#1/10 Regarder les étoiles sous opiacés

C’est un soir en République Populaire Démocratique du Laos. Les rues sous le couvre-feu sont désertes, rendues à la poussière et aux moustiques. Les bombes en ont fini de tomber. Dans un bistrot clandestin qui distille son propre alcool de riz frelaté, le bruit des verres tintés dit que certains autochtones ont choisi de se saouler avant de dormir. Mais le silence occupe la plus grande partie de la place, et comme un gaz en altitude, se déploie, se déplie, se dilate, et son volume finit par embrasser toute la ville – le village – en fait une rue. Demain, dès cinq heures, le marché de jour bruissera d’une animation matinale, mais loin de la frénésie indienne ou de la passion commerciale chinoise ; le Laos est une terre d’indolence jusque dans ses marchés. On y boira un café sucré délicieux : les grains sont cultivés à quelques encablures, et torréfiés ici même, qui contrastera violemment avec les dosettes de Nescafé solubles du début du voyage. Le bateau lent nous a déposé au bout du jour sur cette rive du Mekong et reprendra sa route demain. Et la nôtre aussi. Le petit port fluvial reculé dans une campagne indochinoise a le charme des bergeries provençales et du camping sauvage au bord de l’Allier : celui de l’isolement et du retour aux sources. On a dîné d’une soupe aux nouilles et de morceaux de viande de bœuf cuits à la grille d’un petit barbecue d’intérieur,sur la terrasse en teck d’un restaurant dans cette rue unique qui relie l’embarcadère aux forêts primaires : schéma viaire simple comme un sourire d’enfant. On a vu les bougies s’allumer, et la dynamo enclenchée des vers luisants dès que le noir est tombé. L’électricité a un jour existé, mais les infrastructures mal entretenues, la corruption des agents de l’Etat, une crue du fleuve, toujours est-il que ce soir, les plombs ont sauté. A neuf heures, on a regagné la chambre, et le lit aux airs de couche nuptiale, avec la moustiquaire brodée en surplomb – un baldaquin contre la malaria. Le ciel était en pleine forme, poinçonné à l’or fin extrait dans les mines de la province d’Udoxmai. Et puis la tiédeur de la nuit a rappelé. On a répondu à l’appel. On est sorti s’enfoncer dans un grand fauteuil défoncé sur la terrasse, et on s’est allumé une cigarette. Le veilleur de nuit de la pension a entendu nos pas, il vient à nous. Il a l’air gêné des enfants timides et la pudeur des prostituées débutantes. On sent qu’il a quelque chose à nous proposer. C’est de l’opium. Le premier mouvement est de recul : la littérature de voyage incite rarement aux consommations stupéfiantes, et les guides regorgent de ces histoires arrivées jadis à des touristes occidentaux drogués qui ressemblent à des personnages de conte : dépouillés de leur passeport, vidés de leur compte bancaire, dénoncés à la police locale, overdosés, autant de récits brandis par les chantres du tourisme responsable pour faire office d’épouvantails. Bref, on a cru d’abord que la fleur de pavot allait garder ses secrets refermés sur elle-même. Et pourtant, jamais la filière de l’opium n’a été si courte qu’au Laos. Première oscillation. Baudelaire. Vacillement. Goûter aux produits du terroir. Basculement. La digue cède, on rappelle le Laotien, 250 000 kips le gramme, un carré de pâte visqueuse couleur du Mékong. Il assure le SAV, prépare l’installation. Une cannette hermétique de coca-cola qu’il perce de multiples petits trous fera office de pipe, il étale un peu de cette pâte à l’embouchure des trous, et approche la flamme d’un briquet. Les petites boules d’opium qui viennent d’apparaître grésillent, volcan avant l’éruption. On aspire par l’opercule supérieur de la boîte, la fumée d’opium remplit toute la cage pulmonaire. L’opération se répète. Les choses aux alentours prennent une autre tournure, la sensation d’un monde sans violence, Gandhi fumait-il de l’opium ? ou tout n’est que sérénité. Alors la tête renversée sur le fauteuil, on redécouvre par hasard le ciel d’étoiles. Infoutu de remettre le moindre nom sur l’une d’entre elles, on n’a jamais été fort pour Cassiopée, Galathée, et les constellations ont pour nous l’art abstrait de l’anonymat. Qu’importe, on laisse lentement la voûte céleste nous envoûter. Il y aurait des livres à écrire sur la contemplation des étoiles filant dans un ciel opiacé. Mille comètes dans la tête.

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Demain deuxième volet : brûler les livres de Florian Zeller.

 


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