Michel Rocard, comme un bon vin

Certaines personnes, en vieillissant, empirent ; l’âge les gâte, elles fanent ; ce qu’elles avaient d’un peu bourgeonnant dans leur jeunesse s’est désagrégé et elles deviennent, bon an mal an, des vieux cons. On peut compter par exemple dans cette catégorie l’indépassable Philippe Val, qui de chansonnier léger et drôle, de plume au vitriol, s’est mué en une espèce de coq de bruyère, plus spectaculaire quoique faisandé, et complètement arrogant, coloré mais triste ; il a tué l’enfant joueur et frondeur qui était en lui pour devenir patron de presse à la solde. Il a oublié en route de se moquer de lui-même. Dans cette catégorie aussi, Maxime le Forestier, qui m’a fait une sinistre impression la dernière fois que je l’ai entendu en interview, car il s’était fait refaire la dentition du haut (il faut être un peu timbré pour se refaire faire la dentition du haut à soixante ans) ; avant il avait de magnifiques petites dents, jaunies par le tabac, des quenottes tordues et pleines de trou entre elles ; maintenant il arbore une dentition parfaite comme s’il envisageait de se reconvertir dans une carrière politique. De plus, je l’entendis raconter dans cette interview qu’il avait décidé de ne plus chanter sa jolie chanson antimilitariste Parachutiste sur scène, depuis qu’il avait été invité dans une caserne ( !) et qu’il s’était rendu compte qu’il y avait aussi des gens biens dans la grande armée (!!).

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Bref, il est visiblement dans une phase dégénérative. Qui d’autre ? Dieudonné, évidemment. Raymond Domenech. Bref. Passons.

Il y a aussi une autre catégorie de gens, celle sur qui l’âge n’a pas d’effet. Egaux à eux-mêmes. Qu’on les aime ou qu’on les haïsse, ils demeurent fidèles à ce qu’ils ont été, et à ce qu’ils seront sans doute toujours. Jean Daniel, icône éternelle du Nouvel Observateur, qui continue indécrottable et nostalgique de nous raconter dans un éditorial sur deux ses souvenirs de débat épique avec Camus durant la guerre d’Algérie. Jacques Chirac, qui perpétue chaque année au salon de l’agriculture la tradition d’aller y fouetter le cul des vaches, et celle, ad vitam aeternam, de copiner avec les dictateurs africains. Margaret Thatcher, dont le poids des ans ne semble pas avoir attendri le cuir (sans parler de son cuir chevelu), et qui continuerait de prendre le thé de cinq heures avec Pinochet s’il était encore vivant.

Enfin, il y a la dernière catégorie de personnes, ceux que la vieillesse transforme en rock stars, ceux qui, alors qu’ils ont souvent vécu une existence assez lisse, ou relativement anonyme, deviennent incroyablement à la mode lorsqu’ils sont tout ridés, et ont alors bien souvent abandonné toute ambition précieuse de plaire. Je mettrais dans cette catégorie, pour illustration, Henri Salvador (bien qu’il soit maintenant mort), Jean Rochefort, ou Michel Rocard. C’est surtout pour ce dernier nommé que ce post existe, pour pouvoir y faire figurer cette incroyable photo, extraite du site Internet Rue 89, et qui met en image l’interview qu’il donna le mois dernier au magazine nouvellement créé Snatch.

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Une interview où apparaît une pensée décapante, capable de poncer jusqu’à la plus petite rainure la langue de bois. Un vieux rock. Morceaux choisis, et toute l’interview ici !

Sur le libéralisme économique.

« J’en avais l’intuition dès le début de ma carrière. Les idées tuent, je vous le répète ! Le grand instigateur de cette pensée criminelle est ce con devenu prix Nobel, Milton Friedman. Je dis souvent en rigolant -à moitié- que je l’aurai bien vu comme l’un des premiers accusés du tribunal pénal international pour crime contre l’humanité. Ce gars, avec une vision folle, a cassé un système régulateur qui tenait l’humanité tranquille, en croissance lente et plein emploi pendant près de trente ans, entre 1945 et 1975 ».

Sur ses années de jeunesse.

« Je suis jeune fonctionnaire, j’apprends un métier qui consiste à contrôler comment marche l’Etat. Il m’est arrivé d’aller contrôler un abattoir. Saint-Brieuc. Dégueulasse. Vérifier que les bouchers aient bien payé leurs timbres-impôt… M’est aussi arrivé d’aller vérifier les alambics des bouilleurs de cru en cours de fonctionnement ou encore la direction de l’aide sociale de la préfecture de l’Hérault. Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte moi ? »

Sur le pouvoir

« Lorsque l’on est au pouvoir, il y a une espèce de prise sur la vie qui confine à la jouissance. Mais il existe aussi un certain inconfort. Quand vous êtes au sommet, c’est comme la Gravelotte, ça tombe de partout. Vous ne pouvez pas aller pisser sans vous faire engueuler. C’est infernal. Le prix à payer pour se voir donner le droit de faire est épouvantable. Aujourd’hui, je suis plus tranquille, peinard. Je ne suis qu’un vieux monsieur qui n’a plus envie d’emmerder personne ».

Merci Michel !

 


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