Pour les manouches

Quand Nicolas Sarkozy convoque une réunion à l’Elysée pour évoquer la situation des « Roms et des gens du voyage » comme il dit, et qu’il convoque à cette réunion, outre François Fillon, Brice Hortefeux, Michèle Alliot-Marie, Eric Besson, les patrons de la gendarmerie, de la police nationale, et le préfet de Police de Paris, on peut dire sans trop s’avancer, connaissant le pedigree des intéressés, que ça n’augure rien de très bon pour les « Roms et les gens du voyage » (comme il dit). Et effectivement, ce coup-ci non plus, le marc de café n’a pas menti, puisque au bilan de cette réunion au sommet, Brice, porte-parole de cette assemblée de joyeux drilles, et qui aime toujours bien jouer du couteau (même si on l’avait un peu oublié), a annoncé la reconduite « quasi-immédiate » en Roumanie et en Bulgarie des Roms ayant commis des atteintes à l’ordre public, le démantèlement de 300 camps illégaux, et très fort, l’envoi prochain de 10 inspecteurs du fisc afin de « contrôler la situation des occupants » dans certains camps (qu’ils osent encore parler du fisc en cette période me paraît comme d’un très épais mystère…).

Ce qu’ont répété beaucoup des spécialistes de la question Rom ces derniers jours, mais qui font référence à des matières comme l’ethnologie, l’histoire des peuples, ou même l’histoire tout court, mais qui, dans le raisonnement sarkoziste, n’ont pas plus lieu d’être que cette pute de Princesse de Clèves ; que 95% des gens du voyage recensés en France sont Français, que 2/3 d’entre eux sont d’ailleurs sédentarisés, que les Roms, des tsiganes de nationalité roumaine, bulgare et d’Europe centrale forment une minorité, tout cela induirait des raisonnements bien trop complexes pour la politique actuelle du réflexe rotulien ; on prend un coup, le genou se tend ; et accessoirement la batte.

Ce qu’il y a de tout à fait inique dans le procès en inquisition, en quasi-sorcellerie fait aux Roms, c’est, outre que cela rappelle des périodes tout à fait glauques de leur histoire, où ils furent chassés d’à peu près tous les endroits dont ils osèrent fouler le sol, quand ils ne furent pas exterminés dans les camps nazis, c’est qu’on leur impute une faute qui est en fait une défaillance de l’Etat français. Ainsi du démantèlement des campements illégaux ; car depuis une heureuse loi Besson (où l’on se sent obliger de préciser qu’elle doit son nom à Louis Besson, ministre du logement sous Jospin, aucun rapport, fils unique), les communes de plus de 5000 habitants ont l’obligation de créer des terrains d’accueil pour les gens du voyage. Aujourd’hui, plus de 10 ans après la loi, moins de 50% des places d’accueil ont été réalisées. Aussi si les gens du voyage continuent de s’installer de manière illégale (et en cela ils s’inscrivent dans la même veine que les petits paysans sans-terre du Brésil, qui pratiquent la réquisition des grands latifundios improductifs pour réaliser la réforme agraire, inscrite dans la constitution, mais jamais tout à fait appliquée, dans les faits – pour qui me connaît un peu, autant dire qu’ils ont ma sympathie a priori !…), c’est faute d’endroits idoines où s’accomplir.

Ce qu’il y a de brutal aussi, dans l’attitude vis-à-vis des « Roms et des gens du voyage », c’est que ceux-ci sont astreints à des règles d’exception, auxquelles aucune autre communauté de citoyens français n’est assujettie ; l’obligation d’aller faire viser tous les trois mois un carnet, un peu comme si on quand on naissait Rom, on naissait sous liberté surveillée pour le restant de ses jours.

Bref ; un fait divers certes tragique (ndlr, scandalisé par la mort de l’un des leurs, tué par un gendarme, une quarantaine de gens du voyage a attaqué en représailles la gendarmerie de Saint-Aignan, allant jusqu’à « tronçonner et brûler les arbres qui bordaient la route », une manière atypique d’exprimer son mécontentement, un truc de romano, quoi…), mais un fait divers qui devrait relever du droit commun, et qui débouche sur la mise au ban de toute la communauté gitane (j’ai changé d’adjectif, pour éviter les répétitions…) de France ; on finit par être habitué, quoique. On ne s’habitue jamais vraiment.

Je me suis un peu documenté sur la question de l’itinérance et du vagabondage, pour essayer de démêler l’écheveau (et parlant de communautés qui comptent dans leurs rangs beaucoup de maquignons, démêler l’écheveau est tout à fait judicieux), entre peuples manouches, gitans, romanichelles, tsiganes (et non Tziganes, même si l’orthographe est permise par le Littré, rappelle trop à leurs yeux leur sombre passé où les SS tatouaient sur leur cuir le Z de Zigeuner, tsigane en allemand) ou Roms ; c’est en fait d’abord fonction de la provenance géographique, le terme Rom (être humain en sanskrit) étant le terme générique. Car tous ces peuples ont en commun une origine indienne, peuples indo-européens, comme les aryens, mais en moins pur, visiblement, selon certains. Quant aux Bohémiens, ils porteraient ce nom, parce qu’un passeport leur aurait été accordé par le roi de Bohême (pas plus d’éléments sur la biographie de ce sympathique roi) (information non datée). Depuis l’Inde, déjà, les débuts sont difficiles ; exerçant des métiers nécessaires, mais considérés comme impurs par ces cons de disciples de dieux à trompe (comme bouchers, équarisseurs, tanneurs, fossoyeurs, éboueurs, chiffonniers), ils sont hors castes. Intouchables ; certains migrent à chevaux vers les plaines d’Asie centrale. Parvenus en Europe, beaucoup des Roms se mettent sous la protection des seigneurs ou des moines d’abbaye, exerçant à leur profit tout leur savoir-faire, en échange d’une protection j’imagine. Un peu esclaves, certes, mais esclaves d’un genre à part : répondant au contrat féodal de servitude volontaire appelé « robie », le rob appartenait certes à son maître qui pouvait le vendre, mais lui-même pouvait racheter sa liberté et la revendre ailleurs ; d’où aujourd’hui que les Gitans portent leur or sur eux, bagouzes, colliers ou dents étant la marque extérieure de leur solvabilité à l’égard de leur propre personne. Et puis, la suite, c’est un peu à l’avenant, des moments de relative tranquillité, des moments un peu plus compliqués à gérer, comme en Suisse au début du siècle, où la Fondation Pro-Juventute lança en 1926 l’opération dite des « Enfants de la grande route ». Derrière ces vocables cajoleurs se cachait en réalité une politique d’enlèvement de force des enfants tsiganes pour les placer et les rééduquer dans des familles d’accueil sédentaires, des orphelinats, voire des asiles psychiatriques. Puis la deuxième guerre mondiale. Puis Sarkozy.

Leur drapeau : fond vert, qui symbolise une terre fertile, et bleu intense de la liberté et du ciel, sur lequel apparaît le Chakra, roue solaire à 24 rayons, symbole de la route. En rouge, comme l’empereur Ashoka. La classe.

Par solidarité, en ces jours un peu tristes, le Chat qui fume tendance Gitanes sans filtres a monté en clip la très belle chanson de ce très beau gipsy aussi qu’était Renaud dans sa jeunesse. Pour vous et pour eux. Pour les manouches !

 

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 C’était, en passant, le centième post du chat (qui a le plaisir de vous annoncer que cet anniversaire coïncide quasiment avec le premier franchissement de la barre des 100 visites quotidiennes, survenu la semaine dernière!). il y a de plus en plus de monde par ici, mais on va se serrer !…Merci à mes lecteurs.

 

 


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2 commentaires

  1. Ange dit :

    La question du vagabondage en France et en Europe rejoins notre chère valeur travail. En s’attaquant aux itinérants, aux inclassables, on s’attaque à l’individu libre et autonome. Bien sur, il y à longtemps que le problème a été réglé,à coup de cellule et camp de rééducation,à coup de mise en valeur du chacun chez soi sans bouger, mais il subsiste ces résistants d’une autre époque, ces irréductibles « roms » qui trimballent dans leurs bagages nombres de fantasmes nourris par un siècle de mise à mort. A l’heure des puces électroniques, à l’heure où l’on nous fait croire que nous n’avons jamais aussi peu travaillé, comment accepter que certains groupes décident encore de vivre comme bon leur semble…
    Bref, au nom de la poésie et en réponse à l’uniformisation proposée par notre cher monde civilisé, je tiens à proclamer mon amour pour ces combattants éternels…

  2. lechatquifume dit :

    Merci Ange pour ce beau mot. Venant de toi, ça ne m’étonne pas trop que tu déclares ta solidarité à l’égard de ces « combattants éternels » ! J’espère que de tout côté, tout va bien, ; étant toi aussi un sacré chat fumant des Bensons, ça me fait plaisir de te compter parmi mes lecteurs !…

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