#8/10 Griller un feu rouge à vélo

C’est un vieux vélo rouge tout rouillé, une bicyclette qui a bien vieilli comme un vin de garde en son tonneau. On l’a trouvée dans la grange d’un vieil oncle qui a une ferme dans le Gâtinais, les mulots avaient rongé les câbles de frein, et une araignée avait tissé sa toile entre les rayons de fer. Il a fallu deux après-midi pour le remettre en l’état, et redonner à ses chromes l’éclat de la seconde jeunesse, graisser la chaîne, dénuder les câbles, changer les gaines, et regonfler les pneus. Et maintenant, même la dynamo s’allume à l’électricité motrice des coups de pédale, et la sonnette tinte d’un bruit familier, très loin du chaos sonore d’un klaxon, le même son amical que celui de la cloche des vaches en transhumance qui remontent les ballons vosgiens après la fonte des neiges. Pour vous dire, c’est sur un vélo dans le genre que Patrick Dewaere dans les Valseuses s’enfuit au devant des emmerdes. C’est un vélo mixte, la barre d’appui oblique permet à une fille en jupe de monter sur la selle sans dévoiler tous ses charmes, mais même un homme, enfourchant la bicyclette, n’a pas l’air pour autant d’un transsexuel. C’est un véhicule pour se déplacer en ville, car c’est là que son design rétro produit son meilleur effet. On regarde avec l’air supérieur de la marginalité les cyclistes qui circulent sur ces vélos gris anthracites qu’on trouve partout maintenant en libre-service, produit à la chaîne par une régie publicitaire. On regarde avec l’air supérieur de la conscience écologique les scooters qui filent le long des voies réservées aux bus en crachant leurs poumons carbonés. On sourit avec l’air supérieur de la liberté folle aux automobilistes arrêtés aux feux et bloqués dans des kilomètres de voies saturées, rongeant leur frein, le visage déformé par les TIC, branchés sur France Info dont ils viennent d’entendre pour la troisième fois en une demi-heure le même flash d’informations. On zigzague entre les piétons, les poussettes, les pots d’échappement, les poubelles, faisant fi de tout code et feu de tout bois, c’est-à-dire de n’importe quel espace libre sur le trottoir ou la chaussée. On s’engouffre dans le moindre intervalle aspiré par l’appel d’air. Et on grille les feux, bien sûr. Les automobilistes klaxonnent à la chaîne pour soulager leurs nerfs et souligner leur vertu. On grille les feux. On s’avance au pas jusqu’à l’intersection, et on fend la voie en deux, comme un gros gâteau à la crème. La bicyclette ne connaît pas le rétropédalage. Parfois, on a la chance d’avoir dans les parages une estafette de la maréchaussée prise dans l’étau embouteillé. Le plaisir de griller le feu rouge en est alors plus jouissif. Chevauchant cette monture rouillée mais dont on a appris à connaître les moindres réactions, les palpitations de la chaîne, le soupir strident des freins qui crissent, conduisant ce vélo fiable comme un char russe et sauvage comme un chat de rizière, on est le mercenaire de sa propre liberté. C’est toute la ville qu’on affronte en duel, toujours victorieux. Une cavalcade urbaine avec un pédalier unique et deux chambres à air en fin de vie. Et un matin, on se réveille. Au pied du panneau de la circulation auquel on avait confié le vélo pour la nuit ne gît plus que la roue avant accrochée à son cadenas comme un chien penaud à sa laisse. Le panneau a l’air d’un garde-malade, vision calamiteuse. Alors on ne grillera plus de feu rouge. On s’assoit sur le trottoir, à côté des vestiges de la bicyclette rouge, et on grille une clope pour faire passer l’amertume de la fugue. Une Marlboro rouge.

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Demain, avant-dernier volet de cette série estivale : se croire un peu moins con que les autres.

 


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