Justiño Junior : métal hurlant

Le portrait que j’ai écrit d’un de mes meilleurs copains à Djibouti, et qui a été publié ce mois-ci dans Djib’Out, magazine culturel ici (un peu l’équivalent des Inrocks) (mais en différent)!

Arrivé il y a 18 mois à Djibouti, l’artiste dévoile ses œuvres hétéroclites, assemblages de pièces de métal récupérées, dans une exposition au Centre Culturel Français intitulée « Mix incontrôlable ». Portait. 

S’il était un personnage de la littérature, il pourrait être Mangeclous, le héros du roman éponyme d’Albert Cohen, épicurien insatiable et libertaire, et qui, indifférent aux codes sociaux, se racle les dents avec des clous. Manière de signifier son appétit pour le métal !…  Mais il est un personnage bien vivant, et il n’est pas nécessaire de le rebaptiser, puisque dans la vie réelle, il porte déjà un nom de personnage de conte, de lutin coquin, Justiño Junior, ce qui est assez raccord avec son sourire espiègle et ses cheveux tressés qui lui tombent sur les épaules. Aussi Junior ne mange pas les clous – pas plus que les boulons, les plaques de tôle, ou les plaquettes de freins usagées ; mais il s’en sert pour nourrir son art, un art de la création et de la récupération, du recyclage et de l’assemblage, un art brut : sculpteur de métal, c’est ainsi qu’il accepte de se présenter, et c’est un drôle de métier. 

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Le parcours d’artiste de Junior démarre dans les forêts tropicales du Mozambique, ce pays de l’Afrique de l’Est dont il est natif. A 20 ans, bardé d’un diplôme de technicien agronome, il se fait embaucher par une ONG pour un projet de valorisation de la ressource sylvicole, qui associe (déjà !) une composante environnementale – un arbre replanté pour chaque arbre coupé, avec une composante économique : travaux de menuiserie, fabrication de petit mobilier et d’objets d’artisanat. Au contact de professionnels expérimentés, il se forme rapidement au maniement des outils de l’ébéniste ; ciseau à bois, rabot, etc. C’est à ce moment là qu’il se lance, en marge de son activité professionnelle, dans ses premières créations, en bois sculpté ; petites statuettes tribales, chaises, etc. Des pièces qui s’inspirent de l’artisanat mozambicain, et qu’on peut retrouver sur les marchés de Beira ou de Maputo. C’est à cette époque aussi qu’il rencontre Maud, une pièce de collection, française en stage au Mozambique, dont il tombe amoureux, et la réciproque est vraie. Alors quand se termine le contrat de Maud, et qu’elle doit quitter le pays, Junior fait ses bagages également ; direction la France pour un mois et demi de vacances, premier séjour européen pour Junior, puis Djibouti, où Maud vient d’être affectée à l’Alliance Française. Retour en Afrique. Mais sans passer par la case départ ; voici Junior immergé dans un pays qu’il ne connaît pas, une langue qu’il ne connaît pas (sauf « Bonjour » et « Je t’aime », se rappelle t-il en riant), sans amis, ni travail ; avec pour tout réconfort, une amoureuse, et pour tout bagages, ses talents de sculpteur. Rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre. Sinon dans les mains, le don de façonner la matière inerte jusqu’à lui redonner vie. « Mais à Djibouti, la ressource en bois est trop rare et trop précieuse pour qu’on la destine à l’art. Et de toute façon, le bois disponible (acacia, prosopis) est trop fragile, cassant, et ne se prête pas à la sculpture », témoigne Junior. 

Alors les premiers mois sont difficiles. Junior cherche à se faire embaucher, mais « sans la maîtrise du français, c’était difficile », comme il le raconte. Alors il s’inscrit aux cours de l’Alliance française, et le reste du temps, arpente la ville, découvre les faubourgs de Djibouti. Pour Junior, c’est la période de soudure, comme on le dit dans les économies agricoles africaines, pour qualifier les quelques mois qui séparent la fin d’une récolte, du démarrage de la récolte suivante. Une période délicate, où le prix des céréales a tendance à monter en flèche. Période de soudure : jusqu’à ce que la réalité rattrape les mots… 

Car un matin, en effet, il s’arrête justement devant la devanture d’un atelier de soudure, près de l’avenue 13 ; le patron l’invite à rentrer, entre eux, le courant passe. Celui-ci propose de lui enseigner les rudiments de son métier, en échange, Junior met sa créativité à contribution. Ensemble, ils choisissent les fers à béton, les tordent, les plient, les soumettent, les soudent entre eux, jusqu’à composer une belle et étrange sculpture, la première œuvre de la période djiboutienne de Junior, une figurine destinée au port d’un cendrier, dont la coupelle est composée par une demi noix de coco renversée. La semaine suivante, Junior retourne dans cet atelier, cette fois pour composer une lampe de salon, à partir de quatre tôles de métal assemblées en parallélépipède, et percées de très subtiles fentes évoquant les signes d’un alphabet perdu, dans lesquelles se répand la lumière, lorsque l’ampoule s’illumine. Il entrepose ces pièces, ses « petites œuvres » comme il les appelle affectueusement, dans le salon de l’appartement qu’il partage avec Maud, aux 32-logements. Et décroche enfin un emploi, responsable de vente dans la pépinière GEMKO. Retour à ses premières amours ; l’horticulture et associés. Quelques mois passent ; un soir, un couple d’amis invités à dîner s’extasient devant les deux créations de Junior qui décorent le salon, et le persuadent qu’il tient là un filon ; qu’il y a un sillon à tracer. Qu’il y a à Djibouti une place pour les artistes hors des sentiers battus, pour ceux qui savent marcher hors des clous, hors des passages balisés de l’art, pour peu qu’ils le fassent avec talent. Alors son contrat de six mois achevé, Junior se décide à reprendre les armes, à envoyer le feu. Mais il veut avoir un espace en propre, et son matériel à lui. Il achète d’occasion un poste soudure et une meule pour la découpe, et installe un petit « atelier clandestin » dans le garage de son logement : sa grotte de Lascaux, son repaire – c’est là qu’il laissera la marque de sa création. Reste à trouver la matière première, et là tout peut faire office, à condition que ce soit en métal, et soit considéré comme un rebut par la société de consommation. Junior commence à écumer les antres des ferrailleurs, les dépôts des garagistes…et bien sûr la grande décharge à ciel ouvert de la Douda. « La première fois que j’y suis allé, raconte Junior, j’y ai vu un Everest de métal. Ça m’a donné beaucoup de courage ! ». Il tisse ses réseaux de fournisseurs, qui l’approvisionnent en vieilles carlingues, en tiges de fer, en tout et n’importe quoi, en fait !…Ensuite, il faut laver chacune des pièces, les débarrasser de la graisse et de l’huile de vidange qui les maculent, au moyen de sable et de tissus. Mais alors, une fois ces opérations accomplies, dans la semi-obscurité de son atelier, dans la chaleur étouffante d’un espace clos sans climatiseur ni ventilation où l’on soude à 300°C, dans la moiteur du petit jour (« J’aime travailler de bonne heure », dit Junior, avec son accent qui laisse entendre ; j’aime travailler le bonheur !) et l’ardeur de la création, la magie opère. Junior assemble les pièces les unes aux autres, en raccourcit certaines, en tord d’autres, jusqu’à composer des œuvres qui tiennent debout, au propre et au figuré, cohérentes, presque toujours figuratives (représentation d’un moulin, d’un joueur de guitare, d’un « bonhomme », comme dit Junior), parfois fonctionnelles, comme cette incroyable table basse, faite de bric et de broc, au parfum d’anarchie métallo, mais rendue sage en transparence par la plaque de verre posée sur le métal, faisant office de plateau et lui conférant son homogénéité.

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C’est un travail éprouvant, physiquement et psychiquement. « Souvent je passe des nuits blanches, lorsque je travaille le soir. Il y a la lumière très forte que dégage le métal quand on le travaille, et le bruit aussi ; cela me reste dans la tête », raconte Junior, qui ne se départit pas de ses lunettes de protection lorsqu’il est dans son atelier. 

Le travail d’artiste de Junior reproduit les principes du Récup’art, ce mouvement artistique qui fut théorisé en manifeste par Ambroise Monod, le fils du naturaliste Théodore Monod, et qui proclame : «  redonner à l’objet jeté l’occasion de reprendre place dans l’univers visuel, selon une finalité nouvelle ou comme une forme présente sans utilité aucune ». 

C’est dans cette veine que s’inscrivent les créations de Junior, à refaire passer une sorte de fluide vital dans les veines du métal, le mettant en scène, l’animant, tel un chorégraphe de l’ère industrielle. Les pièces avaient perdu leur fonction première, elles en gagnent une seconde, mais pas secondaire, et en même temps un supplément d’âme. Car c’est bien d’humanité dont déborde chacune des créations de Junior, et on ressent, sans vraiment savoir ni pourquoi ni comment, qu’il y a derrière chaque trouvaille, chaque puzzle de métal, un amour de la vie, dont il n’y aurait pas de raison que le métal, sous prétexte qu’il ne respire ni que son cœur bat, soit exclu. A l’instar de Picasso qui, refaisant l’agencement d’une selle de bicyclette et un guidon, fait une tête de taureau. Tel un médecin réanimateur, sans bouche à bouche ni défibrillateur, mais avec un fer à souder et une électrode : redonner vie. Réchauffer la froideur du métal. Ressusciter. Loin de tout messianisme, ses œuvres n’en portent pas moins un message de réconciliation entre l’homme et la technique, ou entre l’homme et la nature, loin, très loin, des gaspillages de la grande consommation, ou des nuisances causées par les pollutions industrielles. 

« J’essaie de transmettre des messages d’amitié dans mes œuvres. Je joue beaucoup sur le souvenir, sur la mémoire culturelle ; chacun est libre d’interpréter mes créations à sa manière, en fonction de son histoire personnelle », explique Junior. 

De Djibouti, il dit avoir puisé une grande partie de son inspiration, tiré une grande force dans la majesté des paysages, des étendues désertiques et rocailleuses, des décors qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. Et également la foi des déracinés, de ces gens qui ont quitté leur pays, et veulent à tout prix faire quelque chose d’utile (ou de beau) là où ils ont atterri. Depuis ses débuts en septembre 2009, ce sont près de 60 œuvres qui sont nées des mains baladeuses (et bricoleuses !) de Junior, dont 35 sont exposées au Centre Culturel. 

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