Ma coupe du monde africaine

« Cette coupe du monde, au niveau du jeu, ne ressemble pas à grand-chose, et en tout cas ne ressemble pas à l’Afrique. Jeu étriqué, enthousiasme poussif, schéma tactique conservateur ».

C’était le début de mon billet, et le relisant, j’ai déjà l’impression qu’il me conduit vers une impasse. Et qu’après avoir écrit un billet antisémite, je suis en train de m’aventurer maintenant vers des écrits colonialistes…Marche arrière, donc. Car qu’est-ce qui ressemble à l’Afrique, en fait ? Il faudrait déjà que l’Afrique ressemble à quelque chose. Des gens habitant dans des huttes, vêtus de boubous, chantant en présentant un grand sourire édenté, et vénérant des icônes vaudous en mangeant du manioc ?… D’un cliché l’autre. Je suis en train d’achever la lecture d’un très bon ouvrage, coécrit par l’ancien directeur de l’Agence Française de Développement, Jean-Michel Severino, Le temps de l’Afrique. En quatrième de couverture, il attaque les images d’Epinal au marteau piqueur ; « On la croyait vide, rurale, animiste, pauvre, oubliée du monde. Or cinquante ans après les indépendances, la voilà pleine à craquer, urbaine, monothéiste. Si la misère et la violence y sévissent encore, la croissance économique y a repris ; les classes moyennes s’y développent. Elle est désormais au centre de nouveaux grands enjeux mondiaux. Bref, elle était « mal partie » ; la voilà de retour – à grande vitesse ».

Le reste du même acabit.

Ainsi l’Afrique protéiforme, multiple, complexe. Djibouti n’est pas l’Afrique, pas plus que la Côte d’Ivoire ou le Botswana ; c’en est un bout. Le temps de l’Afrique, donc. Mais pas le temps des buts, malheureusement.

Cela dit, quelles que soient les calamités qui nous sont imposées, des France/Uruguay, des Algérie/Slovaquie, comme autant de pains noirs à déguster en silence, une coupe du monde n’en demeure pas moins une coupe du monde. Pléonasme pour dire que durant quatre semaines, je n’ai pas prévu d’aller au théâtre le soir. D’ailleurs, cela tombe plutôt bien, à Djibouti, pas de théâtre.

Après Madagascar, c’est ma deuxième coupe du monde en Afrique – mais la première organisée en Afrique. Des constantes ; la bière (Three Horses Beer à Mada, Castle Beer à Djibouti) , les écrans géants, les images piratées par les télés nationales (avec ce qu’il faut de décrochages, de consultants atypiques, de débuts de deuxième mi-temps écornées par la publicité…), la ferveur populaire.

France/Uruguay, je l’ai vu au petit salon de l’hôtel Samrat de Dire-Dawa, en Ethiopie, où j’avais un peu plus tôt dans la journée représenté le bailleur de fonds lors d’un séminaire de clôture organisé par un Handicap International. En compagnie d’un Russe qui sentait le whisky, et me demandait pourquoi les joueurs français étaient globalement noirs. Je n’avais alors pas encore entendu parlé des vuvuzelas, et au début, avec le bourdonnement de frelon, j’ai cru que la réception était vraiment pourrie, jusqu’à ce qu’il disparaisse les premières pubs venues de la mi-temps. Le commentateur éthiopien était assez drôle ; dans un anglais ressemblant un peu à celui parlé en Inde, il répétait sans cesse, dès qu’un joueur se retrouvait dans une position un peu difficile, what can he do ? Vingt fois dans le match, Govou, what can he do, Ribery, what can he do, Anelka, what can he do ??!!! Il n’a jamais du reste proposé de réponses, pas plus que les joueurs de l’équipe de France ne l’ont trouvée…

Mais mon match référence, comme on dit, à la quasi issue de ce premier tour, demeure Ghana/Serbie, seule victoire africaine du tournoi à ce stade.

Je viens de débarquer à Addis-Abeba. Arrivé dans un hôtel du centre-ville, bel hôtel des années cinquante, un peu vétuste, un peu old school, mais avec un magnifique parc, les beaux jardins étant toujours les derniers à subir le poids des années, je suis attiré, tel un ours par le miel, par des bruits de foule, difficiles à caractériser, sinon qu’ils expriment toujours qu’il est en train de se passer quelque chose. Or j’ai toujours eu en horreur qu’il se passe quelque chose sans MOI ! (mon côté égocentrique). Alors j’y vais, à pied, me rapprochant des décibels, un peu comme les enfants guidés dans la rivière par le joueur de flûte. Mais au bout du chemin, il n’y pas de rivière, mais le stade national d’Addis, où au moment où j’arrive, siffle le coup de sifflet final de la finale du championnat de foot éthiopien, ayant opposé l’équipe de Dire-Dawa (deuxième ville du pays) à l’équipe de Saint-Georges (première bière du pays). Un peu comme si Bordeaux disputait la finale de la coupe de France contre Fischer, ou Marseille contre Meteor (la dernière bière brassée familialement en Alsace) !…

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J’arrive à me glisser dans les tribunes, le terrain ressemble à un champ de course après un grand Prix, il y a plus de mottes de terre que de gazon, mais surtout, parcourant la piste d’athlétisme qui encercle le terrain, défile en jouant la fanfare nationale éthiopienne. Avec un type en tête qui fait des majorettes…Autant d’airs repris a capella par un public en délire (Saint George, l’équipe d’Addis, l’ayant emportée deux à zéro) ; ça ressemble au You’ll never walk alone, des supporters de Liverpool, au niveau de l’intensité, et du « comme un seul homme », et ça donne des frissons. Après, le public s’égrène hors des travées, et là, sous le stade, comme pleins de petits souricières, il n’y a que des petits bistrots à la télé allumée et au fût coulant à flot, où vient de démarrer Ghana/Serbie. Solidarité panafricaine oblige, les Ethiopiens boivent de la bière et supportent le Ghana. Je suis assis sur une petite chaise, serré entre deux Ethiopiens, sans trop pouvoir bouger. Quand on sait que je suis Français, on me parle de Zidane, la martingale qui ne rate jamais, mieux que la Tour Eiffel. Après, le match se déroule, jusqu’à cette main serbe, et ce penalty transformé en douceur, en douceur, en douceur et profondeur, qui amène le petit bar à ébullition. Autour de moi, je paie quelques verres. C’est environ dix fois moins cher qu’en France, mais la gratitude est la même. Quand le Ghana a gagné, on sort du bar, et on s’installe en terrasse ; de là, je vois une petite boucherie de plein air, où pendent des carcasses de bœuf, et où des gens viennent acheter des côtes.

En photo, mes chats.

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