#4/10 Voler dans un supermarché

Ils sont chefs d’entreprise, mais on dirait des stars du show-biz. Ils se débrouillent toujours pour occuper les sièges sous les sunlights des émissions de télé, même et surtout quand ils n’ont rien à dire, on entend leurs pubs à la radio, on lit leurs chroniques dans la presse économique. Tous les patrons de la grande distribution s’entendent, dans un même mouvement consumériste, pour nous promettre la lune, des marges compressées, des produits d’appel, la vie moins chère, la vie, la vraie. La vraie ? Mais laquelle ? Celle des néons, du plastique, de la corde au cou des petits fournisseurs, du paiement des factures à quatre-vingt-dix jours ? Leurs vies de gaudriole ont des têtes de gondole. Les chaînes de la grande distribution sont comme les chaînes de télé et de fast-food : des chaînes à nos pieds qui nous tiennent liés contre nous, contre nos intérêts propres, une vie à la campagne, une nuit à la bougie, un déjeuner sur l’herbe. On ne les croit pas, bien sûr, ces hérauts du capitalisme, qui se proclament grands clercs de la défense des petits consommateurs, du pouvoir d’achat, leurs costumes bien taillés leur donnent des airs d’usurpateurs déflatés. Et d’usuriers déguisés en carte de fidélité. Heureux ceux qui ne sont pas encartés. Il suffit de considérer leur bénéfice annuel pour comprendre la supercherie. Leur logo est comme un furoncle sur les banlieues périphériques, les zones commerciales des zones de non-droit pour qui achète ses légumes chez le primeur du coin ou ses fringues à Emmaüs. Un cimetière d’illusions, une zone de front. Alors on n’y met jamais les pieds, les codes barres gardent leurs secrets indéchiffrables et les promotions mirifiques nous passent sous le nez sans même que l’on suggère un mouvement d’épaules, la fièvre acheteuse est retombée à 37,2 °C, ce matin. Et puis pourtant, un jour arrive, où l’on pénètre dans un supermarché, et c’est comme si l’on marchait sur un ring. Alors l’idée vient naturellement, sans qu’on l’ait incitée, elle germe comme un bouton, d’acné sur une peau adolescente : l’instinct de la rapine, entouré du même halo de légitimité que celui des révoltés de 17 ou de 40. Cependant, ça ne nous ressemble pas. Bien qu’on ne soit pas un agent de probité, on a lu Camus et nos parents nous ont appris les règles de la vie sociale. Mais là, c’est l’ennemi qui a planté les premières banderilles, nous ne faisons que lui répondre, en usant de ses armes.
Il est assez facile de réussir à voler en toute discrétion n’importe quel article dans un supermarché, le tout est d’aller vite, le secret de la méthode. Aucune hésitation ne doit filtrer, pas de tourment intérieur, une précision et une économie dans les gestes, il faut se comporter comme un chat sauvage. Etre insaisissable comme un épi de blé au vent de mai. Au rayon de l’épicerie fine, il est facile de faire basculer dans la poche bâillante d’une veste en velours un petit pot de sauce au pesto d’origine contrôlée. Plus loin, au rayon papeterie, il faut briser la poche blister qui protège le stylo à plume pour glisser celui-ci dans la poche d’un jean avec quelques cartouches d’encre. Mais le moment de vérité a lieu au rayon des disques. Car les Cds portent une pastille magnétisée qui sonnera sous le portique, et vous identifiera de suite comme un de ces terroristes de la société de consommation, un anarchiste, un déviant ou un petit malfrat au choix, selon l’allure qui est la vôtre, et le curriculum vitae que vous portez sur la face. Alors sans un regard, ni pour le vigile en civil et en faction à l’angle du rayon recompte sa fin de mois, ni pour la caméra de surveillance en hauteur, dont les rushs à la fin de la journée sont probablement aussi soporifiques qu’un film de Rohmer, camouflé au milieu des ménagères, avec un naturel à toute épreuve, il faut arracher la petite couche de cellophane qui protège le disque. Puis décoller la petite pastille, le disque perd toute traçabilité, c’est comme d’enlever sa bague à un oiseau migrateur, liberté, liberté chérie. Glissé dans un sac à main, le disque redevient sauvage. Voilà…Le plus dur est fait. Reste à quitter le terrain miné. Le mieux est de saisir un paquet de bonbons sur les étalages devant les caisses, lucrative stratégie marketing visant à pourvoir à flot régulier les l’ordre des dentistes en dents cariées d’enfants. On paye en petite monnaie à la petite caissière, jolie dans son costume d’époque, celui de notre époque, et on sort entre les portiques de sécurité, comme n’importe quel client ayant terminé sa passe avec la centrale d’achat, prostituée bien achalandée. Dehors, à l’air libre, un sentiment contradictoire : celui du devoir accompli. On a volé dans un supermarché et c’est comme si on avait retrouvé l’usufruit d’une toute petite part de ce qui nous a été volé. Bien sûr, on ne récupérera pas les fleurs écrasées sous le béton des parkings, ni la fortune partie des petits quincailliers, des petits cordonniers, des droguistes de quartier, le combat était perdu d’avance et depuis longtemps, mais il y a plaisir à titiller la bête. Le soir, on cuisinera les penne pesto, qu’on dégustera en écoutant le dernier Bashung, puis on écrira une lettre manuscrite à un ancien prof de philo avec le stylo à plume. Et ça n’aura coûté rien d’autre qu’une brève montée d’adrénaline. Bien sûr, la question n’est pas financière, c’est une question de principes. Ce qu’on expliquera au juge de paix le jour où ça foirera.
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 Demain, cinquième volet : ne pas aller travailler un jour de semaine.

 


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