#7/10 Voter pour un parti trotskiste

C’est un dimanche, évidemment, un de ces dimanches dont on essaie depuis des lunes de nous faire croire qu’ils font et défont la France, mais une chose est sûre d’ores et déjà : dimanche prochain, ce sera encore Michel Drucker dans le poste. Comme Jacques Martin avant lui : les présentateurs des grandes émissions dominicales changent moins souvent que les présidents du Conseil. Un dimanche, donc. Peut-être qu’il pleut. Mais s’il fait beau, cela permettra le soir venu aux experts en cuisine électorale de décortiquer le taux d’abstention, de décréter que les Français ont préféré partir à la pêche plutôt que d’aller voter, de se perdre en conjonctures sur les raisons pour lesquelles le soleil de mai est une grave plaie pour les partis de la majorité. Ils adorent ça, c’est leur seul matière vivante avant 20 heures.
Ces dimanches où la France vote durent plus longtemps que les autres : ils ont un parfum particulier de poivre qui supplante celui de la naphtaline. D’ordinaire, les dimanches s’achèvent par un bain, un film ou un concert de musique classique écouté depuis un rocking-chair. C’est un jour durant lequel on vit un peu entre parenthèse sa condition sociale, les collègues de travail sont déjà loin enfouis dans les souvenirs du vendredi, le patron soupe au lait n’est qu’un mauvais souvenir que ravivera le lundi. Mais les dimanches d’élection au contraire jouent collectif : le cadre bancaire de la rue Excelmans dans le seizième arrondissement se sent des accointances avec le vinificateur alsacien d’une cave coopérative ou le paysan picard : tous les trois votent à l’unisson. On éprouve l’espace d’une journée l’idée presque tangible de la nation. La France est parcourue par un frisson civique qui tel un champ électrique oscille dans l’air frais du matin, jusqu’à Stade 2 écourté. Dès le petit-déjeuner, on perçoit le bruit du roulis, la vague est encore au large, mais déjà la plage frange d’écume. Les urnes se sont ouvertes alors qu’on était encore au lit. On a déployé les journaux sur la grande table, entre les oeufs brouillés et le jus d’orange. Les fantômes de Félix Faure, de Léon Blum, de Charles Maurras – ou bien sûr de l’innamovible Jaurès, ont été déterrés pour l’occasion, sortis des livres d’histoire poussiéreux pour patronner ou discréditer tel ou tel candidat. Les invoquer, c’est comme de convoquer les souvenirs d’enfance, les bâtons de réglisse, les cassettes VHS, et les barbes à papa : une tentative pour nous attendrir. Les sondages ne laissent guère de place au doute, mais une surprise est toujours possible, c’est cette fausse incertitude qui crée l’ivresse latente.
On ne va pas voter le matin, le plaisir serait parti trop tôt. Il vaut mieux attendre le coeur de l’après-midi, avant la sieste : comme un bon cigare que l’on regarde avant de craquer l’allumette. On se rend au bureau de vote à pied, c’est l’occasion d’une promenade digestive. En route, on croise toujours quelqu’un qui alpague sur le mode : « Alors, on va accomplir son devoir civique ? » Evidemment. Le bureau de vote a été bricolé dans la salle des fêtes : les isoloirs sont là, les tables alignées, les registres, l’urne transparente font comme le décor de théâtre un peu vaudevillesque monté à la va-vite et que l’on démontera sitôt les bulletins comptés. Tragi-comédie en deux actes, ce n’est que le premier tour : les petits candidats sont encore là. On salue, en prenant un air de respectabilité, le président et ses assesseurs ; on les connaît tous, ce sont eux aussi qui organisent la marche populaire, la fête de Noël des anciens, le marché aux puces, et président aux destinées du club de football et de l’association des sapeurs. On saisit les bulletins sur la pile, et on entre dans l’isoloir, on tire le rideau, c’est l’heure de la petite farce. Là, on est tranquille, on peut se moucher dans ses doigts ou se gratter les parties – minoritaires… La poubelle dégorge de destins ratés de peu. Le candidat socialiste était pourtant convaincant ce coup-ci. Mais on ne votera pas pour lui. Trop de compromis, trop d’eau dans le vin rouge, pas assez de vinaigre. On met tous les bulletins en boule et on garde à la main celui du candidat trotskiste. Celui qui se propose encore et toujours de collectiviser les moyens de production, et de ramener les salaires du patronat au niveau de ceux de leurs employés. On n’y croit pas, bien sûr, à la rhétorique marxiste, aux imprécations égalitaires, on en perçoit la brutalité, l’arbitraire, l’ineptie. Tout à l’heure, on sera content d’écouter Neil Young sur son iPod (matérialiste !), cet été, on partira faire du bateau en Croatie (petit bourgeois !!), et la vie dans un phalanstère nous rebute tout autant que les colonies de vacances de notre jeunesse (individualiste !!!). Mais pourtant, on vote pour le candidat trotskiste. Petit pavé dans la grande mare qui menace de tout noyer, l’enveloppe fait un salto avant de s’écraser sur le haut de la pile. Il ne dépassera pas 2%, mais le mal est fait. Le corps baigne dans un contentement léger. On repense à Deleuze : être de gauche, c’est être minoritaire. Mais à ce point là. On en rigole d’avance.


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Demain, antépénultième épisode : griller un feu rouge à vélo.

 


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