Une bible

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Je ferme le livre et le livre est en pièces. La couverture épaisse est froissée et ses coins cornés, des nervures blanches cinglent le visage autoportaituré de Boris Kustodiev, ce type qui n’a rien à voir avec Boulgakov et dont on s’est demandé à chaque fois qu’on a ouvert le livre si cette expression de gravité et de défiance sur la couverture n’était pas celle du Maître. Les 120 premières pages se sont envolées après lecture, la faute peut-être à une colle à reliure défectueuse. L’encre bleue de mes annotations a pénétré dans le papier buvard du livre et arrondi ma calligraphie. Le livre est matériellement au bout du rouleau (BDR) mais toute l’histoire a été distillée et l’alambic de Boulgakov est l’un des plus fêlés au monde, il transforme la pomme de terre en vodka et les malheurs de sa vie, censuré, outragé, incompris, en substance romanesque magique. Voilà finalement un livre capable de faire aimer Yeshoua à l’agnostique, de faire aimer la vodka à l’abstinent, les chats noirs aux superstitieux. De nous faire aimer Boulgakov à nous qui ne l’avons connu en rien. Mort en 1937 dans une Russie soviétique, Boulgakov nous apparaît pourtant proche, familier, intime : nous partageons son humour et son désespoir. Prodige littéraire : ça m’avait fait ça avec Moby Dick de Melville écrit aux Etats-Unis en 1860, des œuvres qui transgressent les frontières du temps et de l’espace, et souvent de l’interdit aussi. La densité de l’écriture de Boulgakov rend ce roman inclassable. Du mont chauve à l’étang du patriarche, il n’y a pas d’échelle de lune pour nous y conduire, il n’y a que le talent de Boulgakov, et en chemin, comme Natacha, surfant sur son pourceau au-dessus de Moscou, nous avons vu des choses extraordinaires. Le diable assister au réveil d’un malheureux soulard, et pour venir à bout de sa gueule de bois, lui proposer un shot de vodka glacée, une louchée de caviar, et une cassolette de saucisses aux lentilles, la méthode infaillible, il faudra s’en souvenir. Une séance de thérapie de groupe pour citoyens thésaurisant clandestinement dans les caves de leurs tantes, alors qu’il est bien connu que « l’argent doit être conservé à la banque d’état, dans des locaux spéciaux, bien secs et soigneusement gardés, et pas du tout dans la cave d’une tante où ils risquent en particulier d’être abîmes pour les rats ! ». Et le chat. Qui joue aux échecs. Qui fait des révérences aux dames. A les moustaches dorées et une cravate blanche quand il se rend au bal. Béhémoth qui porte un réchaud à bout de bras. Avale les mandarines avec la peau. Fait écrouler les pyramides de mandarines. Et est d’une mauvaise foi succulente, tire à merveille au Mauser, et surtout est fier et digne de sa qualité de CHAT, les 150 pauvres chats noirs qui paieront pour lui, par la suite, et qu’on emmènera ligotés à la police civile, salauds ! 

Bref, ce livre m’a plu beaucoup beaucoup, car comme toujours dans les grands livres, Boulgakov n’a aucune borne, aucune limite, aucun garde-fou. Le sel de la vie n’est que pour les fous. 


Berlin – 3 octobre 2007 

 


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