Archive pour juin, 2010

Ma coupe du monde africaine

« Cette coupe du monde, au niveau du jeu, ne ressemble pas à grand-chose, et en tout cas ne ressemble pas à l’Afrique. Jeu étriqué, enthousiasme poussif, schéma tactique conservateur ».

C’était le début de mon billet, et le relisant, j’ai déjà l’impression qu’il me conduit vers une impasse. Et qu’après avoir écrit un billet antisémite, je suis en train de m’aventurer maintenant vers des écrits colonialistes…Marche arrière, donc. Car qu’est-ce qui ressemble à l’Afrique, en fait ? Il faudrait déjà que l’Afrique ressemble à quelque chose. Des gens habitant dans des huttes, vêtus de boubous, chantant en présentant un grand sourire édenté, et vénérant des icônes vaudous en mangeant du manioc ?… D’un cliché l’autre. Je suis en train d’achever la lecture d’un très bon ouvrage, coécrit par l’ancien directeur de l’Agence Française de Développement, Jean-Michel Severino, Le temps de l’Afrique. En quatrième de couverture, il attaque les images d’Epinal au marteau piqueur ; « On la croyait vide, rurale, animiste, pauvre, oubliée du monde. Or cinquante ans après les indépendances, la voilà pleine à craquer, urbaine, monothéiste. Si la misère et la violence y sévissent encore, la croissance économique y a repris ; les classes moyennes s’y développent. Elle est désormais au centre de nouveaux grands enjeux mondiaux. Bref, elle était « mal partie » ; la voilà de retour – à grande vitesse ».

Le reste du même acabit.

Ainsi l’Afrique protéiforme, multiple, complexe. Djibouti n’est pas l’Afrique, pas plus que la Côte d’Ivoire ou le Botswana ; c’en est un bout. Le temps de l’Afrique, donc. Mais pas le temps des buts, malheureusement.

Cela dit, quelles que soient les calamités qui nous sont imposées, des France/Uruguay, des Algérie/Slovaquie, comme autant de pains noirs à déguster en silence, une coupe du monde n’en demeure pas moins une coupe du monde. Pléonasme pour dire que durant quatre semaines, je n’ai pas prévu d’aller au théâtre le soir. D’ailleurs, cela tombe plutôt bien, à Djibouti, pas de théâtre.

Après Madagascar, c’est ma deuxième coupe du monde en Afrique – mais la première organisée en Afrique. Des constantes ; la bière (Three Horses Beer à Mada, Castle Beer à Djibouti) , les écrans géants, les images piratées par les télés nationales (avec ce qu’il faut de décrochages, de consultants atypiques, de débuts de deuxième mi-temps écornées par la publicité…), la ferveur populaire.

France/Uruguay, je l’ai vu au petit salon de l’hôtel Samrat de Dire-Dawa, en Ethiopie, où j’avais un peu plus tôt dans la journée représenté le bailleur de fonds lors d’un séminaire de clôture organisé par un Handicap International. En compagnie d’un Russe qui sentait le whisky, et me demandait pourquoi les joueurs français étaient globalement noirs. Je n’avais alors pas encore entendu parlé des vuvuzelas, et au début, avec le bourdonnement de frelon, j’ai cru que la réception était vraiment pourrie, jusqu’à ce qu’il disparaisse les premières pubs venues de la mi-temps. Le commentateur éthiopien était assez drôle ; dans un anglais ressemblant un peu à celui parlé en Inde, il répétait sans cesse, dès qu’un joueur se retrouvait dans une position un peu difficile, what can he do ? Vingt fois dans le match, Govou, what can he do, Ribery, what can he do, Anelka, what can he do ??!!! Il n’a jamais du reste proposé de réponses, pas plus que les joueurs de l’équipe de France ne l’ont trouvée…

Mais mon match référence, comme on dit, à la quasi issue de ce premier tour, demeure Ghana/Serbie, seule victoire africaine du tournoi à ce stade.

Je viens de débarquer à Addis-Abeba. Arrivé dans un hôtel du centre-ville, bel hôtel des années cinquante, un peu vétuste, un peu old school, mais avec un magnifique parc, les beaux jardins étant toujours les derniers à subir le poids des années, je suis attiré, tel un ours par le miel, par des bruits de foule, difficiles à caractériser, sinon qu’ils expriment toujours qu’il est en train de se passer quelque chose. Or j’ai toujours eu en horreur qu’il se passe quelque chose sans MOI ! (mon côté égocentrique). Alors j’y vais, à pied, me rapprochant des décibels, un peu comme les enfants guidés dans la rivière par le joueur de flûte. Mais au bout du chemin, il n’y pas de rivière, mais le stade national d’Addis, où au moment où j’arrive, siffle le coup de sifflet final de la finale du championnat de foot éthiopien, ayant opposé l’équipe de Dire-Dawa (deuxième ville du pays) à l’équipe de Saint-Georges (première bière du pays). Un peu comme si Bordeaux disputait la finale de la coupe de France contre Fischer, ou Marseille contre Meteor (la dernière bière brassée familialement en Alsace) !…

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J’arrive à me glisser dans les tribunes, le terrain ressemble à un champ de course après un grand Prix, il y a plus de mottes de terre que de gazon, mais surtout, parcourant la piste d’athlétisme qui encercle le terrain, défile en jouant la fanfare nationale éthiopienne. Avec un type en tête qui fait des majorettes…Autant d’airs repris a capella par un public en délire (Saint George, l’équipe d’Addis, l’ayant emportée deux à zéro) ; ça ressemble au You’ll never walk alone, des supporters de Liverpool, au niveau de l’intensité, et du « comme un seul homme », et ça donne des frissons. Après, le public s’égrène hors des travées, et là, sous le stade, comme pleins de petits souricières, il n’y a que des petits bistrots à la télé allumée et au fût coulant à flot, où vient de démarrer Ghana/Serbie. Solidarité panafricaine oblige, les Ethiopiens boivent de la bière et supportent le Ghana. Je suis assis sur une petite chaise, serré entre deux Ethiopiens, sans trop pouvoir bouger. Quand on sait que je suis Français, on me parle de Zidane, la martingale qui ne rate jamais, mieux que la Tour Eiffel. Après, le match se déroule, jusqu’à cette main serbe, et ce penalty transformé en douceur, en douceur, en douceur et profondeur, qui amène le petit bar à ébullition. Autour de moi, je paie quelques verres. C’est environ dix fois moins cher qu’en France, mais la gratitude est la même. Quand le Ghana a gagné, on sort du bar, et on s’installe en terrasse ; de là, je vois une petite boucherie de plein air, où pendent des carcasses de bœuf, et où des gens viennent acheter des côtes.

En photo, mes chats.

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Papi, la dette, les Juifs et moi

Mon grand-père a quatre-vingt sept ans. Il est né à Mulhouse en avril 1923, et comme on dit, il a fait la guerre. Il l’a faite auprès des soldats malgré-nous, incorporé vers vingt ans dans l’armée allemande. Architecte de formation, il a pourtant passé la majeure partie de sa vie professionnelle à ne pas dessiner de maisons, mais à suivre le déroulement de chantiers, en tant que numéro deux de l’entreprise familiale de BTP, dirigée par son frère F., Oe. & Frères, qu’ils ont revendu ensemble au moment de la crise du bâtiment, à la fin des années 80. Sans doute un peu trop tard, et en tout cas il n’est pas devenu millionnaire, ce qui du reste n’a jamais été son objectif. Au décès de ma grand-mère S., il a vendu la maison qu’il partageait avec elle depuis cinquante années à Lutterbach pour construire une maison dans notre jardin, à Uffholtz. Une maison qu’il a dessinée, tout seul, à plus de 80 ans. L’architecture, c’est comme le vélo, je pense ; ça ne s’oublie pas. J’aime bien imaginer que papi habite dans une cabane au fond du jardin, mais en fait c’est une maison cossue, parfaitement isolée ; il a horreur des courants d’air. Aussi – il a toujours du chocolat noir dans le tiroir de la commode du salon, et j’aime bien le voir dessiner au crayon de bois dont il taille toujours les mines avec un couteau – jamais de taille-crayon. Il n’utilise pas non plus de logiciel de modélisation en trois dimensions. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’il est un peu « vieille France », à condition d’ôter tout pouvoir péjoratif à l’expression. Mais cela veut surtout dire qu’il a vécu l’essentiel de sa vie au XXème siècle, et qu’il est né alors que Raymond Poincaré inventait le Franc et qu’Aristide Briand était ministre des Affaires Etrangères, et on ne va pas lui demander en conséquence de remplir sa déclaration d’impôt sur Internet. Il m’a appris à jouer au bridge, et cultive des plants de tomate en déposant à chaque pied, au moment d’ensemencer, des sardines crues, censées apportées à la croissance du fruit les nutriments phosphatés dont il a besoin pour être bien rouge et permettre la préparation d’une sauce milanaise goutue.

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Il sait faire les crêpes, aussi. Sans m’étendre davantage sur son pedigree, il est difficile de nier que j’aime beaucoup mon grand-père, dont je ne prépare pas ici des éléments de langage pour un éloge posthume, vu qu’il est encore là, et bien là, en forme, souriant, et chaleureux, mais dont je tenais à vous présenter quelques brefs éléments biographiques pour nuancer (ou étayer) ce qui va suivre.

Je ne l’ai pas vu depuis cinq mois, et je me suis mis à penser subitement à lui au moment de la mise en banqueroute de la grecque, de la lente débâcle financière hellène.

Car en effet

– Nos idées politiques sont divergentes, inconciliables, je n’irais jamais lui donner une procuration, même si je ne douterais pas une seconde qu’il vote selon mes recommandations. Il a un sens de la morale, et une droiture, qui l’incline peut-être vers la droite, mais qui demeurent des qualités. Il a surtout un passé de dirigeant de petite entreprise qui lui fait abhorrer la gestion laxiste et les largesses budgétaires auxquelles il a une tendance un peu rapide à assimiler les gouvernements de gauche ; mais il m’a bien sûr toujours filé un peu de pognon quand j’en avais besoin.

Je me souviens surtout que, depuis que j’étais en âge (ou qu’il estimait que j’avais l’âge) de recevoir ce genre de conseils, il m’a mis en garde contre ; la dette, et les Juifs. C’est dit de manière très abrupte, mais c’est dit. Et ses saillies m’ont toujours mis en nage. Evidemment. Derrière l’obsession de juguler la dette, je voyais la mise en cause des politiques généreuses et redistributives des gouvernements socialistes. Et quant à pointer du doigt un lobby juif qui détiendrait les principaux leviers du pouvoir, ou pire, une propension du Juif à la rouerie ou à l’opportunisme, j’y distinguais des traces d’une vulgate antisémite décadente. D’un autre âge. Evidemment, ce n’était pas le mien.

Se méfier de la dette et des Juifs. Il y avait quelque chose qui me turlupinait dans ces propos à ce point éloignés de ce que je croyais. En général, d’un type qui dit ça, je me dis encore aujourd’hui ; c’est un con. Pas mon grand-père, évidemment.

Et si l’on examine ces presciences, à la lumière des développements récents de l’actualité (et il vaut mieux séparer la dette et les Juifs, il vaut mieux, on a à faire là à une matière sensible comme de la nitroglycérine), on peut dire ceci. Enfin, je le dis.

Sur la question de la dette, que les intuitions, les visions de papi, relevaient du plus pur flair, exactement celui qui manque à la plupart des éditorialistes actuels. A l’époque où la France était encore en pleine croissance, frôlait le plein-emploi, et construisait l’Europe en son centre, déjà il était accablé par le niveau de la dette atteint par notre pays, par les déficits abyssaux, à une époque où, il faut bien le dire, tout le monde s’en foutait, où personne ne connaissait le montant du service de la dette, et où on croyait que la dette était aussi virtuelle qu’une hypothèque au Monopoly. Aujourd’hui, force est de constater que c’est bien là le problème, que c’est bien là le que le bât blesse, au niveau de cet endettement public qui rend la France, mais surtout la Grèce, le Portugal, l’Espagne, pieds et poings liés à des créanciers capables de leur faire avaler le chapeau de la croissance, et d’imposer leurs exigences d’austérité, une dette qui étrangle les pays tel un spéculatif nœud coulant. On se rend compte aujourd’hui que la souveraineté des Etats est altérée lorsque le niveau d’endettement est trop fort, confère la politique macroéconomique de la Grèce aujourd’hui dictée par Bruxelles et le FMI. On se rend compte qu’il faudra rembourser l’argent emprunté, et cela, mon grand-père, que je considérais, du haut de mes vingt ans, étudiant à Sciences po, tout pétri de convictions idéalistes, comme un peine-à-jouir, un petit épargnant, un disciple du franc Pinay, l’avait deviné avant moi. Que le mérite lui soit rendu.

Ensuite sur la question des Juifs. Sur ce point-là, bien sûr, je n’irai pas prétendre qu’il a vu juste, ce qui ferait glisser le chat qui fume sur une pente un peu hasardeuse. Qui me vaudrait peut-être les honneurs de BHL ou de Yann Moix, si mon blog tombait un jour dans le domaine public. Mais en tout cas, à 18 ans, je pensais encore qu’il n’y avait pas de question juive. D’une certaine manière, que la judaïté n’existait pas. Ou qu’il n’y avait aucun caractère spécifique et commun qui permettait d’unifier cette question et de la rendre valable. Aujourd’hui, mon point de vue a changé. Après, entre autre, l’épisode des flottilles de Gaza, les protestations unanimes de la communauté internationale, et le silence un peu alambiqué de Washington, les soutiens aujourd’hui que continuent d’accorder à la politique israélienne un certain nombre de gens en France, dans les médias, dans les partis politiques, (ou plutôt les circonstances atténuantes qu’ils trouvent à Israël en l’occurrence), le fait que beaucoup d’entre eux soient juifs, le « deux-poids-deux-mesures » qui à chaque nouvelle entorse d’Israël au droit international, apparaît toujours un peu plus criant, tous ces éléments mis bout à bout font que la question d’un pouvoir juif, temporel ou intemporel, économique ou médiatique, mérite d’être posée. Surtout, mon grand-père, dont je réprouve sans équivoque le penchant antisémite, puisqu’il s’agit bien de cela, m’a amené à penser que l’histoire de l’antisémitisme était plus complexe que celle d’un racisme ordinaire ; et qu’il y a des gens, souvent de la « Vieille France », mais aussi des enfants de la banlieue, dont les mots peuvent paraître tout à fait abscons, et qui semblent sombrer dans une pensée antisémite comme dans une eau trouble, mais dont l’histoire individuelle, les faiblesses, les lectures, les rencontres, expliquent (et il faudrait ajouter, sans excuser), ce détour très sinueux, et font qu’ils n’en sont pas moins des gens de valeur. Comme mon grand-père. Autrement dit, que l’antisémitisme n’est pas une condition absolument éliminatoire de mon affection. C’est dit comme cela, et je pense que c’est choquant, mais je ne trouve pas de meilleure formule.  

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