Le gauchisme à la mode

Je viens de terminer un petit bouquin terrible et bouleversant, publié aux belles éditions de la Fabrique dirigées par Eric Hazan, et qui publia il y a quelques années l’Insurrection qui vient, du comité invisible ; Gaza, cela s’appelle très simplement, recueil des chroniques de guerre 2006-2009 d’un journaliste israélien du grand quotidien de gauche Haaretz, Gideon Levy, fils unique aucun lien, toujours. Ce qu’il y raconte de la vie dans la bande de Gaza, donc de la vie des Gazaouïs (un joli mot proche de gazouillis, bien que personne là-bas ne soit né de la dernière pluie – « pluies d’été », tel fut en effet le nom de l’opération menée par Tsahal dans les territoires en 2006, avant « Jardins d’enfant fermés » et « Plomb durci », en décembre 2008, celle-ci dont le déclenchement coïncidait avec le démarrage de la fête des lumières en Israël, Hanoukka, durant laquelle les enfants ont l’habitude de faire tourner de petites toupies de plomb – l’Etat-major de Tsahal étant très fort dans l’art de renommer poétiquement ses crimes de guerre). Longue digression, à la fin de laquelle on revient à Gaza. Avant même la catastrophe de l’opération des flottilles, avant l’opération Plomb durci. En 2008, par exemple, à l’époque du blocus. Gideon Levy raconte assez bien, avec tact et pudeur, la vie quotidienne dans cette zone figurant l’une des plus peuplées au monde, densité de population : 3823 hab/km², juste après Singapour et Monaco.

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Il raconte ce qu’on présume, et qu’on ne lit pas souvent. Il raconte par exemple la violence arbitraire d’une armée encore et longtemps présentée comme l’une des plus « morales » au monde, et qui d’évidence ne l’est plus. Une des histoires parmi d’autres, qui m’a le plus scotché à mon lit ; celle de deux jeunes pêcheurs palestiniens, s’embarquant à proprement parler – l’essence, dû au blocus est trop chère, voire introuvable, donc à la rame, à la nuit tombée, pour aller lever quelques kilos de poissons, valorisables au marché du jour quelques dizaines de shekel en cet endroit de la terre où l’on manque d’à peu près tout. Arrivés à la limite de la zone autorisée par les Israéliens, à 1800 mètres des côtes, ils plantent l’ancre, posent leurs lignes. La suite ; une balle qui traverse la cuisse de Mouhamad Masalah, qui depuis son lit d’hôpital, raconte à Gildeon Levy ce qui s’est passé. Un tir sans sommation, une douleur violente suivie d’une hémorragie bouillonnante, son ami s’empoignant des avirons et ramant comme un fou pour regagner la rive, sous les tirs fournis d’une vedette militaire israélienne les poursuivant durant plusieurs minutes. Une version. L’autre, celle du porte-parole de l’armée : « Après les vérifications effectuées auprès de la marine, l’incident n’a fait aucune victime. La nuit du 4 au 5 octobre, deux barques palestiniennes sont sorties de la zone de pêche autorisée. La marine a seulement effectué un tir de fusées éclairantes et un tir d’avertissement, précisément pour ne pas faire de victimes. La seconde vérification auprès de la marine, effectuée à la demande du correspondant, n’a fait apparaître aucun élément nouveau ». Deux versions contradictoires, comme presque à chaque fois dans cette guerre larvée, latente, lamentable. Il n’y a pas de raisons particulières de croire à l’une des versions plutôt qu’à l’autre. Cela étant, il y a une chose dans le communiqué de Tsahal qui m’a fait tiquer ; le concept de « zone autorisée ». Aujourd’hui, et depuis cinquante ans, Israël s’estime légitime à définir le périmètre de la zone autorisée des populations palestiniennes. La bande de Gaza est un territoire palestinien, tout le monde en convient, même les Israéliens qui ont accepté le soi-disant « retrait unilatéral » en 2006. La bande de Gaza est bordée par la mer ; il devrait donc y avoir des eaux gazaouïes, puis des eaux internationales. Sauf que les populations palestiniennes n’ont pas le droit de s’aventurer plus de 2 kilomètres au-delà de leur terre, alors que les eaux les plus poissonneuses où croisent les bancs de mérou et de daurade se situent environ à 5 miles nautique (depuis l’instauration du blocus, le stock annuel de poisson pêchés a baissé de 3000 tonnes à 500 tonnes). La question étant alors : de quel droit Israël fixe t-il une limite, « au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable » (pour reprendre le titre d’un bouquin de ce juif que j’aime tant, Romain Gary) ? Droit unilatéral, contraire au droit international, contraire aux résolutions de l’ONU. Blocus illégal. Gaza est une bande de terre, ainsi que le raconte Gildeon Levy, qui confine à la prison ; les rares points de passage autorisés ont été progressivement fermés lorsque le Hamas a pris le contrôle de la zone. Si bien que lorsque les avions de Tsahal, lors de Plomb durci, ont bombardé ces territoires, visant les hauts gradés du Hamas, ils ont lâché leurs bombes sur un immense camp de réfugiés, une souricière dont on ne peut s’enfuir, ni par la terre, ni par la mer, ni par les airs (Israël s’étant toujours opposé à la construction d’un aéroport) et dans laquelle on a mal à vivre. Le bilan pour rappel, de ces quinze jours de mitraille ; 13 soldats de Tsahal tués, un peu plus de 1300 victimes palestiniennes, dont à peu près un tiers d’enfants. Un rapport de un à cent. Et là, il n’est plus question de versions contradictoires ; ces chiffres, quelle que soit la réalité qu’ils enferment, condamnent Israël, par contumace s’il le veut, puisque Israël a toujours refusé de voir comparaître la moralité de son armée et de ses dirigeants devant quelque instance de droit international, condamnent Israël et rien qu’Israël. Que ce pays ne soit pas aujourd’hui mis au ban des nations, que la quasi-totalité des pays du Nord continuent de lui apporter un appui, et de lui porter une estime, m’apparaît comme une énigme, une escroquerie, et un scandale. Je vous invite à lire ce petit bouquin de Gideon Levy, et à boycotter les produits d’Israël, tant que les êtres humains (comme vous, comme moi, comme tous) qui vivent à Gaza continueront de se voir priver d’un grand nombre de biens de première, de deuxième, et de troisième nécessité, et finalement de liberté.

Vous aurez par ailleurs peut-être remarqué (ou sans doute non, si ce que j’écris ne vous intéresse pas…) que je n’ai encore rien écrit sur la période de delirium tremens sécuritaire qui berce l’été français. Non pas que l’envie de vomir partout (pour citer une belle expression de la non moins belle Charlotte) ne me soit pas venue, mais j’essaie parfois de ne pas être trop prévisible, qu’on ne puisse pas me deviner tous mes coups à l’avance. Mais là, Brice Hortefeux a, comme qui dirait, poussé le bouchon un peu trop loin… (ce faisant, je le pousse aussi, liquidant une petite bouteille de Saumur pas terrible, mais on fait avec ce qu’on a !). Je l’entendis donc avant-hier soir au journal de TV5 (on est en Afrique) remettre sur le métier le cas de Lies Hebbadj (nouvellement accusé, vous l’avez peut-être lu, de viol et violences sur une ex-compagne, après avoir été accusé de polygamie, de fraude fiscale, de fraude aux prestations sociales, etc., si j’étais lui, je paierai ma redevance télé, parce que j’ai l’impression qu’on l’a bien à l’œil), remettre sur le tapis le vas de Lies Hebbadj pour « illustrer », « personnaliser » (c’est tout l’art du story-telling) cette nouvelle proposition assez originale tout en étant dégueulasse, outre le fait accessoire d’être inconstitutionnelle, de déchoir de la nationalité française quiconque polygamerait, exciserait, ou pourquoi pas, un amendement sénatorial étant toujours possible, fumerait dans les lieux publics. Je l’entendis donc dire à une journaliste qu’il avait saisi de cette question Eric Besson (le genre de type qu’on a certes envie de saisir, mais par la peau des fesses pour les lui botter) afin de voir quelles possibilités de déchéance pouvaient être mises en œuvre dans le cas de Monsieur Hebbadj, et de réfléchir à des travaux législatifs, puisque précisément, on était face à une « situation de vide juridique » (sic, évidemment). En effet, aujourd’hui, nul ne peut être défrancisé, sauf en cas d’atteinte portée aux intérêts de la nation, genre action terroriste. Donc pour décrire la situation suivante, où quelqu’un ne peut pas être déchu de la nationalité française parce qu’il a plusieurs femmes, et qu’éventuellement il les viole, Brice Hortefeux parle de vide juridique. Mais alors il y en a beaucoup à combler ! Car en effet, Robert Badinter et François Mitterrand ont créé, en abolissant la peine de mort en 1981, un énorme vide juridique, puisque il n’est plus permis à l’Etat, depuis cette date, de tuer quelqu’un en son nom. Enorme vide juridique également, depuis le Moyen-âge, puisqu’il n’y a plus aucun moyen en France de condamner quiconque aux travaux forcés, ou depuis Victor Schoelcher, cet alsacien bien né !, de réserver un Sénégalais à l’esclavage. J’espère que Brice Hortefeux n’a pas peur du vide, sinon, vu la quantité de vide juridique que compte notre pays, ce salaud va flipper.

Bref. Il y a une chose qui m’a profondément remonté le moral aujourd’hui, cette petite chanson que m’a envoyée un type bien, cette petite chanson que je ne connaissais pas, et qui est l’œuvre de Jean-Roger Caussimon, qui fut aussi le parolier de Ferré, et qui s’appelle « le Gauchisme à la mode », et qu’on écoute en boucle, et j’espère que vous en ferez autant, pour la peine, j’inaugure une nouvelle application de mon très cher (mais gratuit) hébergeur « unblog » qui permet de diffuser de la musique en ligne, et je copie ici les paroles, faisant œuvre de salubrité publique, puisque je me suis rendu compte qu’on ne pouvait jusqu’alors pas les trouver sur Internet. Et hop, plein de nouveaux lecteurs qui taperont Jean-Roger Caussimon et qui atterriront entre les moustaches du chat. Bisou, bisou à vous, à Jean-Roger, et aux Palestiniens.

 

Le gauchisme à la mode, Jean- Roger Caussimon

 Le gauchisme à la mode dans Chemin critique wma 13legauchismelamode.wma

Je fais du gauchisme à la mode oui j’ai lu ça dans un journal/ C’est offensant quoique banal pourtant qu’à  l’adroite méthode/ Si vous chantez la liberté la justice l’égalité / On vous traite de démagogue / Et dès que l’on vous catalogue / Auteur dont il faut se méfier/ De vous on écrit c’est commode / Avec dédain avec pitié/ Ce monsieur connaît son métier/ Il fait du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode mais que fait ce pouvoir d’argent/ Qui prend souci des pauvres gens mais juste en certaines périodes/ Quand pensionnés et retraités de quelques francs sont augmentés/ Ce sont leurs voix que l’on racole/ Ils vont voter dans les écoles/ Huit jours plus tard l’immobilier/ Brandissant les foudres du code/ Les expulse de leur quartier/ Dressez constat Monsieur huissier/ Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode si quand je pense aux objecteurs/ Traités comme des malfaiteurs mon cœur point ne s’en accommode/ Et que dire des étudiants que l’on fait chômeurs et mendiants/ Bien avant qu’ils n’aient leur diplôme/ Quant au prince de son royaume/ A l’intérieur bien intégré/ Vais-je lui consacrer une ode/ Quand il traque les immigrés/ Non prince, mille regrets / Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode et l’on me dit manipulé/ Et l’on croit pouvoir révéler à quel parti je m’inféode/ Allons messieurs soyons sérieux tout simplement j’ouvre les yeux/ Je suis témoin de mon époque/ Le succès présent je m’en moque/ L’histoire d’hier à nos jours fut écrite par des vers « … »/ Des rimeurs et des troubadours/ Le temps des cerises est bien court/ C’était du gauchisme à la mode/ C’était du gauchisme à la mode

caussimon.bmp

 

 


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3 commentaires

  1. MIRÉTÉ dit :

    « l’histoire d’hier à nos jours fut écrite par des rhapsodes ».

    vàlà vàlà je passais comme ça, je cherchais les paroles pour les reprendre dans un spectacle poésie et chansons.

    mille mercis pour avoir mis ces paroles en ligne !

    christine MIRÉTÉ (sur facebook).

  2. Max dit :

    Je pense que c’est toujours la seule version des paroles qui circule en ligne, donc je me permets de corriger deux autres erreurs en plus de celle évoquée ci-dessus :

    §1 : pourtant quelle adroite méthode
    §2 : brandissant les foudres du code

    Encore merci d’avoir diffusé ce superbe texte !

    Max

  3. Max dit :

    Ah oui et au §1 également : « Auteur dont il faut se méfier » (pas « honte à vous »)

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