Papi, la dette, les Juifs et moi

Mon grand-père a quatre-vingt sept ans. Il est né à Mulhouse en avril 1923, et comme on dit, il a fait la guerre. Il l’a faite auprès des soldats malgré-nous, incorporé vers vingt ans dans l’armée allemande. Architecte de formation, il a pourtant passé la majeure partie de sa vie professionnelle à ne pas dessiner de maisons, mais à suivre le déroulement de chantiers, en tant que numéro deux de l’entreprise familiale de BTP, dirigée par son frère F., Oe. & Frères, qu’ils ont revendu ensemble au moment de la crise du bâtiment, à la fin des années 80. Sans doute un peu trop tard, et en tout cas il n’est pas devenu millionnaire, ce qui du reste n’a jamais été son objectif. Au décès de ma grand-mère S., il a vendu la maison qu’il partageait avec elle depuis cinquante années à Lutterbach pour construire une maison dans notre jardin, à Uffholtz. Une maison qu’il a dessinée, tout seul, à plus de 80 ans. L’architecture, c’est comme le vélo, je pense ; ça ne s’oublie pas. J’aime bien imaginer que papi habite dans une cabane au fond du jardin, mais en fait c’est une maison cossue, parfaitement isolée ; il a horreur des courants d’air. Aussi – il a toujours du chocolat noir dans le tiroir de la commode du salon, et j’aime bien le voir dessiner au crayon de bois dont il taille toujours les mines avec un couteau – jamais de taille-crayon. Il n’utilise pas non plus de logiciel de modélisation en trois dimensions. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’il est un peu « vieille France », à condition d’ôter tout pouvoir péjoratif à l’expression. Mais cela veut surtout dire qu’il a vécu l’essentiel de sa vie au XXème siècle, et qu’il est né alors que Raymond Poincaré inventait le Franc et qu’Aristide Briand était ministre des Affaires Etrangères, et on ne va pas lui demander en conséquence de remplir sa déclaration d’impôt sur Internet. Il m’a appris à jouer au bridge, et cultive des plants de tomate en déposant à chaque pied, au moment d’ensemencer, des sardines crues, censées apportées à la croissance du fruit les nutriments phosphatés dont il a besoin pour être bien rouge et permettre la préparation d’une sauce milanaise goutue.

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Il sait faire les crêpes, aussi. Sans m’étendre davantage sur son pedigree, il est difficile de nier que j’aime beaucoup mon grand-père, dont je ne prépare pas ici des éléments de langage pour un éloge posthume, vu qu’il est encore là, et bien là, en forme, souriant, et chaleureux, mais dont je tenais à vous présenter quelques brefs éléments biographiques pour nuancer (ou étayer) ce qui va suivre.

Je ne l’ai pas vu depuis cinq mois, et je me suis mis à penser subitement à lui au moment de la mise en banqueroute de la grecque, de la lente débâcle financière hellène.

Car en effet

– Nos idées politiques sont divergentes, inconciliables, je n’irais jamais lui donner une procuration, même si je ne douterais pas une seconde qu’il vote selon mes recommandations. Il a un sens de la morale, et une droiture, qui l’incline peut-être vers la droite, mais qui demeurent des qualités. Il a surtout un passé de dirigeant de petite entreprise qui lui fait abhorrer la gestion laxiste et les largesses budgétaires auxquelles il a une tendance un peu rapide à assimiler les gouvernements de gauche ; mais il m’a bien sûr toujours filé un peu de pognon quand j’en avais besoin.

Je me souviens surtout que, depuis que j’étais en âge (ou qu’il estimait que j’avais l’âge) de recevoir ce genre de conseils, il m’a mis en garde contre ; la dette, et les Juifs. C’est dit de manière très abrupte, mais c’est dit. Et ses saillies m’ont toujours mis en nage. Evidemment. Derrière l’obsession de juguler la dette, je voyais la mise en cause des politiques généreuses et redistributives des gouvernements socialistes. Et quant à pointer du doigt un lobby juif qui détiendrait les principaux leviers du pouvoir, ou pire, une propension du Juif à la rouerie ou à l’opportunisme, j’y distinguais des traces d’une vulgate antisémite décadente. D’un autre âge. Evidemment, ce n’était pas le mien.

Se méfier de la dette et des Juifs. Il y avait quelque chose qui me turlupinait dans ces propos à ce point éloignés de ce que je croyais. En général, d’un type qui dit ça, je me dis encore aujourd’hui ; c’est un con. Pas mon grand-père, évidemment.

Et si l’on examine ces presciences, à la lumière des développements récents de l’actualité (et il vaut mieux séparer la dette et les Juifs, il vaut mieux, on a à faire là à une matière sensible comme de la nitroglycérine), on peut dire ceci. Enfin, je le dis.

Sur la question de la dette, que les intuitions, les visions de papi, relevaient du plus pur flair, exactement celui qui manque à la plupart des éditorialistes actuels. A l’époque où la France était encore en pleine croissance, frôlait le plein-emploi, et construisait l’Europe en son centre, déjà il était accablé par le niveau de la dette atteint par notre pays, par les déficits abyssaux, à une époque où, il faut bien le dire, tout le monde s’en foutait, où personne ne connaissait le montant du service de la dette, et où on croyait que la dette était aussi virtuelle qu’une hypothèque au Monopoly. Aujourd’hui, force est de constater que c’est bien là le problème, que c’est bien là le que le bât blesse, au niveau de cet endettement public qui rend la France, mais surtout la Grèce, le Portugal, l’Espagne, pieds et poings liés à des créanciers capables de leur faire avaler le chapeau de la croissance, et d’imposer leurs exigences d’austérité, une dette qui étrangle les pays tel un spéculatif nœud coulant. On se rend compte aujourd’hui que la souveraineté des Etats est altérée lorsque le niveau d’endettement est trop fort, confère la politique macroéconomique de la Grèce aujourd’hui dictée par Bruxelles et le FMI. On se rend compte qu’il faudra rembourser l’argent emprunté, et cela, mon grand-père, que je considérais, du haut de mes vingt ans, étudiant à Sciences po, tout pétri de convictions idéalistes, comme un peine-à-jouir, un petit épargnant, un disciple du franc Pinay, l’avait deviné avant moi. Que le mérite lui soit rendu.

Ensuite sur la question des Juifs. Sur ce point-là, bien sûr, je n’irai pas prétendre qu’il a vu juste, ce qui ferait glisser le chat qui fume sur une pente un peu hasardeuse. Qui me vaudrait peut-être les honneurs de BHL ou de Yann Moix, si mon blog tombait un jour dans le domaine public. Mais en tout cas, à 18 ans, je pensais encore qu’il n’y avait pas de question juive. D’une certaine manière, que la judaïté n’existait pas. Ou qu’il n’y avait aucun caractère spécifique et commun qui permettait d’unifier cette question et de la rendre valable. Aujourd’hui, mon point de vue a changé. Après, entre autre, l’épisode des flottilles de Gaza, les protestations unanimes de la communauté internationale, et le silence un peu alambiqué de Washington, les soutiens aujourd’hui que continuent d’accorder à la politique israélienne un certain nombre de gens en France, dans les médias, dans les partis politiques, (ou plutôt les circonstances atténuantes qu’ils trouvent à Israël en l’occurrence), le fait que beaucoup d’entre eux soient juifs, le « deux-poids-deux-mesures » qui à chaque nouvelle entorse d’Israël au droit international, apparaît toujours un peu plus criant, tous ces éléments mis bout à bout font que la question d’un pouvoir juif, temporel ou intemporel, économique ou médiatique, mérite d’être posée. Surtout, mon grand-père, dont je réprouve sans équivoque le penchant antisémite, puisqu’il s’agit bien de cela, m’a amené à penser que l’histoire de l’antisémitisme était plus complexe que celle d’un racisme ordinaire ; et qu’il y a des gens, souvent de la « Vieille France », mais aussi des enfants de la banlieue, dont les mots peuvent paraître tout à fait abscons, et qui semblent sombrer dans une pensée antisémite comme dans une eau trouble, mais dont l’histoire individuelle, les faiblesses, les lectures, les rencontres, expliquent (et il faudrait ajouter, sans excuser), ce détour très sinueux, et font qu’ils n’en sont pas moins des gens de valeur. Comme mon grand-père. Autrement dit, que l’antisémitisme n’est pas une condition absolument éliminatoire de mon affection. C’est dit comme cela, et je pense que c’est choquant, mais je ne trouve pas de meilleure formule.  

 


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2 commentaires

  1. Juju dit :

    Grande classe petit Adou.
    C’est à la fois affectueux et objectif, anecdotique et politique, repentant mais pas tout à fait.
    J’adore ce texte, peut-être parce que moi aussi j’adore notre papi. Alors merci d’avoir mis ces mots là dans cet ordre là.

  2. Nanou dit :

    Adri, je te retrouve, quelle plume !
    La paresse , le boulot m’avaient un peu éloignée de ton blog mais je compte bien rattrapper le temps perdu!
    Le portait de Papy vaut son pesant de chocolat noir 70%, et il n’a pas fini de nous étonner ! Il développe en ce moment une vraie prise de conscience ECOLO ( d’ailleurs, les poissons dans les tomates .. )
    Tes chatons sont adorables, n’oublie pas de surveiller et de prévenir l’apparition de puces , c’est destroy, ça dure, ça revient, pas facile de s’en défaire surtout si tu as du parquet (expérience vécue !).
    Pour la première fois de ma vie, je figure sur une liste électorale ( 4 ème de liste MF France, syndicat de généralistes de base, en vue des elections URML de septembre !)ça me fais un peu de boulot mais c’est une jolie aventure
    Je t’embrasse , Nanou

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