Tout un ramdam

S’il y a bien un reproche qu’on ne puisse pas faire à Djibouti (et dieu sait qu’on peut lui en faire bien d’autres), c’est de verser dans le fondamentalisme religieux. Djibouti est une république d’Islam, et non pas que la grande majorité de ses habitats ne soient pas de fervents et respectables musulmans, mais tout cela se passe dans une grande tranquillité, et une grande tolérance, pour ainsi dire. Ce qui est en train devenir assez rare pour être correctement souligné. La proximité géographique avec des pays comme le Yémen ou la Somalie renforçant encore la cote de Djibouti en la matière. Ainsi, on n’a jamais vu aucune femme ici lapidée pour un adultère, aucun type pendu en public pour avoir lu une revue pornographique, on n’interdit à personne de regarder les matchs de la coupe du monde, et une minorité de Djiboutiens, minorité qui n’a rien de silencieuse ou d’honteuse ne se prive pas de boire de l’alcool. La majorité des femmes sont voilées, mais pas toutes, et j’en ai vu très peu en niqab, et en tout cas il n’a jamais été question d’une loi sur le sujet. Les femmes peuvent conduire des voitures, se couper les cheveux comme elles le souhaitent, et occuper des postes d’importance dans l’administration ou le secteur privé. Certaines communautés nomades, de confession musulmane, distillent aux confins du désert du vin de palme qu’ils ne se gênent pas de siffler, sans pour autant que personne ne les considère comme des infidèles. Bref, sur le plan religieux, Djibouti est à bien des égards exemplaire.

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Le ramadan a commencé ici, comme presque partout dans le monde, mercredi dernier (à l’exception d’un quelconque sultanat dont j’ai oublié le nom, et où il n’a commencé que jeudi, puisque les dignitaires aptes à décréter son jour de lancement prétendaient mardi soir n’avoir pas vu le fameux croissant de lune !…). C’est un mois à part à Djibouti, encore plus qu’ailleurs peut-être, et encore plus cette année, puisqu’il survient durant les mois d’été, qui sont déjà des mois à part ici. A part et à part ne s’annulant pas, on vit actuellement une période doublement à part ; j’estime à environ 80% de la population la part de ceux qui suivent le jeûne. L’activité économique tourne plus qu’au ralenti. Les horaires sont adaptés en la circonstance. Il fait très chaud et les Djiboutiens n’ont pas le droit de boire entre le lever et le coucher du soleil. Ça vous laisse miroiter la quantité d’efforts qu’ils sont prêts à fournir durant la journée, eux qui déjà en temps normal se distinguent par une propension élevée à la paresse. Ou si l’on préfère, question de point de vue, à la contemplation. Dans la communauté des bailleurs de fonds, il est plus répandu de parler de paresse. Voire de flemmardise !… (avis que je ne partage pas nécessairement, cqfd). Le matin, les commerces et les administrations sont ouverts, mais on n’y expédie que les affaires courantes. A partir de midi, les rues se vident petit à petit, et vers quinze heures, il n’y a pas un chat dans les rues brûlantes de la ville, pas même un chat qui fume, vu qu’il fait sa sieste. Vers seize heures, les gens commencent lentement à sortir de chez eux. Mais lentement. Je me souviens du premier jour du Ramadan, évidemment le plus dur pour tout le monde. La veille au soir, le président djiboutien avait fait une déclaration télévisée pour souhaiter à tous un bon Ramadan, et présenté à son peuple les voeux de solidarité et d’amitié reçus des scheiks émiratis, et saoudiens…Je me souviens de mon gardien, étendu sur un matelas toute l’après-midi, complètement assoiffé, m’affirmant qu’il était incapable de faire le moindre geste. Je me souviens d’avoir vu les quelques personnes obligées de se déplacer pour une raison X ou Y, marcher sous le soleil, à pas très mesurés, courber l’échine, protégées sous des espèces de foulards noués sur la tête. Mon épicier, d’ordinaire si loquace, si habile à essayer de me subtiliser quelques centaines de francs en me rendant la monnaie, me parler les traits tirés, la voix rauque et la gorge sèche. Il y a quelque chose d’attendrissant à voir ces Djiboutiens se défoncer pour une cause mystique, offrir cette débauche d’énergie, souffrir en silence, eux d’habitude si enclins à se languir des après-midi durant assis sur un morceau de toile de jute, une botte de qat à droite, une bouteille de coca glacée à gauche, et un paquet de sèches pas loin ; il y a quelque chose de très humain, dans la manière de faire ainsi le Ramadan, à la fois comme une « performance individuelle », et aussi comme une sorte de démonstration de force d’un collectif, mais une force pleine d’humilité. La rupture de jeûne intervient vers 18h30. Le premier jour, mercredi soir, j’ai vu le soulagement de mon gardien au moment où les premiers accents de la voix du muezzin ont retenti du minaret pas très loin, une grande lampée dans le gosier, une datte. L’arrivée d’un marathon. Evidemment, il n’y a personne pour décerner de médailles. Evidemment aussi, plus les jours passent, et plus cela devient facile ; le pli est pris. Question d’entraînement, aussi.

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Quant à moi. Un peu par défi, un peu par solidarité, et puis aussi pour prendre ma part à cette aventure djiboutienne, j’ai commencé le Ramadan avec eux. Présageant que mon penchant tabagique et caféiné allait être le plus dur à combler durant la première journée de jeûne. Et annonçant à mes collègues que je romprai celui-ci avec une tasse de petit noir et une blonde, quand il est d’usage que le « foutour », c’est le nom (ou en tout cas la phonétique) du petit cérémonial, débute par un verre d’eau plate et une datte. Et bien, miracle physiologique, à 6 heures et demi, à la nuit tombée mercredi, après douze heures de disette, mes vices avaient disparu, et je n’avais envie de rien d’autre que d’une petite datte et d’un verre d’eau. Le café clope fut différé d’un quart d’heure.

En vérité, je ne présageais pas que le Ramadan fut si dur. Il est particulièrement dur de ne rien avaler le matin au réveil, pas le moindre liquide, et assez difficile de lancer la machine. Il est ensuite assez compliqué, quand la faim et la soif commencent à tirailler sérieusement, de ne rien se mettre sous la dent en rentrant du bureau à quatorze heures, on ne sait alors plus trop quoi faire de ses mains, ni de son esprit, on aimerait bien allumer une cigarette au passage, mais le mieux est d’aller faire la sieste, évidemment le sommeil ne vient pas, on attrape un livre au vol, sur lequel la concentration se dissipe comme un brouillard après la pluie. Bref. On attend bigrement que le temps passe. Les dix minutes qui précèdent l’appel à la prière libérateur sont par contre divines, comme elles se doivent d’être. On n’a cela dit pas souvent l’occasion dans la vie de tous les jours d’aller contre ses besoins corporels, de se résister à soi-même. Philippe Djian. « Il m’arrive parfois de ne pas céder à mes envies, cela me donne l’impression d’être un homme libre ». Dans le contexte de la citation, il parlait d’une jolie fille qui l’aguichait je crois, mais c’est un peu ça : un sentiment de liberté.

Pour l’instant, j’ai suivi le jeûne quatre jours sur six, ce qui, pour un non musulman, et même un athée intégriste ! demeure une stat correcte. J’ai fait un break samedi, parce que je commençais à être passablement irrité par cette sensation de faim rampante, et que j’avais un peu trop fêté la veille au soir. Aujourd’hui également, je me suis nourri (de pâtes à la crème et à la sauce basilic) et ai bu (de l’eau pétillante des sources éthiopienne), afin de pouvoir, le cœur léger et le corps vif aller me promener dans les rues de la ville aux heures les plus chaudes, armé de mon petit appareil numérique (pour vous offrir ces jolies images) et de mon gros appareil photo argentique (pour être crédible dans le rôle du photographe de presse).

Car en effet, il n’est pas évident à Djibouti-ville de prendre des photos. Ainsi, cette après-midi, par exemple, un gamin m’a tiré dans le cou avec un petit pistolet à bille, une femme a masqué mon objectif en le recouvrant de son foulard, j’ai créé une sorte d’esclandre dans un quartier entre les « pro-photos », et les « anti », et je m’en suis sorti en me délestant d’une pièce de 500 francs. On m’a menacé de me prendre mon appareil si je prenais une photo. Bref, avant de s’engager dans une séance de photos en plein air, il faut s’armer de patience, être prêt à la frustration devant tous les beaux tableaux échappés, et à la négociation devant la possibilité d’une situation un peu dégénérée. Ma ligne de défense ; prétendre que je réalise un reportage photo pour la magazine culturel Djib’Out, pour lequel j’ai cela dit réellement écrit un article, voir le post sur mon pote sculpteur Junior (c’est son vrai nom).

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Seize heures, donc, dans les rues assez calmes. Place du marché. L’heure n’est pas à la transe commerciale. Chacun économise ses forces. Vers 17 heures, les pastèques commencent à sortir sur les étals. Elles sont tranchées, gorgées d’eau, elles font envie. Les femmes commencent à composer leurs petits paquets de qat qu’elles vendront (car on mastiquera la nuit venue), on chasse les mouches des différents stands avec de grands plumeaux. Je me promène dans les rues des quartiers (c’est comme ça qu’on nomme tout ce qui  n’est pas le Héron, c’est-à-dire l’îlot résidentiel des expatriés, et le centre-ville, c’est-à-dire la rue d’Ethiopie avec ses bars à fille). Il y a de tout : des chèvres, des ânes, des enfants (exonérés de jeûne) qui jouent à la corde à sauter, des types qui dorment (beaucoup) sur des matelas jetés sur le trottoir. Plus l’heure tourne, et plus la confiance revient, plus l’agitation croît. On prépare des sortes de potions (magiques, mais surtout vitaminées), à base d’orange, des petits sachets de poudre d’orange lyophilisée qu’on mélange à de l’eau. On sort les samossas. Moi, je continue de me promener, de mosquées en mosquées, j’achète quelques débardeurs blancs dont je fais ici une consommation frénétique, les vendeurs ne sont pas trop durs à la négociation à cette heure du jour. Et puis la lumière décline, ce soir je finis dans le petit bar que j’adore, le Casanova, le seul vrai bon bar de Djibouti, qui n’est pas absurdement climatisé ni saturé le soir de militaires ou d’éthiopiennes (même s’il y a quelques représentants des deux engeances), et où on peut boire tranquillement et pour pas cher une bière en mangeant une brochette et en écoutant du rock. C’est aussi un peu le repaire de nombre d’assoiffés djiboutiens, le genre pilier de bar, brèves de comptoir, ceux qui refont le monde, tard, et n’ont pas l’air d’avoir ni femme ni boulot sérieux. Eh bien, j’arrive là ce soir sur les coups de six heures et demi au Casanova, l’appel à la prière a déjà retenti, on l’entend et on le voit sur le petit poste de télé logé dans le coin d’un mur, un peu comme un écran de contrôle, et sur lequel on tentait désespérément d’y voir quelque chose les soirs de matchs, durant la coupe du monde. Ils sont une dizaine sur les tables à l’entrée, parmi lesquelles nombre de ceux qu’on retrouvera plus tard dans la nuit une bière à l’oreille et une clope au bec, à rompre le jeûne ensemble, en ayant quand même l’air d’avoir souffert, d’en avoir bavé, cette journée était particulièrement chaude, dans les 45°C au plus fort de l’après-midi. Ils ont aussi l’air étrangement sages ; c’est un drôle de panorama ; un peu comme si on voyait Serge Gainsbourg se voir donner la communion chrétienne. On m’offre des samossas et un verre de thé au lait, on me demande si je fais le Ramadan, et je réponds oui, pour les autres jours, et aussi parce que ça fait deux heures que je promène sous le cagnard et que je n’ai rien avalé, et que je crève vraiment de soif. On me félicite. C’est un moment de complicité et de paix. Le Ramadan à Djibouti n’a vraiment rien à voir avec notre carême, cette escroquerie !… Hommage aux Musulmans de France, qui en plus de courir le risque croissant de se voir déchus un jour de leur nationalité française, se tapent le jeûne jusqu’à dix heures du soir !…Respect.

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Un commentaire

  1. Quentin dit :

    Ah je vois que tu as fait toi aussi l’expérience de la photo à Djibouti ! Parfois assez éprouvant et frustrant, mais ça a au moins le mérite d’engager la conversation avec la population. Et de faire finalement quelques jolies photos comme les tiennes ! J’en ai quelques unes que je te prêterai bien pour illustrer tes articles toujours aussi plaisant à lire, (elles sont sur facebook.)

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