15 août : l’assomption de Ricardo « Ricchie », 42 ans, Séville

Un troisième post de la catégorie “D’autres vies que les nôtres”, consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005, Proyecto Hombre.  

Ici l’histoire de Ricardo, qui nous fait voir la théorie des avantages comparatifs sous un jour nouveau, où le vin et les draps sont remplacés par de la cocaïne et des machines à sous. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

http://lechatquifume.unblog.fr/2009/06/01/la-vie-nest-pas-un-chemin-de-roses/

Je m’appelle Ricardo, je viens de Séville, je suis le benjamin d’une famille de trois garçons. J’ai 42 ans, ce qui fait que je suis l’aîné de la communauté Proyecto Hombre ; commençons par l’enfance. Mon père était alcoolique, ma mère prenait beaucoup de médicaments, elle était assez instable, donc je n’ai jamais eu de « modèle », évidemment mon père ne pouvait en être un, il n’était pas violent, mais il était incapable de donner la moindre marque d’affection.  Quand je suis né, lui avait déjà 45 ans, ma mère la quarantaine, la différence d’âge était très grande avec mes deux frères, seize ans avec mon aîné. Mes deux frères sont partis assez rapidement de la maison, alors que je n’étais encore qu’un enfant, ils se sont mariés jeunes. Ainsi de l’absence du père comme figure de modèle, c’est mon grand frère qui a tenu le rôle. Il était ce type de personne que l’on peut qualifier de « révolutionnaire » : militant, marxiste, activiste, ayant des activités clandestines, il changeait souvent d’endroit pour qu’on ne puisse pas le localiser. Il ne buvait pas, ne fumait pas, et il écoutait de la musique révolutionnaire. Très jeune, je l’accompagnais déjà lors de concerts, c’était quelqu’un capable d’attirer l’admiration sur lui. Mais quand il a eu 18 ans, il a passé un été à Malaga…il travaillait dur, il sortait la nuit, je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, mais il a fait cet été là sa première crise schizophrénique. A partir de cet évènement, mon père est allé de mal en pis, ma mère a sombré en dépression, tout ce qui couvait déjà s’est amplifié, il n’y avait plus personne pour m’accompagner dans la vie, s’occuper de moi, très simplement. J’ai commencé à chercher désespérément des « collègues », des amis, souvent je pleurais la nuit. J’étais aussi maladivement timide, je parlais peu, et en fait j’avais très peu d’amis, notamment parce que j’avais honte de mon père, je n’osais emmener personne à la maison. Pour décrire mon effacement à cette période, disons que, lorsque parfois je sortais pour acheter quelque chose dans un magasin, il pouvait m’arriver de rester une heure devant le comptoir si personne ne me demandait rien, si personne ne faisait attention à moi, à cet âge-là, j’avais douze ans. A quatorze ans, le sentiment d’être différent, transformé en complexe, s’était encore accru, couplé à une situation de profond échec scolaire. Il y avait une rupture du dialogue quasi-définitive dans la famille, et cette situation terrible que nous traversions familialement était vécue comme un tabou, on ne pouvait aborder la question de l’ambiance déplorable du foyer, c’était la loi du silence.  J’ai commencé à travailler dès l’âge de quinze ans, dans un atelier de peinture automobile, la nuit je suivais des cours dans un collège pour adulte, des études primaire, personne ne m’y obligeait, j’y allais pour garder un lien avec la scolarité. Un jour, je me suis engueulé avec la professeur de français, j’ai laissé tomber. J’allais vers la fin de l’adolescence, et il n’y avait toujours rien ni personne de solide autour de moi, très peu de moyens de m’échapper de ma réalité, la motivation de réussir quelque chose dans ma vie commençait lentement à s’estomper, en vérité tout m’était égal. Tout me paraissait égal. Ce que je désirais malgré tout, c’était de me sentir utile à quelque chose, le sentiment d’utilité me manquait. Sur le plan matériel, je ne ressentais aucune carence, c’était une question secondaire, mais pas le besoin de tendresse, de cariño… Pour revenir un tout petit peu en arrière, quand j’avais 14 ans, les quelques amis de ma bandilla fumaient tous des joints, mais la fumette n’avait alors pas particulièrement retenu mon attention. L’alcool, oui. A douze ans, je me souviens de ma première cuite, une énorme cuite. Ensuite, j’ai toujours eu une grande tolérance à l’alcool, il m’est très rarement arrivé de perdre le contrôle. A quinze ans, j’ai acheté une petite moto. Et voilà mon enfance. A 20 ans, je suis incorporé au service militaire, à Léon, puis Valladolid, j’y côtoie des jeunes originaires d’autres villes, de Barcelone, de Valence, j’essaie la cocaïne aussi pour la première fois. Au service, on buvait énormément à chaque fois qu’on sortait. Surtout moi…Mais en réalité, cette nouvelle sociabilité d’apparence ne différait pas en grand-chose de ce qui m’avait toujours accompagné jusque là : la solitude. Car souvent, si je sortais avec mes compagnons d’armes, je revenais seul, ou à l’inverse, on sortait ensemble, mais je demeurais à l’écart, je ne participais pas à l’esprit de groupe. A la fin du service, j’ai trouvé du travail dans un restaurant de Castellion, ou plutôt un petit bar. A Séville, je m’étais engueulé avec ma copine, rien ne m’y attendait.  A Castellion, c’était une vie d’alcool, il n’y avait pas de coke, mais de l’alcool et un peu de haschich, même si un seul joint me faisait dormir !… Au bout de six mois à peu près, je suis revenu à Séville, pour travailler dans une boîte de location de jeux, on installait et on exploitait des jeux dans les bars, billards, flippers, etc. Ce qui fait que j’étais souvent de sortie la nuit, on m’appelait pour la maintenance, je connaissais les patrons des bars en vogue, la cocaïne circulait beaucoup la nuit à cette époque dans ce milieu. Je me souviens surtout de deux bars, le Joachin et le Don Lapi, où j’avais mes habitudes, je consommais environ ½ gramme à la semaine, de manière sporadique certes, mais ma consommation allait croissante. Après deux années passées dans cette entreprise, j’ai décidé de monter ma propre boîte, sur le même créneau d’activité, rapidement j’ai engrangé beaucoup d’argent, ce qui fait que la part de mon budget dédiée à la cocaïne restait assez marginale, cette existence a duré à peu près jusqu’à mes 28 ans. Cocaïne et alcool. Surtout la nuit. Travail, business. A cette époque, j’entretenais également une relation avec une fille, Carmen, qui est devenue ma femme par la suite. Au sujet de la cocaïne ; comme j’étais une personne introvertie, elle avait sur moi un effet désinhibant, elle faisait disparaître le sentiment de honte, c’était pour moi la seule manière de nouer des relations qui ne me dégoûtait pas complètement. La peur de parler : en cet aspect, la drogue aide à s’assumer. Et quand arrivait le moment où j’allais perdre le contrôle, j’arrêtais ; ya esta ! ; si un soir j’abusais, les jours suivants, je ne consommais pas. En cela, j’avais un comportement assez raisonnable. Je prenais surtout de la cocaïne le week-end. Cela étant dit, ma relation amoureuse a quand même commencé à se détériorer, dans la mesure où j’étais de sortie presque tous les soirs. Alors j’ai cherché une issue à cette espèce d’impasse qui se profilait, c’est-à-dire que j’ai décidé de me marier pour essayer tant bien que mal d’en finir avec « ma vie d’avant » ; là, je me suis lourdement trompé ; car j’aurais dû couper les liens avec la nuit, le jeu, la cocaïne d’abord, me marier ensuite, et non l’inverse. Je m’en suis rendu compte après coup, mais c’était trop tard. Je pensais que ma femme allait pouvoir m’aider, en fait de quoi j’ai chargé ma barque, déjà bien remplie, d’une relation que je n’arrivais pas à assumer comme il se doit. Cela convenait sur le plan des apparences, mais les questions de ma femme revenaient de manière incessante : avec qui je sortais, où je sortais, ce que je prenais …C’est alors que je me suis mis en tête d’avoir un enfant pour m’aider à m’en sortir, un garde-fou de plus pour arrêter de me droguer. Seconde erreur. La même que la première !… Je pensais que la paternité allait m’occuper, me responsabiliser, me tenir à la maison, d’une certaine manière me tranquilliser. Mais à la naissance, la situation avait déjà viré insupportable ; je parle de l’année 1995. L’année de mon premier séjour à Proyecto Hombre. Au boulot, on m’avait volé une machine à sous d’une valeur de 1 million de pesetas, je venais d’acheter une voiture, ça m’a complètement démotivé. Je devais rembourser un emprunt, une hypothèque, et en réaction, j’ai augmenté les doses de cocaïne. Ma consommation était devenue quotidienne, ma femme qui tirait aussi un rail de temps en temps avait complètement arrêté avec la naissance de notre fils. Avec l’arrivée d’un enfant, donc, la situation est devenue très difficile sur le plan économique ; mes premiers pas à Proyecto Hombre. Le programme, c’est toi. A l’époque, ceux qu’on appelait les junkies, les camés, sortaient souvent de prison, étaient vus comme les derniers déchets de la société, l’image d’un junkie, c’était celui qui prenait de l’héroïne en intraveineuse, celui qui fumait la cocaïne. Moi, je la prenais juste par la narine, pour moi ça faisait toute la différence, une question de mentalité… Déjà, je manquais à mes obligations d’honnêteté vis-à-vis de moi-même. Les premiers mois au centre se sont bien passés, mais un dimanche après-midi, dans les jardins de la communauté ouverts à la visite des proches, ma femme arrive et m’annonce qu’elle me quitte. En me disant que le problème, c’était moi, qu’il n’y avait que moi pour le résoudre, et personne pour m’aider. Et en tous cas qu’elle ne s’en sentait pas l’envie ou la force. Je lui ai répondu qu’on avait un contrat, qu’on était mariés, tu parles, un dia fatal ! Remise en question immédiate du sens de ma présence à Proyecto Hombre ; parlant avec les compagnons du centre, je me suis rendu compte que la majorité d’entre eux n’avaient plus rien à l’extérieur, plus d’attaches, alors que moi, j’avais une voiture, un travail, un fils…D’une certaine manière, certains d’entre eux m’ont incité à quitter le programme, ce que j’ai fait le jour suivant, une réaction épidermique de fierté. Alors qu’il aurait fallu que je reconnaisse le mal que j’avais causé à ma femme, ma responsabilité dans la débâcle de notre couple, passer par « l’épreuve de feu », la vraie solitude. Mais rien de tout cela. J’ai sollicité les services d’un avocat, une semaine après, la séparation à l’amiable était prononcée, avec la clause de garde partagée de notre fils. Elle devait me verser une pension unique de trente mille euros, qu’elle me doit d’ailleurs toujours !…Durant une année et demie, j’ai continué à vivre comme ça, à vivoter avec mes machines à sous, travaillant beaucoup. Quand ça ne va, je dédie toujours mon temps à l’occuper à quelque chose, à chercher des occupations, pour surtout ne pas penser. Durant cette période, j’ai pris beaucoup de vacances, en Italie, au Maroc. C’est là-bas que j’ai rencontré un type qui avait une entreprise d’importation de poissons ; je lui raconte mon histoire, il me propose de m’associer à lui. Impossible pour moi, je lui dis, de rester au Maroc : j’ai en Espagne un fils et un boulot. Mais de retour à Séville, la situation m’est apparue différente, j’ai regardé réellement ce que j’avais à moi, il m’a semblé que pas grand-chose ne me retenait. Le jour suivant, j’ai commencé à prendre des cours d’arabe, avec un professeur particulier, Youssef. Et quelques semaines plus tard, je suis parti m’installer au Maroc. J’y ai passé cinq ans, achetant du poisson, l’expédiant à Séville, de là ça partait vers Madrid, Huelva, Lisboa, j’achetais directement aux pêcheurs, à la sortie de leur barque. J’ai commencé à travailler dans le petit port de Safi, 650 kilomètres au sud de Tanger. J’ai tout appris du métier : la qualité, le calibrage des pièces, le prix d’achat…Puis j’ai migré vers Agadir, à la porte du Sahara, un des plus grand ports du Maroc…Casablanca, aussi. On se déplaçait avec un petit avion, pour trois jours travaillés, je cumulais une journée de congés, et je passais tous mes repos à Séville. J’achetais jusqu’à 30 000 kilos de pouascaille par jour, on était devenu la plus grande entreprise d’importation de poissons vers l’Espagne. Au Maroc, je ne me droguais pas, je menais une vie relativement saine, mangeant beaucoup de poisson ! Le problème, c’est que lorsque je revenais à Séville, je passais le premier jour à me droguer, le jour suivant à me reposer, puis une semaine de garde de mon fils. Le dernier jour à Séville, la veille de mon départ, je prenais à nouveau beaucoup de cocaïne, je pouvais dépenser des sommes folles durant ces journées, jusqu’à 50 000 pesetas facilement. Et même si je gagnais beaucoup d’argent, à mes escapades sévillanes, il fallait ajouter le prix d’un loyer, des factures de téléphone depuis le Maroc qui pouvaient atteindre 700 € par mois…

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Un jour, depuis le Maroc, j’apprends la mort de mon père.  Je me suis mis à réfléchir à la relation que j’avais eu avec lui, et à avoir beaucoup de regrets, je pensais que j’aurais pu passer plus de temps avec lui, établir davantage de contacts, plus de dialogue, et naturellement s’est établi un parallèle avec ma propre condition de père. J’ai appelé mon associé pour lui donner ma démission et lui dire que je rentrais à Séville. Cinq années s’étaient écoulées depuis mon départ, mais on ne peut pas dire que la situation avait radicalement changé, je n’avais presque pas d’argent en réserve, peu de perspectives d’avenir, pas d’intérêt pour grand-chose. J’étais en relation avec une fille, Lourdes, depuis un an, ça avait aussi compté dans ma volonté de revenir en Espagne. Faire les choses sans y avoir vraiment pensé, avec le cœur certes, mais sans réelle planification, j’ai toujours fonctionné comme ça. J’ai retrouvé un boulot dans une autre entreprise de poissons, à un poste de téléphonie commerciale, ça a duré deux mois.  Puis j’ai tenté de créer une entreprise d’importations de produits du Maroc, la céramique, le bois, j’ai créé les statuts, noué les contacts, mais une fois que l’entreprise était montée, je n’ai pas démarré l’activité. Je ne me droguais pas, je n’avais pas d’argent, c’est ma compagne Lourdes qui honorait toutes les factures. Puis j’ai décroché un autre petit boulot dans une entreprise de télévision satellitaire, je montais des antennes sur les toits. J’ai repris la cocaïne. Dès que je suis indépendant économiquement, je me drogue. Je n’avais plus d’argent à la fin du mois. Après ça, restructuration de personnel, licenciement économique. Un jour sans travailler, puis un voisin qui oeuvrait dans le secteur des aires de jeux pour enfant m’a demandé si je ne connaissais personne pour le seconder, je lui ai dit non, il m’a dit toi ?, j’ai dit d’accord. Mon dernier boulot, assez plaisant, je voyageais beaucoup, en Andalousie, en Extremadura, et puis je n’y pouvais plus, j’ai avoué à Lourdes que je me droguais, ce qu’elle ignorait, on s’est séparé, durant trois mois, on se parlait presque quotidiennement au téléphone, mais ça n’allait plus. Comme ma femme connaissait mes antécédents, que je l’avais aidée à s’en sortir quand elle était en dépression, je l’ai appelée et je lui ai demandé si elle accepterait de m’accompagner dans un nouveau séjour à Proyecto Hombre. Elle a demandé l’avis de son psychologue, qui lui a fortement conseillé de se délivrer de tous ses problèmes, y compris de moi. J’ai habité quelque temps dans l’appartement de mon frère schizophrène, dans une étrange relation de double dépendance, lui envers moi, et moi envers lui. Mais il était impossible de suivre le programme avec lui, dans ces conditions, mon frère laissait traîner ses clés de voiture, son argent, laissait les portes ouvertes, tout ce qui est banni à Proyecto Hombre. Et puis Lourdes est revenue, et continue de me suivre dans le programme, depuis un an, j’espère bientôt pouvoir sortir et qu’on pourra vivre heureux et tranquilles.

Que chacun soit lucide, sur ses ressources, ses ressources morales, ses ressources matérielles, ne pas se mentir, et surtout être libre, ne dépendre de rien, de personne ni d’aucune substance, faire les choses pour soi, pour soi en en soi.

La cocaïne, je l’aimerai toujours, c’est important de le savoir, à partir du moment où tu l’oublies, la chose perd de son importance, mais tu perds de ta vigilance ; la drogue sera toujours dans la rue, le tout est de savoir qu’on ne peut pas y toucher. C’est comme un diabétique qui passe devant une pâtisserie, il peut avoir envie d’un éclair, mais rien de grave s’il sait qu’il n’a pas le droit d’en manger. Ne pas se tromper, ne pas se mentir. Connaître  et nommer les choses, pour mieux les contrôler. Savoir où l’on souhaite arriver, savoir ses possibilités réelles, ne pas se poser en victime, rencontrer son point d’accomplissement. Chacun a le sien. Pour savoir ce qu’est l’amour, d’abord être amoureux, pour mieux valoriser l’amour. Mon fils ne sait pas que je suis là. Il  dix ans. Ma mère non plus. Elle a 82 ans. Je vais lui rendre visite le dimanche. Je lui dis que je travaille la semaine.

 


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