#6/10 Partir d’un restaurant sans payer

Ça fait trois semaines qu’on au régime sec, nouilles et bière. Jusqu’il y a quelques jours, on était encore en mesure de s’offrir le luxe relatif de produits de marque, Barilla et Kronenbourg. Mais à présent notre compte bancaire donne d’inquiétants signes de faiblesse, cacochymes au bord du découvert, et puisque tous les voyants sont au rouge comme dans le cockpit d’un avion en piqué, on a été obligés de décréter l’état d’urgence (article 16) et se de rabattre sur les entrées de gamme : Kanterbier et spaghettis Repère. Le budget d’un étudiant français boursier du troisième millénaire ne convole certes pas vers le seuil de pauvreté tiers-mondiste, défini à deux dollars par jour en parité de pouvoir d’achat par les économistes de la Banque mondiale, mais enfin, heureusement qu’il y a la richesse de coeur. Car depuis une semaine, les assiettes ont l’allure glauque de la tambouille carcérale ou de la cantine collégienne, la purée mousseline en moins, la bière en plus. On a passé toute la journée à réviser des notices de droit privé. On est sorti acheté des cigarettes sur les coups de cinq heures, part évidemment incompressible du budget, et on a vu les quais fiévreux, la fin d’après-midi d’un dimanche de printemps, et les promesses de l’aube. L’été presque. Alors ce soir, on a décidé de s’offrir un petit plaisir. On a appelé un ami dont on sait qu’il partage, outre des valeurs morales, une même situation financière fragile comme un coeur d’adolescente. On lui a proposé d’aller dîner au restaurant. Comme il a comme de bien entendu décliné, on lui a expliqué le perfide subterfuge, et il s’est laissé convaincre. Maintenant on est attablés à la terrasse d’un bistrot qui sert une cuisine rustique, on en a choisi un où on n’avait encore jamais mis les pieds et où ne les remettrait jamais plus. La terrasse est délimitée par quelques petits troyens, et des lampions entortillés autour des arceaux métalliques du store confèrent à l’atmosphère du lieu des airs populaires, d’ailleurs un accordéoniste assis au pied du fleuve joue des valses qui arrivent par le vent de mai. Le temps est à la bravade et à la révolution économique. A la volte-face. On nous apporte un kir violette et les cartes. La commande est passée à deux voix, salivaire. En entrée, ce sera un oeuf mimosa et des harengs marinés à l’huile d’olive, en plat de résistance un poulet rôti et ses pommes dauphine, une quiche aux trois fromages sur son lit de cresson. Pas encore désolidarisés tout à fait de notre précarité d’argent, on n’a pas eu le courage de faire des folies pour l’instant. Le choix du vin est le premier dérapage : un château Pauillac de 1993 à 47 euros schizophrénique. Les assiettes sont servies avec honnêteté, et le vin désinhibe, les verrous de notre vie spartiate sautent, le coeur est à la prodigalité. On mange en toute discrétion, et nos estomacs sont comme des batteries en charge, branchées sur secteur gastronomique. La charge est pleine au moment où on liquide la deuxième bouteille de vin. Longtemps déjà que nos papilles alcoolisées ne distinguent plus les arômes de cuir et de sous-bois de ce grand cru, trop endommagées par trop de vin rouge râpeux au cubitainer et trop de tabac. On fume une cigarette avant l’arrivée des profiteroles au chocolat et du coeur de nougatine, puis on tombe d’accord à l’unisson sur un petit gobelet de calvados pour arrondir les angles aigus. Les yeux pétillants comme un vin blanc sec d’Italie, on demande l’addition. Il y a là une première fenêtre de tir qui se referme lorsque le serveur revient avec la coupelle contenant la créance, qui a aussi peu de valeur en réalité qu’un bon du trésor russe en 1917. Car sans même avoir pris connaissance du montant, et alors que le serveur parti chercher le lecteur à carte bancaire nous offre son dos tourné, on se lève de manière synchrone et détale dans les rues de la ville, mousseuses et accueillantes ce soir comme un grand bain de foule à la cryste marine. On entend derrière nous les cris incendiaires de l’honneur trompé, on n’est pas fiers, mais pris par l’excitation de la fuite et le vin d’endocrine, on court comme des dératés. On s’engouffre dans une ruelle et on voit le pauvre serveur passer tout droit. On lui aurait bien laissé un pourboire pourtant, lui aussi avait l’air d’un étudiant sans le sou. Caché derrière une voiture, en sueur, respirant en saccades, on s’accroupit pour vomir dans le caniveau. 

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Demain, septième épisode : voter pour un parti trotskiste.

 


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