Archive pour août, 2010

Minc alors !

J’ai écouté ce jour une petite émission d’Inter qui passe sur les ondes estivales, l’été en pente douce, présentée par Guillaume Erner, au titre aguicheur : « la pensée Attalinc ».

Attali parle bas, l’air est un peu bougon, il fait l’effet d’un chercheur, d’un type qui raisonne vite, qui s’en fout un peu des convenances, comme lorsqu’il proposait dans son catalogue de mesures pour relancer la croissance offert au PR l’ouverture des hypermarchés le dimanche. Cela dit, il a l’air sincère, et une intelligence qui affleure comme les dauphins dans le golfe de Tadjourah (je ne suis pas le preneur d’images, mais j’étais sur le bateau !…).

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Alain Minc tient des propos plus cohérents, très à droite, très droite libérale, il tacle dès que l’occasion se présente son ancien partenaire au triumvirat du Monde, Edwy Plenel, il attaque le pape pour mieux défendre le pouvoir contre les Roms, bref, conforme à l’image qu’on a d’un salaud de salon, courtisan et médisant, un  peu lâche et un peu bête, à qui aucune question ne résiste, vu qu’il y a des réponses pour tout dans le logiciel de sa pensée en kit. 

Question du journaliste. «  Alain Minc, il y a également d’autres utopies qui se font jour, il y en a une en particulier qui prend de plus en plus d’ampleur, c’est la décroissance, l’idée qu’on peut vivre avec moins d’objet, qu’on peut tourner le dos au marché, est-ce que c’est pour vous une utopie viable ? » (déjà, je m’attends au pire) (et j’ai raison !).  

Réponse. « Oh, la décroissance, ce n’est pas une utopie, c’est une bêtise, donc bon, ça n’a aucun intérêt. Avec les problèmes que nous avons, nous, la planète, l’occident, nos pays, le monde, les zones de pauvreté, qui peut penser les résoudre avec la décroissance ? Ce que vous posez implicitement, c’est la différence entre l’écologie fondamentaliste, et l’environnement, l’environnement qui est une préoccupation normale, légitime, qui peut entrer dans un cadre rationnel. C’est vrai qu’il y a à la base de l’écologie un fondamentalisme réactionnaire et qu’à force souvent de s’intéresser à la social-démocratie des plantes, on en finit par oublier de s’intéresser à la social-démocratie des hommes ».

Dis Alain (pas le philosophe, Minc), dis plutôt qui peut penser sérieusement résoudre les problèmes de la planète, la détérioration de l’environnement, le réchauffement du climat, la déshérence des petites agricultures vivrières du Sud, l’exode rural, l’encombrement des villes, avec la croissance ?

Qui est assez fou pour penser cela ?

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Nous vivons dans une planète finie, avec des ressources finies, et un horizon temporel plus que réduit, vu la vitesse actuelle du bolide économique. Il faut avoir des œillères de cheval pour ne pas voir à ce point les ornières, ou s’appeler Alain Minc, ou d’autres types dans son genre.

Ce petit billet me permet de placer ici deux photos du très beau Pierre Rabhi, une sorte de chantre (ou chanvre) de la décroissance, et plutôt de la ruralité, de la lenteur, et de la douceur, bref, d’un certain principe de réalité.

 

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Hiding the tears in my eyes… ’cause boys don’t cry

Je vous présentais dans un billet il y a quelques semaines un bon copain ici, Junior, sculpteur sur métal hurlant. J’aurais aussi pu dans les temps à venir vous faire le portait d’une autre belle personne (les bons amis sont ici denrées rares !), Sébastien Portail, s’il n’avait été emporté à la mi-août, en vacances en France, par une très vilaine faucheuse. La nouvelle est arrivée il y a une semaine  à Djibouti, et l’heure est à la grande tristesse, tant il est injuste qu’une vie s’arrête à 36 ans, et tant est rageante, scandaleuse, et lacrymale, la perspective de ne plus revoir un ami qui devait revenir début septembre ouvrir sa classe sur les hauteurs d’Arta, une annexe de l’école française Françoise Dolto installée à 45 kilomètres de la capitale, classe unique avec cinq niveaux, du CP au CM2. Sébastien y avait été muté l’an dernier, sur le formulaire de demande de mutation, à remplir depuis la France, il y avait même une case à cocher, pour savoir si l’on accepterait de ne pas être en poste à Djibouti-ville, mais là-bas dans les montagnes, où il fait un peu plus frais, mais où il n’y quasiment aucun bistrot, deux trois bouibouis, pas de ciné ni de patinoire, cela va sans dire, il n’y en a pas non plus à Djibouti, un lieu un peu à la marge, mais Sébastien avait coché la case, et il s’était tellement plu dans cette terre reculée, menant la semaine une vie d’ascèse, préparant ses cours à l’eau minérale, une vie un peu plus débauchée le week-end, où la descente à Djibouti le jeudi vers 20 heures lui faisait apparaître la rue d’Ethiopie comme un petit eldorado, et coïncidait fort logiquement avec la descente de quelques bières éthiopiennes, qu’il avait décidé de rempiler pour une nouvelle année.

Depuis une semaine, les moustaches du chat font des frisouilles salées ; Sébastien était toujours très élégant, dans des chemises cintrées et des pantalons en toile claire, comme un nouveau colon, mais sans l’outrecuidance, et avec tout le respect qui s’imposait, son deuil se porte en blanc. Il avait une barbe poivre et sel de marin, un cheveu souvent hirsute, et de profil, ressemblait beaucoup à Corto Maltese, la pupille voyageuse logée au fond de son œil brillant.

Les souvenirs que je garde ; seize heures en garde à vue partagées avec lui, pour un contrôle d’alcoolémie positif en sortant d’une full moon party, un peu éméchés, mais un tout petit peu (0,81g pour moi, avec la limite fixée à 0,8 !…les Djiboutiens savent être tatillons quand ils ont reçu des consignes pour cela). Le temps avait été long à passer, emmurés dans une petite cellule, où ça ne sentait pas bon, nous avions eu le temps de nous raconter nos vies et plus encore, de fumer des cigarettes, et de manger des glaces que nous apportaient de temps en temps les amis de soirée qui avaient été nos passagers. Quand une obscure autorité judiciaire, procureuse, autorisée, avait donné son accord à notre élargissement, nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre, et dans mon jardin, avions découvert une piscine autoportante remplie à la gueule, que d’autres amis avaient achetée et raccordé les tuyaux d’arrosage, dans l’intervalle, pour qu’il y ait quand même une bonne nouvelle à cette journée un peu stressante.

Lorsque Sébastien était parti en voyage en Ethiopie, je lui avais passé commande de ces chaussures en faux cuir à bout pointu, tellement jolies, qu’on trouve pour quelques poignées d’Euros sur les marchés couverts de Dire-Dawa, et qui sont défoncées au bout d’un mois, avec la semelle qui fout le camp, comme si c’était des chaussures aux semelles de vent (Rimbaud). Il m’avait ramené la paire de commande, et en plus, une beaucoup plus jolie et plus résistante choisie par ses soins. Cela pour dire sa générosité, et sa gentillesse. Tinou, comme l’appelait ses collègues auvergnats. Parti et jamais revenu. Un chat qui fumait des cigarettes roulées, du Drum bleu, qui en roulait souvent deux pour t’en offrir une.

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Tout un ramdam

S’il y a bien un reproche qu’on ne puisse pas faire à Djibouti (et dieu sait qu’on peut lui en faire bien d’autres), c’est de verser dans le fondamentalisme religieux. Djibouti est une république d’Islam, et non pas que la grande majorité de ses habitats ne soient pas de fervents et respectables musulmans, mais tout cela se passe dans une grande tranquillité, et une grande tolérance, pour ainsi dire. Ce qui est en train devenir assez rare pour être correctement souligné. La proximité géographique avec des pays comme le Yémen ou la Somalie renforçant encore la cote de Djibouti en la matière. Ainsi, on n’a jamais vu aucune femme ici lapidée pour un adultère, aucun type pendu en public pour avoir lu une revue pornographique, on n’interdit à personne de regarder les matchs de la coupe du monde, et une minorité de Djiboutiens, minorité qui n’a rien de silencieuse ou d’honteuse ne se prive pas de boire de l’alcool. La majorité des femmes sont voilées, mais pas toutes, et j’en ai vu très peu en niqab, et en tout cas il n’a jamais été question d’une loi sur le sujet. Les femmes peuvent conduire des voitures, se couper les cheveux comme elles le souhaitent, et occuper des postes d’importance dans l’administration ou le secteur privé. Certaines communautés nomades, de confession musulmane, distillent aux confins du désert du vin de palme qu’ils ne se gênent pas de siffler, sans pour autant que personne ne les considère comme des infidèles. Bref, sur le plan religieux, Djibouti est à bien des égards exemplaire.

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Le ramadan a commencé ici, comme presque partout dans le monde, mercredi dernier (à l’exception d’un quelconque sultanat dont j’ai oublié le nom, et où il n’a commencé que jeudi, puisque les dignitaires aptes à décréter son jour de lancement prétendaient mardi soir n’avoir pas vu le fameux croissant de lune !…). C’est un mois à part à Djibouti, encore plus qu’ailleurs peut-être, et encore plus cette année, puisqu’il survient durant les mois d’été, qui sont déjà des mois à part ici. A part et à part ne s’annulant pas, on vit actuellement une période doublement à part ; j’estime à environ 80% de la population la part de ceux qui suivent le jeûne. L’activité économique tourne plus qu’au ralenti. Les horaires sont adaptés en la circonstance. Il fait très chaud et les Djiboutiens n’ont pas le droit de boire entre le lever et le coucher du soleil. Ça vous laisse miroiter la quantité d’efforts qu’ils sont prêts à fournir durant la journée, eux qui déjà en temps normal se distinguent par une propension élevée à la paresse. Ou si l’on préfère, question de point de vue, à la contemplation. Dans la communauté des bailleurs de fonds, il est plus répandu de parler de paresse. Voire de flemmardise !… (avis que je ne partage pas nécessairement, cqfd). Le matin, les commerces et les administrations sont ouverts, mais on n’y expédie que les affaires courantes. A partir de midi, les rues se vident petit à petit, et vers quinze heures, il n’y a pas un chat dans les rues brûlantes de la ville, pas même un chat qui fume, vu qu’il fait sa sieste. Vers seize heures, les gens commencent lentement à sortir de chez eux. Mais lentement. Je me souviens du premier jour du Ramadan, évidemment le plus dur pour tout le monde. La veille au soir, le président djiboutien avait fait une déclaration télévisée pour souhaiter à tous un bon Ramadan, et présenté à son peuple les voeux de solidarité et d’amitié reçus des scheiks émiratis, et saoudiens…Je me souviens de mon gardien, étendu sur un matelas toute l’après-midi, complètement assoiffé, m’affirmant qu’il était incapable de faire le moindre geste. Je me souviens d’avoir vu les quelques personnes obligées de se déplacer pour une raison X ou Y, marcher sous le soleil, à pas très mesurés, courber l’échine, protégées sous des espèces de foulards noués sur la tête. Mon épicier, d’ordinaire si loquace, si habile à essayer de me subtiliser quelques centaines de francs en me rendant la monnaie, me parler les traits tirés, la voix rauque et la gorge sèche. Il y a quelque chose d’attendrissant à voir ces Djiboutiens se défoncer pour une cause mystique, offrir cette débauche d’énergie, souffrir en silence, eux d’habitude si enclins à se languir des après-midi durant assis sur un morceau de toile de jute, une botte de qat à droite, une bouteille de coca glacée à gauche, et un paquet de sèches pas loin ; il y a quelque chose de très humain, dans la manière de faire ainsi le Ramadan, à la fois comme une « performance individuelle », et aussi comme une sorte de démonstration de force d’un collectif, mais une force pleine d’humilité. La rupture de jeûne intervient vers 18h30. Le premier jour, mercredi soir, j’ai vu le soulagement de mon gardien au moment où les premiers accents de la voix du muezzin ont retenti du minaret pas très loin, une grande lampée dans le gosier, une datte. L’arrivée d’un marathon. Evidemment, il n’y a personne pour décerner de médailles. Evidemment aussi, plus les jours passent, et plus cela devient facile ; le pli est pris. Question d’entraînement, aussi.

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Quant à moi. Un peu par défi, un peu par solidarité, et puis aussi pour prendre ma part à cette aventure djiboutienne, j’ai commencé le Ramadan avec eux. Présageant que mon penchant tabagique et caféiné allait être le plus dur à combler durant la première journée de jeûne. Et annonçant à mes collègues que je romprai celui-ci avec une tasse de petit noir et une blonde, quand il est d’usage que le « foutour », c’est le nom (ou en tout cas la phonétique) du petit cérémonial, débute par un verre d’eau plate et une datte. Et bien, miracle physiologique, à 6 heures et demi, à la nuit tombée mercredi, après douze heures de disette, mes vices avaient disparu, et je n’avais envie de rien d’autre que d’une petite datte et d’un verre d’eau. Le café clope fut différé d’un quart d’heure.

En vérité, je ne présageais pas que le Ramadan fut si dur. Il est particulièrement dur de ne rien avaler le matin au réveil, pas le moindre liquide, et assez difficile de lancer la machine. Il est ensuite assez compliqué, quand la faim et la soif commencent à tirailler sérieusement, de ne rien se mettre sous la dent en rentrant du bureau à quatorze heures, on ne sait alors plus trop quoi faire de ses mains, ni de son esprit, on aimerait bien allumer une cigarette au passage, mais le mieux est d’aller faire la sieste, évidemment le sommeil ne vient pas, on attrape un livre au vol, sur lequel la concentration se dissipe comme un brouillard après la pluie. Bref. On attend bigrement que le temps passe. Les dix minutes qui précèdent l’appel à la prière libérateur sont par contre divines, comme elles se doivent d’être. On n’a cela dit pas souvent l’occasion dans la vie de tous les jours d’aller contre ses besoins corporels, de se résister à soi-même. Philippe Djian. « Il m’arrive parfois de ne pas céder à mes envies, cela me donne l’impression d’être un homme libre ». Dans le contexte de la citation, il parlait d’une jolie fille qui l’aguichait je crois, mais c’est un peu ça : un sentiment de liberté.

Pour l’instant, j’ai suivi le jeûne quatre jours sur six, ce qui, pour un non musulman, et même un athée intégriste ! demeure une stat correcte. J’ai fait un break samedi, parce que je commençais à être passablement irrité par cette sensation de faim rampante, et que j’avais un peu trop fêté la veille au soir. Aujourd’hui également, je me suis nourri (de pâtes à la crème et à la sauce basilic) et ai bu (de l’eau pétillante des sources éthiopienne), afin de pouvoir, le cœur léger et le corps vif aller me promener dans les rues de la ville aux heures les plus chaudes, armé de mon petit appareil numérique (pour vous offrir ces jolies images) et de mon gros appareil photo argentique (pour être crédible dans le rôle du photographe de presse).

Car en effet, il n’est pas évident à Djibouti-ville de prendre des photos. Ainsi, cette après-midi, par exemple, un gamin m’a tiré dans le cou avec un petit pistolet à bille, une femme a masqué mon objectif en le recouvrant de son foulard, j’ai créé une sorte d’esclandre dans un quartier entre les « pro-photos », et les « anti », et je m’en suis sorti en me délestant d’une pièce de 500 francs. On m’a menacé de me prendre mon appareil si je prenais une photo. Bref, avant de s’engager dans une séance de photos en plein air, il faut s’armer de patience, être prêt à la frustration devant tous les beaux tableaux échappés, et à la négociation devant la possibilité d’une situation un peu dégénérée. Ma ligne de défense ; prétendre que je réalise un reportage photo pour la magazine culturel Djib’Out, pour lequel j’ai cela dit réellement écrit un article, voir le post sur mon pote sculpteur Junior (c’est son vrai nom).

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Seize heures, donc, dans les rues assez calmes. Place du marché. L’heure n’est pas à la transe commerciale. Chacun économise ses forces. Vers 17 heures, les pastèques commencent à sortir sur les étals. Elles sont tranchées, gorgées d’eau, elles font envie. Les femmes commencent à composer leurs petits paquets de qat qu’elles vendront (car on mastiquera la nuit venue), on chasse les mouches des différents stands avec de grands plumeaux. Je me promène dans les rues des quartiers (c’est comme ça qu’on nomme tout ce qui  n’est pas le Héron, c’est-à-dire l’îlot résidentiel des expatriés, et le centre-ville, c’est-à-dire la rue d’Ethiopie avec ses bars à fille). Il y a de tout : des chèvres, des ânes, des enfants (exonérés de jeûne) qui jouent à la corde à sauter, des types qui dorment (beaucoup) sur des matelas jetés sur le trottoir. Plus l’heure tourne, et plus la confiance revient, plus l’agitation croît. On prépare des sortes de potions (magiques, mais surtout vitaminées), à base d’orange, des petits sachets de poudre d’orange lyophilisée qu’on mélange à de l’eau. On sort les samossas. Moi, je continue de me promener, de mosquées en mosquées, j’achète quelques débardeurs blancs dont je fais ici une consommation frénétique, les vendeurs ne sont pas trop durs à la négociation à cette heure du jour. Et puis la lumière décline, ce soir je finis dans le petit bar que j’adore, le Casanova, le seul vrai bon bar de Djibouti, qui n’est pas absurdement climatisé ni saturé le soir de militaires ou d’éthiopiennes (même s’il y a quelques représentants des deux engeances), et où on peut boire tranquillement et pour pas cher une bière en mangeant une brochette et en écoutant du rock. C’est aussi un peu le repaire de nombre d’assoiffés djiboutiens, le genre pilier de bar, brèves de comptoir, ceux qui refont le monde, tard, et n’ont pas l’air d’avoir ni femme ni boulot sérieux. Eh bien, j’arrive là ce soir sur les coups de six heures et demi au Casanova, l’appel à la prière a déjà retenti, on l’entend et on le voit sur le petit poste de télé logé dans le coin d’un mur, un peu comme un écran de contrôle, et sur lequel on tentait désespérément d’y voir quelque chose les soirs de matchs, durant la coupe du monde. Ils sont une dizaine sur les tables à l’entrée, parmi lesquelles nombre de ceux qu’on retrouvera plus tard dans la nuit une bière à l’oreille et une clope au bec, à rompre le jeûne ensemble, en ayant quand même l’air d’avoir souffert, d’en avoir bavé, cette journée était particulièrement chaude, dans les 45°C au plus fort de l’après-midi. Ils ont aussi l’air étrangement sages ; c’est un drôle de panorama ; un peu comme si on voyait Serge Gainsbourg se voir donner la communion chrétienne. On m’offre des samossas et un verre de thé au lait, on me demande si je fais le Ramadan, et je réponds oui, pour les autres jours, et aussi parce que ça fait deux heures que je promène sous le cagnard et que je n’ai rien avalé, et que je crève vraiment de soif. On me félicite. C’est un moment de complicité et de paix. Le Ramadan à Djibouti n’a vraiment rien à voir avec notre carême, cette escroquerie !… Hommage aux Musulmans de France, qui en plus de courir le risque croissant de se voir déchus un jour de leur nationalité française, se tapent le jeûne jusqu’à dix heures du soir !…Respect.

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15 août : l’assomption de Ricardo « Ricchie », 42 ans, Séville

Un troisième post de la catégorie “D’autres vies que les nôtres”, consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005, Proyecto Hombre.  

Ici l’histoire de Ricardo, qui nous fait voir la théorie des avantages comparatifs sous un jour nouveau, où le vin et les draps sont remplacés par de la cocaïne et des machines à sous. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

http://lechatquifume.unblog.fr/2009/06/01/la-vie-nest-pas-un-chemin-de-roses/

Je m’appelle Ricardo, je viens de Séville, je suis le benjamin d’une famille de trois garçons. J’ai 42 ans, ce qui fait que je suis l’aîné de la communauté Proyecto Hombre ; commençons par l’enfance. Mon père était alcoolique, ma mère prenait beaucoup de médicaments, elle était assez instable, donc je n’ai jamais eu de « modèle », évidemment mon père ne pouvait en être un, il n’était pas violent, mais il était incapable de donner la moindre marque d’affection.  Quand je suis né, lui avait déjà 45 ans, ma mère la quarantaine, la différence d’âge était très grande avec mes deux frères, seize ans avec mon aîné. Mes deux frères sont partis assez rapidement de la maison, alors que je n’étais encore qu’un enfant, ils se sont mariés jeunes. Ainsi de l’absence du père comme figure de modèle, c’est mon grand frère qui a tenu le rôle. Il était ce type de personne que l’on peut qualifier de « révolutionnaire » : militant, marxiste, activiste, ayant des activités clandestines, il changeait souvent d’endroit pour qu’on ne puisse pas le localiser. Il ne buvait pas, ne fumait pas, et il écoutait de la musique révolutionnaire. Très jeune, je l’accompagnais déjà lors de concerts, c’était quelqu’un capable d’attirer l’admiration sur lui. Mais quand il a eu 18 ans, il a passé un été à Malaga…il travaillait dur, il sortait la nuit, je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, mais il a fait cet été là sa première crise schizophrénique. A partir de cet évènement, mon père est allé de mal en pis, ma mère a sombré en dépression, tout ce qui couvait déjà s’est amplifié, il n’y avait plus personne pour m’accompagner dans la vie, s’occuper de moi, très simplement. J’ai commencé à chercher désespérément des « collègues », des amis, souvent je pleurais la nuit. J’étais aussi maladivement timide, je parlais peu, et en fait j’avais très peu d’amis, notamment parce que j’avais honte de mon père, je n’osais emmener personne à la maison. Pour décrire mon effacement à cette période, disons que, lorsque parfois je sortais pour acheter quelque chose dans un magasin, il pouvait m’arriver de rester une heure devant le comptoir si personne ne me demandait rien, si personne ne faisait attention à moi, à cet âge-là, j’avais douze ans. A quatorze ans, le sentiment d’être différent, transformé en complexe, s’était encore accru, couplé à une situation de profond échec scolaire. Il y avait une rupture du dialogue quasi-définitive dans la famille, et cette situation terrible que nous traversions familialement était vécue comme un tabou, on ne pouvait aborder la question de l’ambiance déplorable du foyer, c’était la loi du silence.  J’ai commencé à travailler dès l’âge de quinze ans, dans un atelier de peinture automobile, la nuit je suivais des cours dans un collège pour adulte, des études primaire, personne ne m’y obligeait, j’y allais pour garder un lien avec la scolarité. Un jour, je me suis engueulé avec la professeur de français, j’ai laissé tomber. J’allais vers la fin de l’adolescence, et il n’y avait toujours rien ni personne de solide autour de moi, très peu de moyens de m’échapper de ma réalité, la motivation de réussir quelque chose dans ma vie commençait lentement à s’estomper, en vérité tout m’était égal. Tout me paraissait égal. Ce que je désirais malgré tout, c’était de me sentir utile à quelque chose, le sentiment d’utilité me manquait. Sur le plan matériel, je ne ressentais aucune carence, c’était une question secondaire, mais pas le besoin de tendresse, de cariño… Pour revenir un tout petit peu en arrière, quand j’avais 14 ans, les quelques amis de ma bandilla fumaient tous des joints, mais la fumette n’avait alors pas particulièrement retenu mon attention. L’alcool, oui. A douze ans, je me souviens de ma première cuite, une énorme cuite. Ensuite, j’ai toujours eu une grande tolérance à l’alcool, il m’est très rarement arrivé de perdre le contrôle. A quinze ans, j’ai acheté une petite moto. Et voilà mon enfance. A 20 ans, je suis incorporé au service militaire, à Léon, puis Valladolid, j’y côtoie des jeunes originaires d’autres villes, de Barcelone, de Valence, j’essaie la cocaïne aussi pour la première fois. Au service, on buvait énormément à chaque fois qu’on sortait. Surtout moi…Mais en réalité, cette nouvelle sociabilité d’apparence ne différait pas en grand-chose de ce qui m’avait toujours accompagné jusque là : la solitude. Car souvent, si je sortais avec mes compagnons d’armes, je revenais seul, ou à l’inverse, on sortait ensemble, mais je demeurais à l’écart, je ne participais pas à l’esprit de groupe. A la fin du service, j’ai trouvé du travail dans un restaurant de Castellion, ou plutôt un petit bar. A Séville, je m’étais engueulé avec ma copine, rien ne m’y attendait.  A Castellion, c’était une vie d’alcool, il n’y avait pas de coke, mais de l’alcool et un peu de haschich, même si un seul joint me faisait dormir !… Au bout de six mois à peu près, je suis revenu à Séville, pour travailler dans une boîte de location de jeux, on installait et on exploitait des jeux dans les bars, billards, flippers, etc. Ce qui fait que j’étais souvent de sortie la nuit, on m’appelait pour la maintenance, je connaissais les patrons des bars en vogue, la cocaïne circulait beaucoup la nuit à cette époque dans ce milieu. Je me souviens surtout de deux bars, le Joachin et le Don Lapi, où j’avais mes habitudes, je consommais environ ½ gramme à la semaine, de manière sporadique certes, mais ma consommation allait croissante. Après deux années passées dans cette entreprise, j’ai décidé de monter ma propre boîte, sur le même créneau d’activité, rapidement j’ai engrangé beaucoup d’argent, ce qui fait que la part de mon budget dédiée à la cocaïne restait assez marginale, cette existence a duré à peu près jusqu’à mes 28 ans. Cocaïne et alcool. Surtout la nuit. Travail, business. A cette époque, j’entretenais également une relation avec une fille, Carmen, qui est devenue ma femme par la suite. Au sujet de la cocaïne ; comme j’étais une personne introvertie, elle avait sur moi un effet désinhibant, elle faisait disparaître le sentiment de honte, c’était pour moi la seule manière de nouer des relations qui ne me dégoûtait pas complètement. La peur de parler : en cet aspect, la drogue aide à s’assumer. Et quand arrivait le moment où j’allais perdre le contrôle, j’arrêtais ; ya esta ! ; si un soir j’abusais, les jours suivants, je ne consommais pas. En cela, j’avais un comportement assez raisonnable. Je prenais surtout de la cocaïne le week-end. Cela étant dit, ma relation amoureuse a quand même commencé à se détériorer, dans la mesure où j’étais de sortie presque tous les soirs. Alors j’ai cherché une issue à cette espèce d’impasse qui se profilait, c’est-à-dire que j’ai décidé de me marier pour essayer tant bien que mal d’en finir avec « ma vie d’avant » ; là, je me suis lourdement trompé ; car j’aurais dû couper les liens avec la nuit, le jeu, la cocaïne d’abord, me marier ensuite, et non l’inverse. Je m’en suis rendu compte après coup, mais c’était trop tard. Je pensais que ma femme allait pouvoir m’aider, en fait de quoi j’ai chargé ma barque, déjà bien remplie, d’une relation que je n’arrivais pas à assumer comme il se doit. Cela convenait sur le plan des apparences, mais les questions de ma femme revenaient de manière incessante : avec qui je sortais, où je sortais, ce que je prenais …C’est alors que je me suis mis en tête d’avoir un enfant pour m’aider à m’en sortir, un garde-fou de plus pour arrêter de me droguer. Seconde erreur. La même que la première !… Je pensais que la paternité allait m’occuper, me responsabiliser, me tenir à la maison, d’une certaine manière me tranquilliser. Mais à la naissance, la situation avait déjà viré insupportable ; je parle de l’année 1995. L’année de mon premier séjour à Proyecto Hombre. Au boulot, on m’avait volé une machine à sous d’une valeur de 1 million de pesetas, je venais d’acheter une voiture, ça m’a complètement démotivé. Je devais rembourser un emprunt, une hypothèque, et en réaction, j’ai augmenté les doses de cocaïne. Ma consommation était devenue quotidienne, ma femme qui tirait aussi un rail de temps en temps avait complètement arrêté avec la naissance de notre fils. Avec l’arrivée d’un enfant, donc, la situation est devenue très difficile sur le plan économique ; mes premiers pas à Proyecto Hombre. Le programme, c’est toi. A l’époque, ceux qu’on appelait les junkies, les camés, sortaient souvent de prison, étaient vus comme les derniers déchets de la société, l’image d’un junkie, c’était celui qui prenait de l’héroïne en intraveineuse, celui qui fumait la cocaïne. Moi, je la prenais juste par la narine, pour moi ça faisait toute la différence, une question de mentalité… Déjà, je manquais à mes obligations d’honnêteté vis-à-vis de moi-même. Les premiers mois au centre se sont bien passés, mais un dimanche après-midi, dans les jardins de la communauté ouverts à la visite des proches, ma femme arrive et m’annonce qu’elle me quitte. En me disant que le problème, c’était moi, qu’il n’y avait que moi pour le résoudre, et personne pour m’aider. Et en tous cas qu’elle ne s’en sentait pas l’envie ou la force. Je lui ai répondu qu’on avait un contrat, qu’on était mariés, tu parles, un dia fatal ! Remise en question immédiate du sens de ma présence à Proyecto Hombre ; parlant avec les compagnons du centre, je me suis rendu compte que la majorité d’entre eux n’avaient plus rien à l’extérieur, plus d’attaches, alors que moi, j’avais une voiture, un travail, un fils…D’une certaine manière, certains d’entre eux m’ont incité à quitter le programme, ce que j’ai fait le jour suivant, une réaction épidermique de fierté. Alors qu’il aurait fallu que je reconnaisse le mal que j’avais causé à ma femme, ma responsabilité dans la débâcle de notre couple, passer par « l’épreuve de feu », la vraie solitude. Mais rien de tout cela. J’ai sollicité les services d’un avocat, une semaine après, la séparation à l’amiable était prononcée, avec la clause de garde partagée de notre fils. Elle devait me verser une pension unique de trente mille euros, qu’elle me doit d’ailleurs toujours !…Durant une année et demie, j’ai continué à vivre comme ça, à vivoter avec mes machines à sous, travaillant beaucoup. Quand ça ne va, je dédie toujours mon temps à l’occuper à quelque chose, à chercher des occupations, pour surtout ne pas penser. Durant cette période, j’ai pris beaucoup de vacances, en Italie, au Maroc. C’est là-bas que j’ai rencontré un type qui avait une entreprise d’importation de poissons ; je lui raconte mon histoire, il me propose de m’associer à lui. Impossible pour moi, je lui dis, de rester au Maroc : j’ai en Espagne un fils et un boulot. Mais de retour à Séville, la situation m’est apparue différente, j’ai regardé réellement ce que j’avais à moi, il m’a semblé que pas grand-chose ne me retenait. Le jour suivant, j’ai commencé à prendre des cours d’arabe, avec un professeur particulier, Youssef. Et quelques semaines plus tard, je suis parti m’installer au Maroc. J’y ai passé cinq ans, achetant du poisson, l’expédiant à Séville, de là ça partait vers Madrid, Huelva, Lisboa, j’achetais directement aux pêcheurs, à la sortie de leur barque. J’ai commencé à travailler dans le petit port de Safi, 650 kilomètres au sud de Tanger. J’ai tout appris du métier : la qualité, le calibrage des pièces, le prix d’achat…Puis j’ai migré vers Agadir, à la porte du Sahara, un des plus grand ports du Maroc…Casablanca, aussi. On se déplaçait avec un petit avion, pour trois jours travaillés, je cumulais une journée de congés, et je passais tous mes repos à Séville. J’achetais jusqu’à 30 000 kilos de pouascaille par jour, on était devenu la plus grande entreprise d’importation de poissons vers l’Espagne. Au Maroc, je ne me droguais pas, je menais une vie relativement saine, mangeant beaucoup de poisson ! Le problème, c’est que lorsque je revenais à Séville, je passais le premier jour à me droguer, le jour suivant à me reposer, puis une semaine de garde de mon fils. Le dernier jour à Séville, la veille de mon départ, je prenais à nouveau beaucoup de cocaïne, je pouvais dépenser des sommes folles durant ces journées, jusqu’à 50 000 pesetas facilement. Et même si je gagnais beaucoup d’argent, à mes escapades sévillanes, il fallait ajouter le prix d’un loyer, des factures de téléphone depuis le Maroc qui pouvaient atteindre 700 € par mois…

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Un jour, depuis le Maroc, j’apprends la mort de mon père.  Je me suis mis à réfléchir à la relation que j’avais eu avec lui, et à avoir beaucoup de regrets, je pensais que j’aurais pu passer plus de temps avec lui, établir davantage de contacts, plus de dialogue, et naturellement s’est établi un parallèle avec ma propre condition de père. J’ai appelé mon associé pour lui donner ma démission et lui dire que je rentrais à Séville. Cinq années s’étaient écoulées depuis mon départ, mais on ne peut pas dire que la situation avait radicalement changé, je n’avais presque pas d’argent en réserve, peu de perspectives d’avenir, pas d’intérêt pour grand-chose. J’étais en relation avec une fille, Lourdes, depuis un an, ça avait aussi compté dans ma volonté de revenir en Espagne. Faire les choses sans y avoir vraiment pensé, avec le cœur certes, mais sans réelle planification, j’ai toujours fonctionné comme ça. J’ai retrouvé un boulot dans une autre entreprise de poissons, à un poste de téléphonie commerciale, ça a duré deux mois.  Puis j’ai tenté de créer une entreprise d’importations de produits du Maroc, la céramique, le bois, j’ai créé les statuts, noué les contacts, mais une fois que l’entreprise était montée, je n’ai pas démarré l’activité. Je ne me droguais pas, je n’avais pas d’argent, c’est ma compagne Lourdes qui honorait toutes les factures. Puis j’ai décroché un autre petit boulot dans une entreprise de télévision satellitaire, je montais des antennes sur les toits. J’ai repris la cocaïne. Dès que je suis indépendant économiquement, je me drogue. Je n’avais plus d’argent à la fin du mois. Après ça, restructuration de personnel, licenciement économique. Un jour sans travailler, puis un voisin qui oeuvrait dans le secteur des aires de jeux pour enfant m’a demandé si je ne connaissais personne pour le seconder, je lui ai dit non, il m’a dit toi ?, j’ai dit d’accord. Mon dernier boulot, assez plaisant, je voyageais beaucoup, en Andalousie, en Extremadura, et puis je n’y pouvais plus, j’ai avoué à Lourdes que je me droguais, ce qu’elle ignorait, on s’est séparé, durant trois mois, on se parlait presque quotidiennement au téléphone, mais ça n’allait plus. Comme ma femme connaissait mes antécédents, que je l’avais aidée à s’en sortir quand elle était en dépression, je l’ai appelée et je lui ai demandé si elle accepterait de m’accompagner dans un nouveau séjour à Proyecto Hombre. Elle a demandé l’avis de son psychologue, qui lui a fortement conseillé de se délivrer de tous ses problèmes, y compris de moi. J’ai habité quelque temps dans l’appartement de mon frère schizophrène, dans une étrange relation de double dépendance, lui envers moi, et moi envers lui. Mais il était impossible de suivre le programme avec lui, dans ces conditions, mon frère laissait traîner ses clés de voiture, son argent, laissait les portes ouvertes, tout ce qui est banni à Proyecto Hombre. Et puis Lourdes est revenue, et continue de me suivre dans le programme, depuis un an, j’espère bientôt pouvoir sortir et qu’on pourra vivre heureux et tranquilles.

Que chacun soit lucide, sur ses ressources, ses ressources morales, ses ressources matérielles, ne pas se mentir, et surtout être libre, ne dépendre de rien, de personne ni d’aucune substance, faire les choses pour soi, pour soi en en soi.

La cocaïne, je l’aimerai toujours, c’est important de le savoir, à partir du moment où tu l’oublies, la chose perd de son importance, mais tu perds de ta vigilance ; la drogue sera toujours dans la rue, le tout est de savoir qu’on ne peut pas y toucher. C’est comme un diabétique qui passe devant une pâtisserie, il peut avoir envie d’un éclair, mais rien de grave s’il sait qu’il n’a pas le droit d’en manger. Ne pas se tromper, ne pas se mentir. Connaître  et nommer les choses, pour mieux les contrôler. Savoir où l’on souhaite arriver, savoir ses possibilités réelles, ne pas se poser en victime, rencontrer son point d’accomplissement. Chacun a le sien. Pour savoir ce qu’est l’amour, d’abord être amoureux, pour mieux valoriser l’amour. Mon fils ne sait pas que je suis là. Il  dix ans. Ma mère non plus. Elle a 82 ans. Je vais lui rendre visite le dimanche. Je lui dis que je travaille la semaine.

Pauvre type !

« La priorité de Matignon est de réduire la consommation de drogue, non de l’accompagner, voire de l’organiser » 

A fait savoir hier François Fillon. Les salles de consommation de drogue, sous surveillance médicale, ne sont « ni utiles ni souhaitables », a affirmé Matignon mercredi, alors que la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, avait souhaité une « concertation » sur le sujet. Le débat aura été de courte durée. 

Une bible

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Je ferme le livre et le livre est en pièces. La couverture épaisse est froissée et ses coins cornés, des nervures blanches cinglent le visage autoportaituré de Boris Kustodiev, ce type qui n’a rien à voir avec Boulgakov et dont on s’est demandé à chaque fois qu’on a ouvert le livre si cette expression de gravité et de défiance sur la couverture n’était pas celle du Maître. Les 120 premières pages se sont envolées après lecture, la faute peut-être à une colle à reliure défectueuse. L’encre bleue de mes annotations a pénétré dans le papier buvard du livre et arrondi ma calligraphie. Le livre est matériellement au bout du rouleau (BDR) mais toute l’histoire a été distillée et l’alambic de Boulgakov est l’un des plus fêlés au monde, il transforme la pomme de terre en vodka et les malheurs de sa vie, censuré, outragé, incompris, en substance romanesque magique. Voilà finalement un livre capable de faire aimer Yeshoua à l’agnostique, de faire aimer la vodka à l’abstinent, les chats noirs aux superstitieux. De nous faire aimer Boulgakov à nous qui ne l’avons connu en rien. Mort en 1937 dans une Russie soviétique, Boulgakov nous apparaît pourtant proche, familier, intime : nous partageons son humour et son désespoir. Prodige littéraire : ça m’avait fait ça avec Moby Dick de Melville écrit aux Etats-Unis en 1860, des œuvres qui transgressent les frontières du temps et de l’espace, et souvent de l’interdit aussi. La densité de l’écriture de Boulgakov rend ce roman inclassable. Du mont chauve à l’étang du patriarche, il n’y a pas d’échelle de lune pour nous y conduire, il n’y a que le talent de Boulgakov, et en chemin, comme Natacha, surfant sur son pourceau au-dessus de Moscou, nous avons vu des choses extraordinaires. Le diable assister au réveil d’un malheureux soulard, et pour venir à bout de sa gueule de bois, lui proposer un shot de vodka glacée, une louchée de caviar, et une cassolette de saucisses aux lentilles, la méthode infaillible, il faudra s’en souvenir. Une séance de thérapie de groupe pour citoyens thésaurisant clandestinement dans les caves de leurs tantes, alors qu’il est bien connu que « l’argent doit être conservé à la banque d’état, dans des locaux spéciaux, bien secs et soigneusement gardés, et pas du tout dans la cave d’une tante où ils risquent en particulier d’être abîmes pour les rats ! ». Et le chat. Qui joue aux échecs. Qui fait des révérences aux dames. A les moustaches dorées et une cravate blanche quand il se rend au bal. Béhémoth qui porte un réchaud à bout de bras. Avale les mandarines avec la peau. Fait écrouler les pyramides de mandarines. Et est d’une mauvaise foi succulente, tire à merveille au Mauser, et surtout est fier et digne de sa qualité de CHAT, les 150 pauvres chats noirs qui paieront pour lui, par la suite, et qu’on emmènera ligotés à la police civile, salauds ! 

Bref, ce livre m’a plu beaucoup beaucoup, car comme toujours dans les grands livres, Boulgakov n’a aucune borne, aucune limite, aucun garde-fou. Le sel de la vie n’est que pour les fous. 


Berlin – 3 octobre 2007 

Le gauchisme à la mode

Je viens de terminer un petit bouquin terrible et bouleversant, publié aux belles éditions de la Fabrique dirigées par Eric Hazan, et qui publia il y a quelques années l’Insurrection qui vient, du comité invisible ; Gaza, cela s’appelle très simplement, recueil des chroniques de guerre 2006-2009 d’un journaliste israélien du grand quotidien de gauche Haaretz, Gideon Levy, fils unique aucun lien, toujours. Ce qu’il y raconte de la vie dans la bande de Gaza, donc de la vie des Gazaouïs (un joli mot proche de gazouillis, bien que personne là-bas ne soit né de la dernière pluie – « pluies d’été », tel fut en effet le nom de l’opération menée par Tsahal dans les territoires en 2006, avant « Jardins d’enfant fermés » et « Plomb durci », en décembre 2008, celle-ci dont le déclenchement coïncidait avec le démarrage de la fête des lumières en Israël, Hanoukka, durant laquelle les enfants ont l’habitude de faire tourner de petites toupies de plomb – l’Etat-major de Tsahal étant très fort dans l’art de renommer poétiquement ses crimes de guerre). Longue digression, à la fin de laquelle on revient à Gaza. Avant même la catastrophe de l’opération des flottilles, avant l’opération Plomb durci. En 2008, par exemple, à l’époque du blocus. Gideon Levy raconte assez bien, avec tact et pudeur, la vie quotidienne dans cette zone figurant l’une des plus peuplées au monde, densité de population : 3823 hab/km², juste après Singapour et Monaco.

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Il raconte ce qu’on présume, et qu’on ne lit pas souvent. Il raconte par exemple la violence arbitraire d’une armée encore et longtemps présentée comme l’une des plus « morales » au monde, et qui d’évidence ne l’est plus. Une des histoires parmi d’autres, qui m’a le plus scotché à mon lit ; celle de deux jeunes pêcheurs palestiniens, s’embarquant à proprement parler – l’essence, dû au blocus est trop chère, voire introuvable, donc à la rame, à la nuit tombée, pour aller lever quelques kilos de poissons, valorisables au marché du jour quelques dizaines de shekel en cet endroit de la terre où l’on manque d’à peu près tout. Arrivés à la limite de la zone autorisée par les Israéliens, à 1800 mètres des côtes, ils plantent l’ancre, posent leurs lignes. La suite ; une balle qui traverse la cuisse de Mouhamad Masalah, qui depuis son lit d’hôpital, raconte à Gildeon Levy ce qui s’est passé. Un tir sans sommation, une douleur violente suivie d’une hémorragie bouillonnante, son ami s’empoignant des avirons et ramant comme un fou pour regagner la rive, sous les tirs fournis d’une vedette militaire israélienne les poursuivant durant plusieurs minutes. Une version. L’autre, celle du porte-parole de l’armée : « Après les vérifications effectuées auprès de la marine, l’incident n’a fait aucune victime. La nuit du 4 au 5 octobre, deux barques palestiniennes sont sorties de la zone de pêche autorisée. La marine a seulement effectué un tir de fusées éclairantes et un tir d’avertissement, précisément pour ne pas faire de victimes. La seconde vérification auprès de la marine, effectuée à la demande du correspondant, n’a fait apparaître aucun élément nouveau ». Deux versions contradictoires, comme presque à chaque fois dans cette guerre larvée, latente, lamentable. Il n’y a pas de raisons particulières de croire à l’une des versions plutôt qu’à l’autre. Cela étant, il y a une chose dans le communiqué de Tsahal qui m’a fait tiquer ; le concept de « zone autorisée ». Aujourd’hui, et depuis cinquante ans, Israël s’estime légitime à définir le périmètre de la zone autorisée des populations palestiniennes. La bande de Gaza est un territoire palestinien, tout le monde en convient, même les Israéliens qui ont accepté le soi-disant « retrait unilatéral » en 2006. La bande de Gaza est bordée par la mer ; il devrait donc y avoir des eaux gazaouïes, puis des eaux internationales. Sauf que les populations palestiniennes n’ont pas le droit de s’aventurer plus de 2 kilomètres au-delà de leur terre, alors que les eaux les plus poissonneuses où croisent les bancs de mérou et de daurade se situent environ à 5 miles nautique (depuis l’instauration du blocus, le stock annuel de poisson pêchés a baissé de 3000 tonnes à 500 tonnes). La question étant alors : de quel droit Israël fixe t-il une limite, « au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable » (pour reprendre le titre d’un bouquin de ce juif que j’aime tant, Romain Gary) ? Droit unilatéral, contraire au droit international, contraire aux résolutions de l’ONU. Blocus illégal. Gaza est une bande de terre, ainsi que le raconte Gildeon Levy, qui confine à la prison ; les rares points de passage autorisés ont été progressivement fermés lorsque le Hamas a pris le contrôle de la zone. Si bien que lorsque les avions de Tsahal, lors de Plomb durci, ont bombardé ces territoires, visant les hauts gradés du Hamas, ils ont lâché leurs bombes sur un immense camp de réfugiés, une souricière dont on ne peut s’enfuir, ni par la terre, ni par la mer, ni par les airs (Israël s’étant toujours opposé à la construction d’un aéroport) et dans laquelle on a mal à vivre. Le bilan pour rappel, de ces quinze jours de mitraille ; 13 soldats de Tsahal tués, un peu plus de 1300 victimes palestiniennes, dont à peu près un tiers d’enfants. Un rapport de un à cent. Et là, il n’est plus question de versions contradictoires ; ces chiffres, quelle que soit la réalité qu’ils enferment, condamnent Israël, par contumace s’il le veut, puisque Israël a toujours refusé de voir comparaître la moralité de son armée et de ses dirigeants devant quelque instance de droit international, condamnent Israël et rien qu’Israël. Que ce pays ne soit pas aujourd’hui mis au ban des nations, que la quasi-totalité des pays du Nord continuent de lui apporter un appui, et de lui porter une estime, m’apparaît comme une énigme, une escroquerie, et un scandale. Je vous invite à lire ce petit bouquin de Gideon Levy, et à boycotter les produits d’Israël, tant que les êtres humains (comme vous, comme moi, comme tous) qui vivent à Gaza continueront de se voir priver d’un grand nombre de biens de première, de deuxième, et de troisième nécessité, et finalement de liberté.

Vous aurez par ailleurs peut-être remarqué (ou sans doute non, si ce que j’écris ne vous intéresse pas…) que je n’ai encore rien écrit sur la période de delirium tremens sécuritaire qui berce l’été français. Non pas que l’envie de vomir partout (pour citer une belle expression de la non moins belle Charlotte) ne me soit pas venue, mais j’essaie parfois de ne pas être trop prévisible, qu’on ne puisse pas me deviner tous mes coups à l’avance. Mais là, Brice Hortefeux a, comme qui dirait, poussé le bouchon un peu trop loin… (ce faisant, je le pousse aussi, liquidant une petite bouteille de Saumur pas terrible, mais on fait avec ce qu’on a !). Je l’entendis donc avant-hier soir au journal de TV5 (on est en Afrique) remettre sur le métier le cas de Lies Hebbadj (nouvellement accusé, vous l’avez peut-être lu, de viol et violences sur une ex-compagne, après avoir été accusé de polygamie, de fraude fiscale, de fraude aux prestations sociales, etc., si j’étais lui, je paierai ma redevance télé, parce que j’ai l’impression qu’on l’a bien à l’œil), remettre sur le tapis le vas de Lies Hebbadj pour « illustrer », « personnaliser » (c’est tout l’art du story-telling) cette nouvelle proposition assez originale tout en étant dégueulasse, outre le fait accessoire d’être inconstitutionnelle, de déchoir de la nationalité française quiconque polygamerait, exciserait, ou pourquoi pas, un amendement sénatorial étant toujours possible, fumerait dans les lieux publics. Je l’entendis donc dire à une journaliste qu’il avait saisi de cette question Eric Besson (le genre de type qu’on a certes envie de saisir, mais par la peau des fesses pour les lui botter) afin de voir quelles possibilités de déchéance pouvaient être mises en œuvre dans le cas de Monsieur Hebbadj, et de réfléchir à des travaux législatifs, puisque précisément, on était face à une « situation de vide juridique » (sic, évidemment). En effet, aujourd’hui, nul ne peut être défrancisé, sauf en cas d’atteinte portée aux intérêts de la nation, genre action terroriste. Donc pour décrire la situation suivante, où quelqu’un ne peut pas être déchu de la nationalité française parce qu’il a plusieurs femmes, et qu’éventuellement il les viole, Brice Hortefeux parle de vide juridique. Mais alors il y en a beaucoup à combler ! Car en effet, Robert Badinter et François Mitterrand ont créé, en abolissant la peine de mort en 1981, un énorme vide juridique, puisque il n’est plus permis à l’Etat, depuis cette date, de tuer quelqu’un en son nom. Enorme vide juridique également, depuis le Moyen-âge, puisqu’il n’y a plus aucun moyen en France de condamner quiconque aux travaux forcés, ou depuis Victor Schoelcher, cet alsacien bien né !, de réserver un Sénégalais à l’esclavage. J’espère que Brice Hortefeux n’a pas peur du vide, sinon, vu la quantité de vide juridique que compte notre pays, ce salaud va flipper.

Bref. Il y a une chose qui m’a profondément remonté le moral aujourd’hui, cette petite chanson que m’a envoyée un type bien, cette petite chanson que je ne connaissais pas, et qui est l’œuvre de Jean-Roger Caussimon, qui fut aussi le parolier de Ferré, et qui s’appelle « le Gauchisme à la mode », et qu’on écoute en boucle, et j’espère que vous en ferez autant, pour la peine, j’inaugure une nouvelle application de mon très cher (mais gratuit) hébergeur « unblog » qui permet de diffuser de la musique en ligne, et je copie ici les paroles, faisant œuvre de salubrité publique, puisque je me suis rendu compte qu’on ne pouvait jusqu’alors pas les trouver sur Internet. Et hop, plein de nouveaux lecteurs qui taperont Jean-Roger Caussimon et qui atterriront entre les moustaches du chat. Bisou, bisou à vous, à Jean-Roger, et aux Palestiniens.

 

Le gauchisme à la mode, Jean- Roger Caussimon

 Le gauchisme à la mode dans Chemin critique wma 13legauchismelamode.wma

Je fais du gauchisme à la mode oui j’ai lu ça dans un journal/ C’est offensant quoique banal pourtant qu’à  l’adroite méthode/ Si vous chantez la liberté la justice l’égalité / On vous traite de démagogue / Et dès que l’on vous catalogue / Auteur dont il faut se méfier/ De vous on écrit c’est commode / Avec dédain avec pitié/ Ce monsieur connaît son métier/ Il fait du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode mais que fait ce pouvoir d’argent/ Qui prend souci des pauvres gens mais juste en certaines périodes/ Quand pensionnés et retraités de quelques francs sont augmentés/ Ce sont leurs voix que l’on racole/ Ils vont voter dans les écoles/ Huit jours plus tard l’immobilier/ Brandissant les foudres du code/ Les expulse de leur quartier/ Dressez constat Monsieur huissier/ Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode si quand je pense aux objecteurs/ Traités comme des malfaiteurs mon cœur point ne s’en accommode/ Et que dire des étudiants que l’on fait chômeurs et mendiants/ Bien avant qu’ils n’aient leur diplôme/ Quant au prince de son royaume/ A l’intérieur bien intégré/ Vais-je lui consacrer une ode/ Quand il traque les immigrés/ Non prince, mille regrets / Je fais du gauchisme à la mode (2 x)

Je fais du gauchisme à la mode et l’on me dit manipulé/ Et l’on croit pouvoir révéler à quel parti je m’inféode/ Allons messieurs soyons sérieux tout simplement j’ouvre les yeux/ Je suis témoin de mon époque/ Le succès présent je m’en moque/ L’histoire d’hier à nos jours fut écrite par des vers « … »/ Des rimeurs et des troubadours/ Le temps des cerises est bien court/ C’était du gauchisme à la mode/ C’était du gauchisme à la mode

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Michel Rocard, comme un bon vin

Certaines personnes, en vieillissant, empirent ; l’âge les gâte, elles fanent ; ce qu’elles avaient d’un peu bourgeonnant dans leur jeunesse s’est désagrégé et elles deviennent, bon an mal an, des vieux cons. On peut compter par exemple dans cette catégorie l’indépassable Philippe Val, qui de chansonnier léger et drôle, de plume au vitriol, s’est mué en une espèce de coq de bruyère, plus spectaculaire quoique faisandé, et complètement arrogant, coloré mais triste ; il a tué l’enfant joueur et frondeur qui était en lui pour devenir patron de presse à la solde. Il a oublié en route de se moquer de lui-même. Dans cette catégorie aussi, Maxime le Forestier, qui m’a fait une sinistre impression la dernière fois que je l’ai entendu en interview, car il s’était fait refaire la dentition du haut (il faut être un peu timbré pour se refaire faire la dentition du haut à soixante ans) ; avant il avait de magnifiques petites dents, jaunies par le tabac, des quenottes tordues et pleines de trou entre elles ; maintenant il arbore une dentition parfaite comme s’il envisageait de se reconvertir dans une carrière politique. De plus, je l’entendis raconter dans cette interview qu’il avait décidé de ne plus chanter sa jolie chanson antimilitariste Parachutiste sur scène, depuis qu’il avait été invité dans une caserne ( !) et qu’il s’était rendu compte qu’il y avait aussi des gens biens dans la grande armée (!!).

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Bref, il est visiblement dans une phase dégénérative. Qui d’autre ? Dieudonné, évidemment. Raymond Domenech. Bref. Passons.

Il y a aussi une autre catégorie de gens, celle sur qui l’âge n’a pas d’effet. Egaux à eux-mêmes. Qu’on les aime ou qu’on les haïsse, ils demeurent fidèles à ce qu’ils ont été, et à ce qu’ils seront sans doute toujours. Jean Daniel, icône éternelle du Nouvel Observateur, qui continue indécrottable et nostalgique de nous raconter dans un éditorial sur deux ses souvenirs de débat épique avec Camus durant la guerre d’Algérie. Jacques Chirac, qui perpétue chaque année au salon de l’agriculture la tradition d’aller y fouetter le cul des vaches, et celle, ad vitam aeternam, de copiner avec les dictateurs africains. Margaret Thatcher, dont le poids des ans ne semble pas avoir attendri le cuir (sans parler de son cuir chevelu), et qui continuerait de prendre le thé de cinq heures avec Pinochet s’il était encore vivant.

Enfin, il y a la dernière catégorie de personnes, ceux que la vieillesse transforme en rock stars, ceux qui, alors qu’ils ont souvent vécu une existence assez lisse, ou relativement anonyme, deviennent incroyablement à la mode lorsqu’ils sont tout ridés, et ont alors bien souvent abandonné toute ambition précieuse de plaire. Je mettrais dans cette catégorie, pour illustration, Henri Salvador (bien qu’il soit maintenant mort), Jean Rochefort, ou Michel Rocard. C’est surtout pour ce dernier nommé que ce post existe, pour pouvoir y faire figurer cette incroyable photo, extraite du site Internet Rue 89, et qui met en image l’interview qu’il donna le mois dernier au magazine nouvellement créé Snatch.

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Une interview où apparaît une pensée décapante, capable de poncer jusqu’à la plus petite rainure la langue de bois. Un vieux rock. Morceaux choisis, et toute l’interview ici !

Sur le libéralisme économique.

« J’en avais l’intuition dès le début de ma carrière. Les idées tuent, je vous le répète ! Le grand instigateur de cette pensée criminelle est ce con devenu prix Nobel, Milton Friedman. Je dis souvent en rigolant -à moitié- que je l’aurai bien vu comme l’un des premiers accusés du tribunal pénal international pour crime contre l’humanité. Ce gars, avec une vision folle, a cassé un système régulateur qui tenait l’humanité tranquille, en croissance lente et plein emploi pendant près de trente ans, entre 1945 et 1975 ».

Sur ses années de jeunesse.

« Je suis jeune fonctionnaire, j’apprends un métier qui consiste à contrôler comment marche l’Etat. Il m’est arrivé d’aller contrôler un abattoir. Saint-Brieuc. Dégueulasse. Vérifier que les bouchers aient bien payé leurs timbres-impôt… M’est aussi arrivé d’aller vérifier les alambics des bouilleurs de cru en cours de fonctionnement ou encore la direction de l’aide sociale de la préfecture de l’Hérault. Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte moi ? »

Sur le pouvoir

« Lorsque l’on est au pouvoir, il y a une espèce de prise sur la vie qui confine à la jouissance. Mais il existe aussi un certain inconfort. Quand vous êtes au sommet, c’est comme la Gravelotte, ça tombe de partout. Vous ne pouvez pas aller pisser sans vous faire engueuler. C’est infernal. Le prix à payer pour se voir donner le droit de faire est épouvantable. Aujourd’hui, je suis plus tranquille, peinard. Je ne suis qu’un vieux monsieur qui n’a plus envie d’emmerder personne ».

Merci Michel !

Justiño Junior : métal hurlant

Le portrait que j’ai écrit d’un de mes meilleurs copains à Djibouti, et qui a été publié ce mois-ci dans Djib’Out, magazine culturel ici (un peu l’équivalent des Inrocks) (mais en différent)!

Arrivé il y a 18 mois à Djibouti, l’artiste dévoile ses œuvres hétéroclites, assemblages de pièces de métal récupérées, dans une exposition au Centre Culturel Français intitulée « Mix incontrôlable ». Portait. 

S’il était un personnage de la littérature, il pourrait être Mangeclous, le héros du roman éponyme d’Albert Cohen, épicurien insatiable et libertaire, et qui, indifférent aux codes sociaux, se racle les dents avec des clous. Manière de signifier son appétit pour le métal !…  Mais il est un personnage bien vivant, et il n’est pas nécessaire de le rebaptiser, puisque dans la vie réelle, il porte déjà un nom de personnage de conte, de lutin coquin, Justiño Junior, ce qui est assez raccord avec son sourire espiègle et ses cheveux tressés qui lui tombent sur les épaules. Aussi Junior ne mange pas les clous – pas plus que les boulons, les plaques de tôle, ou les plaquettes de freins usagées ; mais il s’en sert pour nourrir son art, un art de la création et de la récupération, du recyclage et de l’assemblage, un art brut : sculpteur de métal, c’est ainsi qu’il accepte de se présenter, et c’est un drôle de métier. 

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Le parcours d’artiste de Junior démarre dans les forêts tropicales du Mozambique, ce pays de l’Afrique de l’Est dont il est natif. A 20 ans, bardé d’un diplôme de technicien agronome, il se fait embaucher par une ONG pour un projet de valorisation de la ressource sylvicole, qui associe (déjà !) une composante environnementale – un arbre replanté pour chaque arbre coupé, avec une composante économique : travaux de menuiserie, fabrication de petit mobilier et d’objets d’artisanat. Au contact de professionnels expérimentés, il se forme rapidement au maniement des outils de l’ébéniste ; ciseau à bois, rabot, etc. C’est à ce moment là qu’il se lance, en marge de son activité professionnelle, dans ses premières créations, en bois sculpté ; petites statuettes tribales, chaises, etc. Des pièces qui s’inspirent de l’artisanat mozambicain, et qu’on peut retrouver sur les marchés de Beira ou de Maputo. C’est à cette époque aussi qu’il rencontre Maud, une pièce de collection, française en stage au Mozambique, dont il tombe amoureux, et la réciproque est vraie. Alors quand se termine le contrat de Maud, et qu’elle doit quitter le pays, Junior fait ses bagages également ; direction la France pour un mois et demi de vacances, premier séjour européen pour Junior, puis Djibouti, où Maud vient d’être affectée à l’Alliance Française. Retour en Afrique. Mais sans passer par la case départ ; voici Junior immergé dans un pays qu’il ne connaît pas, une langue qu’il ne connaît pas (sauf « Bonjour » et « Je t’aime », se rappelle t-il en riant), sans amis, ni travail ; avec pour tout réconfort, une amoureuse, et pour tout bagages, ses talents de sculpteur. Rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre. Sinon dans les mains, le don de façonner la matière inerte jusqu’à lui redonner vie. « Mais à Djibouti, la ressource en bois est trop rare et trop précieuse pour qu’on la destine à l’art. Et de toute façon, le bois disponible (acacia, prosopis) est trop fragile, cassant, et ne se prête pas à la sculpture », témoigne Junior. 

Alors les premiers mois sont difficiles. Junior cherche à se faire embaucher, mais « sans la maîtrise du français, c’était difficile », comme il le raconte. Alors il s’inscrit aux cours de l’Alliance française, et le reste du temps, arpente la ville, découvre les faubourgs de Djibouti. Pour Junior, c’est la période de soudure, comme on le dit dans les économies agricoles africaines, pour qualifier les quelques mois qui séparent la fin d’une récolte, du démarrage de la récolte suivante. Une période délicate, où le prix des céréales a tendance à monter en flèche. Période de soudure : jusqu’à ce que la réalité rattrape les mots… 

Car un matin, en effet, il s’arrête justement devant la devanture d’un atelier de soudure, près de l’avenue 13 ; le patron l’invite à rentrer, entre eux, le courant passe. Celui-ci propose de lui enseigner les rudiments de son métier, en échange, Junior met sa créativité à contribution. Ensemble, ils choisissent les fers à béton, les tordent, les plient, les soumettent, les soudent entre eux, jusqu’à composer une belle et étrange sculpture, la première œuvre de la période djiboutienne de Junior, une figurine destinée au port d’un cendrier, dont la coupelle est composée par une demi noix de coco renversée. La semaine suivante, Junior retourne dans cet atelier, cette fois pour composer une lampe de salon, à partir de quatre tôles de métal assemblées en parallélépipède, et percées de très subtiles fentes évoquant les signes d’un alphabet perdu, dans lesquelles se répand la lumière, lorsque l’ampoule s’illumine. Il entrepose ces pièces, ses « petites œuvres » comme il les appelle affectueusement, dans le salon de l’appartement qu’il partage avec Maud, aux 32-logements. Et décroche enfin un emploi, responsable de vente dans la pépinière GEMKO. Retour à ses premières amours ; l’horticulture et associés. Quelques mois passent ; un soir, un couple d’amis invités à dîner s’extasient devant les deux créations de Junior qui décorent le salon, et le persuadent qu’il tient là un filon ; qu’il y a un sillon à tracer. Qu’il y a à Djibouti une place pour les artistes hors des sentiers battus, pour ceux qui savent marcher hors des clous, hors des passages balisés de l’art, pour peu qu’ils le fassent avec talent. Alors son contrat de six mois achevé, Junior se décide à reprendre les armes, à envoyer le feu. Mais il veut avoir un espace en propre, et son matériel à lui. Il achète d’occasion un poste soudure et une meule pour la découpe, et installe un petit « atelier clandestin » dans le garage de son logement : sa grotte de Lascaux, son repaire – c’est là qu’il laissera la marque de sa création. Reste à trouver la matière première, et là tout peut faire office, à condition que ce soit en métal, et soit considéré comme un rebut par la société de consommation. Junior commence à écumer les antres des ferrailleurs, les dépôts des garagistes…et bien sûr la grande décharge à ciel ouvert de la Douda. « La première fois que j’y suis allé, raconte Junior, j’y ai vu un Everest de métal. Ça m’a donné beaucoup de courage ! ». Il tisse ses réseaux de fournisseurs, qui l’approvisionnent en vieilles carlingues, en tiges de fer, en tout et n’importe quoi, en fait !…Ensuite, il faut laver chacune des pièces, les débarrasser de la graisse et de l’huile de vidange qui les maculent, au moyen de sable et de tissus. Mais alors, une fois ces opérations accomplies, dans la semi-obscurité de son atelier, dans la chaleur étouffante d’un espace clos sans climatiseur ni ventilation où l’on soude à 300°C, dans la moiteur du petit jour (« J’aime travailler de bonne heure », dit Junior, avec son accent qui laisse entendre ; j’aime travailler le bonheur !) et l’ardeur de la création, la magie opère. Junior assemble les pièces les unes aux autres, en raccourcit certaines, en tord d’autres, jusqu’à composer des œuvres qui tiennent debout, au propre et au figuré, cohérentes, presque toujours figuratives (représentation d’un moulin, d’un joueur de guitare, d’un « bonhomme », comme dit Junior), parfois fonctionnelles, comme cette incroyable table basse, faite de bric et de broc, au parfum d’anarchie métallo, mais rendue sage en transparence par la plaque de verre posée sur le métal, faisant office de plateau et lui conférant son homogénéité.

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C’est un travail éprouvant, physiquement et psychiquement. « Souvent je passe des nuits blanches, lorsque je travaille le soir. Il y a la lumière très forte que dégage le métal quand on le travaille, et le bruit aussi ; cela me reste dans la tête », raconte Junior, qui ne se départit pas de ses lunettes de protection lorsqu’il est dans son atelier. 

Le travail d’artiste de Junior reproduit les principes du Récup’art, ce mouvement artistique qui fut théorisé en manifeste par Ambroise Monod, le fils du naturaliste Théodore Monod, et qui proclame : «  redonner à l’objet jeté l’occasion de reprendre place dans l’univers visuel, selon une finalité nouvelle ou comme une forme présente sans utilité aucune ». 

C’est dans cette veine que s’inscrivent les créations de Junior, à refaire passer une sorte de fluide vital dans les veines du métal, le mettant en scène, l’animant, tel un chorégraphe de l’ère industrielle. Les pièces avaient perdu leur fonction première, elles en gagnent une seconde, mais pas secondaire, et en même temps un supplément d’âme. Car c’est bien d’humanité dont déborde chacune des créations de Junior, et on ressent, sans vraiment savoir ni pourquoi ni comment, qu’il y a derrière chaque trouvaille, chaque puzzle de métal, un amour de la vie, dont il n’y aurait pas de raison que le métal, sous prétexte qu’il ne respire ni que son cœur bat, soit exclu. A l’instar de Picasso qui, refaisant l’agencement d’une selle de bicyclette et un guidon, fait une tête de taureau. Tel un médecin réanimateur, sans bouche à bouche ni défibrillateur, mais avec un fer à souder et une électrode : redonner vie. Réchauffer la froideur du métal. Ressusciter. Loin de tout messianisme, ses œuvres n’en portent pas moins un message de réconciliation entre l’homme et la technique, ou entre l’homme et la nature, loin, très loin, des gaspillages de la grande consommation, ou des nuisances causées par les pollutions industrielles. 

« J’essaie de transmettre des messages d’amitié dans mes œuvres. Je joue beaucoup sur le souvenir, sur la mémoire culturelle ; chacun est libre d’interpréter mes créations à sa manière, en fonction de son histoire personnelle », explique Junior. 

De Djibouti, il dit avoir puisé une grande partie de son inspiration, tiré une grande force dans la majesté des paysages, des étendues désertiques et rocailleuses, des décors qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. Et également la foi des déracinés, de ces gens qui ont quitté leur pays, et veulent à tout prix faire quelque chose d’utile (ou de beau) là où ils ont atterri. Depuis ses débuts en septembre 2009, ce sont près de 60 œuvres qui sont nées des mains baladeuses (et bricoleuses !) de Junior, dont 35 sont exposées au Centre Culturel. 

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Aujourd’hui c’est vendredi…

…et je voudrais bien qu’on m’aime. Oh, Gaby.

Cette année encore, la journée du 30 juillet a prouvé qu’elle n’était pas une journée comme les autres !… A cette époque de l’année où les natifs du Lion premier décan fêtent leur anniversaire, un vent de liberté a semblé souffler sur le monde, et les nouvelles qui sont arrivées d’un peu partout n’étaient que de jolies et poétiques nouvelles.

30 juillet 2010, liberté acte 1 : le Conseil constitutionnel décrète l’inconstitutionnalité des garde-à-vue de droit commun (merci Jean-Louis pour ce joli cadeau…), et donne onze mois au gouvernement pour revoir sa copie, une nouvelle qui réjouira à coup sûr mon petit frère, coordinateur action chez Greenpeace France, et de par là familier de la chose ! (d’ailleurs, actuellement en transit sur les routes sud-américaines, lien vers son blog à droite).

30 juillet 2010, liberté acte 2 ; les enfants de Gaza battent le record du monde de lâchers de cerfs-volants, plus de 5000, malheureusement non homologué par les huissiers du Guinness n’ayant pas eu les autorisations d’entrée sur le territoire, mais c’est pas grave, car la photo est jolie.

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30 juillet 2010, liberté acte 3 ; on exhume d’un grenier une photo de J.D. Salinger, l’auteur mort l’an dernier de l’Attrape-Cœur, et sans doute l’un des écrivains américains les plus libres du siècle passé, qui passa toute sa vie, après avoir écrit ce chef d’œuvre et deux ou trois autres petits recueils de nouvelles, à cultiver sa liberté loin, très loin, de l’agitation du petit monde éditorial de la côte Est, des flashs des photographes de presse, et surtout des sollicitations de ses lecteurs, si bien qu’on ne sait presque rien des cinquante dernières années de sa vie, sinon qu’il aimait bien pêcher la truite. Cette photo publiée est donc un petit cadeau à tous les gens qui ont aimé l’implacable liberté de Holden Caulfield, le petit môme de 10 ans, héros de l’Attrape-Cœur, et qui fugue à travers les rues du New York à la Noël, se promenant dans Central Park en se demandant où s’en vont les canards qui voguent sur ses petits étangs l’été, lorsque la glace vient.

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A Djibouti, le vent de liberté qui a soufflé ce 30 juillet était un vent de sable et de poussière qu’on appelle le khamsin ; il portait aussi le sel de la mer, et les complaintes des nomades du désert. Un cabri cuit au four y a perdu sa liberté, de même que quelques gambas préparées (divinement) (par Maude) en salade avec de l’avocat et des mangues,  moi j’y ai trouvé celle de me peindre les ongles avec du verni rouge, pour rigoler, et de saliver quelques bottes de qat. Une belle journée de liberté !

 

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