#9/10 Se croire un peu moins con que les autres

C’est une tentation extrêmement répandue. De se croire moins con que les autres. Et on a beau savoir que tout un chacun estime de soi en règle générale un peu plus que la moyenne, dépressifs chroniques et complexés névrosés mis à part, on se croit toujours un peu plus intelligent que les autres. On en fait le mieux l’épreuve en voyage, en condition de touriste. Où l’on a toujours le sentiment que ce sont eux, les touristes, qui ruinent un peu notre aventure, qui sont l’artefact qui fait rater tout à fait notre expérience de dépaysement d’un voyage en Indochine (disons l’Indochine). Sans voir que l’on est le premier d’entre eux. Il y a deux catégories de touristes, les ostensibles et ceux qui avancent masqués. Les premiers offrent le cas d’étude le plus typique. Mais les deuxièmes sont plus intéressants à observer. Les premiers voyagent souvent en groupe, et souvent organisé, ils ont le ventre rond et adorent boire une bière à la terrasse de leur resort à la fin d’une journée d’excursion. Ils sont allemands. Dans les villages du Nord de la Thaïlande, ils sont heureux et fiers de pouvoir prendre en photo les Karen Long Neck, ces femmes-girafes portant autour de leur cou artificiellement long une multitude d’anneaux en métal, sans savoir que celles-ci sont exploitées par un tour operator qui ne les paye et leur permet de survivre qu’à condition qu’elles portent les dits anneaux, les menant droit à la scoliose, maladie professionnelle non reconnue. Ils prennent de la place, sont bruyants, mais suivent docilement le balisage communiste des jardins du mémorial Ho Chi Minh à Hanoi, marchent en rang à deux. Ils ont emmené de la confiture et du beurre conditionnés en petite barquette pour leur petit déjeuner, car ils craignaient de ne pas apprécier la soupe au riz gluant qu’on mange le matin dans les marchés du Laos. Ils se sont fait rouler par les taxis, les vendeurs ambulants, et même les prostituées, mais gardent quand même le sourire, car ils sont heureux ou font mine de l’air. Ils rentreront le teint rouge, foncé par un coup de soleil, et raconteront à leurs amis pendant de longues semaines la beauté gestuelle des marionnettes animées dans l’eau, un spectacle inoubliable. Ils ramèneront à ceux-là une petite marionnette en porcelaine blanche, qu’il est évidemment impossible de mouvoir.

Les autres, les touristes clandestins, ont un air nonchalant qu’ils cultivent à la perfection. Sans doute qu’ils l’arrosent et ont longtemps labouré le sol avant de l’ensemencer. Soit ils fument de l’herbe, soit ils sont déjà passés à autre chose, à l’opium ou à l’alcool de riz, tellement plus couleur locale, vois-tu, nous ont-ils expliqué de manière impavide, en asticotant leur unique tresse qui tombe négligemment sur leurs épaules dénudées et bronzées. Ils ne prennent pas de photos, car ils auraient le sentiment de s’abaisser à une condition de touriste qu’ils récusent, en effet ils sont citoyens du monde. Ils sont aussi gentils et avenants avec les autochtones que condescendants envers les autres touristes qu’ils croisent sur leur route, bien qu’ils en croisent peu, car ils savent mieux que personne sortir des sentiers battus. Ainsi, ils ont aidé les Lao à la récolte du pavot, ont tricoté des bonnets dans une coopérative Viet, et ont appris à cuisiner les nouilles sautées avec une adorable grand-mère cambodgienne, ils avaient simplement sonné à sa porte. Ils ont toujours des histoires extraordinaires à raconter. Quand on les croise dans un mignon village de pêcheurs perdu au bord de la Nam Ou, aux confins du Laos, où il y a cinq huttes en bambou pour accueillir les voyageurs, ils dénigrent le lieu prétendant que c’est un repaire à touristes et que eux viennent de passer une semaine dans un village isolé à cinq kilomètres de marche. Leur problème majeur réside dans le fait que leur passeport ultra-tamponné ne compte plus assez de pages pour recevoir les visas de tous les pays qu’ils comptent encore visiter. Car bien sûr ils font un tour du monde. 

On est là, en Indochine avec eux, à regarder les uns tomber dans tous les pièges et les autres se prendre pour des pionniers, des ethnologues, des disciples de C. Levi-Strauss avec la suffisance de B.-Henri Levy. On a la modestie et la curiosité des voyageurs indépendants, le contact facile avec les habitants, mais on est prêt aussi à passer une soirée à l’hôtel devant la télé câblée diffusant par TV5 Asie les émissions de variété du samedi soir français. On est heureux d’être là, et on sait qu’on rentrera bientôt. On ne veut pas changer le monde, ni l’accabler de notre présence. On a plaisir à se croire un peu moins con que les autres. Comme tout le monde.

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Et donc demain, c’est la fin, avec pour l’occasion un dernier billet écrit juste là (à la différence des neufs précédents qui dataient de l’Asie du Sud-Est à l’automne 2008) : écrire du mal des gens qu’on n’aime pas (sur son blog) !

 


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