#2/10 Brûler un livre de Florian Zeller

C’était un après-midi d’innocence, on avait du temps à perdre, et pris celui de flâner dans la grande librairie du centre-ville, où un vieux philosophe régional était en pleine séance de dédicaces. On était tombé par hasard sur ce présentoir où s’étalaient les livres en vue du moment, ceux dont les médias faisaient leurs choux gras, et qui se vendaient bien, comme des petits pains chauds, lectures de plages, de trains, thrillers efficaces, biographie de célébrités, confessions sexuelles d’une nouvelle star déjà oubliée. Et puis Florian Zeller. La fascination du pire. La jaquette en papier glacé recouvrant la reliure le montrait comme on l’imagine : un air furieusement désinvolte, fumeusement dandy, une arrogance sèche, et puis cette mèche blonde faussement revêche, et qui n’avait rien de scandaleux, en tant que telle, en tant que mèche blonde, sinon celle d’appartenir au dit Florian. On n’avait rien lu de lui, et pourtant cette tête nous disait quelque chose, « vu à la télé » avait été le premier truc auquel on avait pensé, ce qui n’était pas un gage de qualité, parlant d’un livre. On avait donc ouvert celui-ci au hasard, et commencé à déchiffrer cette prose bizarre, adolescente, inconsistante, vérolée. Mais attiré par la médiocrité comme par un trou noir dans l’atmosphère, ce qu’on pourrait appeler le « syndrome TF1 » et qui consiste par exemple à sacrifier une soirée à un programme débilitant sans arriver à s’extraire du canapé molleton, l’abêtissement comme un chewing-gum mâché sous la semelle d’une tong, on avait poursuivi la lecture, avec ce goût aigre-doux caractéristique de la cuisine asiatique, surtout quand les produits ne sont pas frais. Un œil extérieur aurait pu croire que l’écrivain avait en fait réussi à tisser sa toile et à nous retenir dans son piège de collégien (une rédaction), et que c’était là une prouesse littéraire qui valait déjà publication. Mais c’est faux. C’est de plein gré et en connaissance de cause que l’on avait voulu savoir jusqu’à quel point l’écriture de Florian Zeller était mauvaise. Accroupi au-dessus de la moquette, retiré dans un coin pour ne pas obstruer le passage, on avait dégluti chacune des pages pour en extraire la substantifique nullité, et c’est alors seulement que la mèche blonde avait paru grossière et m’as-tu-vu, ruban vrillé sur un papier-cadeau n’emballant qu’une boîte à chaussures vide. Les phrases étaient venues s’entasser dans notre gorgeon comme un filet d’eau sale glissant  à travers une plaque d’égout. La littérature caniveau a pourtant son style propre : voyeuriste, populiste, démagogique et accessible. Celle de Florian Zeller n’en a tout simplement pas. Car parfois, ses sentences avaient aussi l’épaisseur indigeste de galettes au beurre trop farineuses, collant à l’estomac, mais n’atteignant jamais les tripes. Au bout d’une heure, enfin lassé par cette prose incolore et sans saveur, cette prose souffrant de graves carences en chlorure de sodium, comme jadis les Crétins des Alpes, on avait sauté jusqu’à la fin pour tenter de déceler dans une chute heureuse des circonstances atténuantes à l’ouvrage, cent fois remis sur l’ouvrage, et toujours imparfait. En vain. Le livre refermé sur ce visage poupon, au cuir tendre comme celui d’un enfant gâté ou d’un cochon de lait, nous avait soustrait un rictus, entre pitié et envie. Capacité à enfumer une ruche de lecteurs, d’éditeurs, et de critiques. De retour chez soi, on avait voulu en savoir plus sur le faussaire. Conséquemment on avait tapé Florian Zeller sur Google, et on s’était rendu compte que la détestation de la mèche était l’une des choses les mieux partagées sur les blogs littéraires. Que l’on n’était pas le seul à éprouver les soupçons de vacuité et d’indigence. Alors était venue l’envie cathartique de marquer le coup, d’une expiation rituelle, tel le bain dans le Ganges octroyé aux morts de Bénarès. 

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Demain, troisième volet : fumer après le sport.

 


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