, autorisée, avait donné son accord à notre élargissement, nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre, et dans mon jardin, avions découvert une piscine autoportante remplie à la gueule, que d’autres amis avaient achetée et raccordé les tuyaux d’arrosage, dans l’intervalle, pour qu’il y ait quand même une bonne nouvelle à cette journée un peu stressante.

Lorsque Sébastien était parti en voyage en Ethiopie, je lui avais passé commande de ces chaussures en faux cuir à bout pointu, tellement jolies, qu’on trouve pour quelques poignées d’Euros sur les marchés couverts de Dire-Dawa, et qui sont défoncées au bout d’un mois, avec la semelle qui fout le camp, comme si c’était des chaussures aux semelles de vent (Rimbaud). Il m’avait ramené la paire de commande, et en plus, une beaucoup plus jolie et plus résistante choisie par ses soins. Cela pour dire sa générosité, et sa gentillesse. Tinou, comme l’appelait ses collègues auvergnats. Parti et jamais revenu. Un chat qui fumait des cigarettes roulées, du Drum bleu, qui en roulait souvent deux pour t’en offrir une.

 laminiumcortomaltese06.jpg

 

 


7 commentaires

  1. Olivier LEMOINE dit :

    Oui c’était lui, c’est tout à fait ça… Merci beaucoup pour ces belles lignes, merci pour lui.

  2. Elodie JUND dit :

    Merci pour cet hommage à Sébastien , collègue rencontré sur les bancs de l’IUFM et que j’ai retrouvé un moment vivant grâce à cette description de lui très juste et imagée.

    Le net aura été le messager , tardif, pour m’annoncer au retour d’une promenade que Sébastien n’était plus…

    Irréel , virtuel , chaque jour je vais sur sa page FB et de voir sa photo je me dis que ce n’est pas vrai , qu’il est là , pour preuve sa photo y est bien.
    Il aura su se faire des amis d’horizons diverses et ça aussi c’était sa patte , sa grande générosité.

    Merci pour ce moment lacrymal.
    Pour Seb

  3. Frédérique dit :

    Sebastien aurait été très touché.
    Les auvergnats te remecient pour ta prose, je l’ai revu à travers tes mots…
    Merci.

  4. lechatquifume dit :

    Merci beaucoup, Olivier, Elodie, Frédérique, pour vos mercis.
    Je me suis rendu compte après coup que j’avais juste oublié de parler de sa voix caverneuse dans ce petit portait, voix de fumeur-crooner. Dans mon souvenir de lui, c’est ce qui me reste le plus aujourd’hui.
    Et hop, du courage, et de l’ardeur.

  5. Emeline dit :

    Très joli texte sur ce beau personnage qu’était tinou. Partout il passait il ne laissait personne indiférent et même si loin de chez lui il marquait les coeurs. Bon voyage bastien! Merci de penser à lui et d’écrire des textes magnifiques à lires. Bizzzzzzzzzzzzz. M

  6. Cécile dit :

    je me suis permise en voyant cet article sur ce Mr dont je ne connaissais pas mais dont on parle sur un forum d’y mettre votre lien en hommage Si cela vous dérange je peux le retirer immédiatement.Cordialement.

  7. lechatquifume dit :

    Pas de problème, Cécile.

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