#3/10 Fumer après le sport

C’est un secret de nihilistes, quel seul un gros fumeur peut entendre Quand on vient de parcourir douze kilomètres à grande foulée à travers les sous-bois, comment est-il seulement « physiologiquement possible » de s’allumer une cigarette, transpirant et le souffle court, avant de commencer la séance d’étirements ? Un authentique gros fumeur, c’est-à-dire un qui ne se défile pas quand on lui tend une gauloise sans filtre, un capable de s’en allumer une avant le premier café du matin, un qui adhère autant à l’odeur du tabac froid qu’à la dernière fragrance de Gaultier, un qui a les dents jaunes et l’haleine de Philipp Morris sur son lit de mort, et qui a déjà essayé d’arrêter trois fois et replongé quatre, pas un de ces fumeurs versatiles qui s’allument une cigarette à un barbecue de printemps quand quelqu’un se met à jongler avec du feu, ça n’importe qui peut le faire.

C’est là l’un des mystères les plus brumeux de la relation intime qu’un fumeur entretient avec celle qui l’entretient. Qui entretient ses bronches en chlorure de méthyle ou en cyanure d’hydrogène. Comme une exclusive amour qu’on n’aurait pas vu depuis longtemps et qu’on embrasserait dès sa sortie du train, sur le marchepied, avant de penser à se saisir de ses bagages. Il y a le plaisir capricieux, et avouons-le, un peu coupable, à retrouver le parfum du tabac fumé et des agents de texture lorsque pendant deux heures on s’est saoulé à l’air pur d’une forêt tertiaire. De toutes façons, on fume trop et on le sait, il y a toujours des âmes dévouées pour nous le rappeler.

C’est un week-end à la campagne. Ce matin, chacun a d’abord pensé à panser les plaies de la soirée de la veille à grands coups de café fort, et en s’extasiant sur la pureté du chant des oiseaux dès lors qu’on s’éloigne des klaxons. On a vidé la table de la terrasse en caillebotis des bouteilles vides et des cendriers pleins qui l’encombraient, on a passé un coup d’éponge, et remis la cafetière à couler pour les suivants, les retardataires, ceux qui s’absolvent des tâches ménagères d’un lendemain de cuite en graissant leur matinée sous la couette à l’huile essentielle de sommeil. Il y avait des brioches fraîches qu’un levé-tôt avait accusé de réception auprès de la boulangerie du village. Peu à peu, sous l’action conjuguée du soleil et des oranges fraîches, les forces sont revenues, et certains sont partis faire un tennis, d’autres se sont lancés dans la cueillette d’herbes aromatiques censées magnifier les saveurs du poulet qui rôtirait plus tard dans le four. Seul autour de la table, on en était à écluser encore quelques tasses en comptant les libellules. Lorsque que quelqu’un, dans un souffle de boulet, a proposé un footing. D’instinct, les muscles se sont raidis, et un autre d’ajouter : rien de tel pour se remettre d’aplomb. On a cru qu’on allait réussir à s’en tirer en arguant de l’absence de chaussures de fond. Mais lorsqu’une paire argentée est miraculeusement tombée du ciel, et bien sûr pile à notre pointure, on n’a pas eu le cran de perdre la face, et on a sauté dans un short. Les premiers kilomètres ont été particulièrement pénibles, pourtant, on avait maintenu ces derniers temps une activité physique raisonnable, mais le lièvre qui menait la danse courait le semi-marathon et tenait un rythme éthiopien. Et puis peu à peu, les souvenirs de jeunesse sont revenus, on a senti les jambes reprendre le pli, les muscles chauffer, les articulations retrouver leur élasticité. C’est comme si l’activité physique avait creusé une petite cheminée à travers la couche noirâtre de dépôts goudronnés, à l’instar de la méthode de la cuisson d’un pâté en croûte, créant, au fil des kilomètres, un accès direct à une prise d’air originelle, détendeur de providence. On a suivi les foulées rapides à travers les mûriers, les fraisiers sauvages et les fougères. A l’approche du dernier kilomètre, on s’est même permis de prendre la tête de la course. Oh, pas longtemps…Juste une manière d’être. Les deux cent derniers mètres ont été difficiles à avaler. L’arrivée dans le jardin nous a trouvé le visage rougeaud, le cheveu hirsute et les chaussettes baissées. Quelqu’un a fait une blague sur le risque d’infarctus. On s’est désaltéré à grande eau, directement à l’embout du tuyau d’arrosage. On a saisi le paquet de sèches qui était resté sagement dans la poche arrière de nos jeans, et on s’est laissé tomber dans un transat. On s’en est allumé une. La première inhalation entre dans les poumons encore chauds comme un courant d’air à travers le sirocco sur les plaines décharnées du Sahel, et balaie tout. Ce qui est amusant alors, c’est de s’intéresser au regard des autres posé sur soi : concupiscent, sceptique, réprobateur. Ou simplement navré, lié à  l’impossibilité à comprendre cette minute de schizophrénie organique. Ce qu’ils ignorent superbement, c’est que le mal que cause cette cigarette brûlée après le sport est annihilé par l’ivresse qui soulève le corps. Comme après l’amour. Le dilemme de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Le dilemme du prisonnier. On écrase son mégot avant la fin, pour respecter la souffrance des autres. On défait ses lacets. L’infidélité à la cigarette n’aura pas duré très longtemps. On a en même temps la bave et le sourire aux lèvres. On est Serge Gainsbourg et Alain Mimoun. Un sportif qui clope. Il y a rien à comprendre.

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Demain, quatrième volet : voler dans un supermarché.

 


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