#5/10 Ne pas aller travailler un jour ouvré

 

Le réveil est douloureux. Comme tous les réveils de tous les matins du monde. Mais celui-ci plus encore que les autres. Les idées traînent à se remettre en place, le cerveau semble être un cube de Rubix qu’on aurait malaxé trop longtemps, formant une combinaison indéchiffrable. La gueule de bois est lustrée à la cire d’abeille par la lumière crue du soleil qui met à jour nos incohérences. Et, puis peu à peu, les couleurs trouvent à se réaligner, les rayons solaires agressent moins la pupille, et les souvenirs reviennent, remontent à la surface, infusant dans le cortex endolori comme une tasse de thé du Darjeeling. La soirée de la veille, les litres de Bloody Mary, la virée en boîte, le retour vacillant à trois heures du matin. Un coup d’œil au réveil : déjà dix minutes de retard sur l’horaire habituel. D’ordinaire, on s’interdit ce genre de soirées excessives et épuisantes lorsqu’on travaille le lendemain, on n’a plus vingt ans. Mais hier, ce vieux copain qu’on n’avait plus revu depuis le bac, son coup de fil à 18 heures, j’ai raté mon avion, je suis à Paris pour la soirée, on ne pouvait pas faire autrement que de boire avec lui jusqu’au milieu de la nuit. Un sourire point alors sur le visage : la décision vient d’être prise, dans l’alcôve de la couette, sans trop de conciliabules ou d’atermoiements, elle s’est presque imposée d’elle-même : on n’ira pas travailler aujourd’hui. Déjà, on se sent mieux, soulagé. Il n’y a encore personne au bureau, personne à prévenir, on peut donc se rendormir, en réglant l’alarme deux heures plus tard. Et le temps de retomber dans les limbes antalgiques d’un sommeil usurpé qui a un parfum de caramel mou peuvent s’échafauder les plans pour la journée qui commence. Qui commençait mal, mais qui désormais s’annonce formidable. A dix heures, la voix faussement endolorie, on appellera Benjamin ou Edith sur leur ligne directe, prétextant une horrible migraine, on leur demandera de prévenir la hiérarchie. Ils s’apitoieront sur notre sort, nous souhaiteront bien du courage tout en nous recommandant de ne pas quitter nos draps. Le sentiment de culpabilité ne durera pas plus de dix secondes une fois le téléphone coupé, et mutera alors en un plaisir subversif, celui de l’école buissonnière, du baiser volé. C’est l’acte parfait de Leibniz : l’acte qui exprime l’âme dans toute son amplitude. On prendra le temps qu’il faut sous la douche, le temps d’éliminer la sueur de la veille et l’odeur du tabac froid sur l’épiderme et dans les cheveux, l’eau chaude coulera depuis le pommeau en fontaine de jouvence, on oubliera l’espace de dix minutes les problèmes terribles d’accès à l’eau potable que connaît l’Afrique noire. Ce sera dans tous les cas une journée parfaitement égoïste et tout autant assumée. On ira s’installer à la terrasse du petit café du coin de la rue, où d’habitude on lève un noir serré en deux minutes à sept heures du matin avant de s’engouffrer dans la station de métro, le patron sera étonné et joyeux de nous voir là, à cette heure, un jeudi matin. On prendra le temps de discuter le bout de gras, et de lire Libé au soleil, de reprendre une tournée de croissants. On ira ensuite sonner chez un médecin dont nous a parlé un collègue, et dont on sait qu’il signe des certificats de complaisance. On lui dira nausées, fièvres, fatigues persistantes, il nous répondra vous avez le regard vitreux, et signera l’arrêt de travail. Midi nous emmènera faire un footing dans un parc boisé où viennent déjeuner les cadres du quartier d’affaires tout proche, loin du bureau en tout cas, ou peut-être décidera t-on de monter dans un de ces bateaux qui fendent le fleuve, transportant l’habituelle manne de touristes de monuments en monuments. Dépourvu d’appareil photo, on se sentira libre comme l’air, on découvrira la ville sous un jour nouveau, le soleil offrant ses réverbérations dans l’eau douce et polluée, qui apparaîtra étrangement diaphane dans la clarté lumineuse du début d’après-midi. Et on continuera la route ; on se faufilera au hasard d’un cinéma pour les séances désertes et paresseuses de l’après-midi, film en noir et blanc de la nouvelle vague, ça faisait si longtemps qu’on n’avait pas vu Jeanne Moreau jeune qu’on en éprouvera une joie enfantine qui demeurera longtemps après être sorti de la salle. Ou bien peut-être un hammam accueillera t-il notre peau aux pores mal embouchés, obstrués par des toxines urbaines, un bain de vapeur et un gommage au gant de crin nous feront retrouver une nouvelle jeunesse, en sirotant un thé à la menthe enroulé dans un peignoir blanc en éponge, on se sentira si jeune qu’on décidera d’appeler une ex pour l’inviter à dîner. Et puis la journée s’achèvera, elle aura donné son maximum, comme un berlingot de lait concentré qu’on aurait pressé et trituré en tous les sens. Mais pour l’instant, sous la couette, tout peut encore arriver. On s’imagine ce que serait notre journée si on se décidait malgré tout à aller travailler. Après tout, il est encore temps. C’est à ce moment là que se fait la bascule. Demain, il ne faudra pas oublier la mine de chien battu en arrivant au bureau.

casse2.jpg

Demain, sixième épidose : quitter la terrasse d’un restaurant sans payer.

 


Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier