John Donne et notre politique d’immigration

Mercredi 5 mai, Là-bas si j’y suis, l’émission de Daniel Mermet sur France Inter vient de démarrer depuis un peu plus de trois minutes, sur le répondeur de l’émission, on entend le message suivant.

« Bonjour Daniel, c’est Isabelle, de Moselle. Je voulais raconter l’histoire d’un jeune homme de dix-sept ans, qui est polyhandicapé suite à une maladie assez sévère du cerveau. Il est venu avec ses parents clandestinement en France il y a deux ans, ses parents l’ont amené du Kosovo avec sa sœur, pour le faire soigner, pour avoir un diagnostic. Il a été admis chez nous, dans un institut d’éducation motrice pour enfants polyhandicapés lourds pour avoir les meilleurs soins. Les parents ont un numéro de sécurité sociale, le papa a décroché un CDI, la sœur était engagée dans un CAT, et nous avons vu débarquer trente gendarmes devant notre établissement, pour venir chercher le polyhandicapé, pour qu’il puisse être expulsé avec ses parents et sa sœur. Nous avons appris hier matin, donc à peine douze heures après cet évènement, qu’ils ont été effectivement mis dans un avion pour être renvoyé dans le Kosovo. Je dois dire que je suis dégoûtée, effrayée, je trouve que c’est inacceptable, pour faire du chiffre, on renvoie n’importe qui n’importe où, ce jeune homme ne pourra pas être soigné aussi bien que chez nous, et sa famille était totalement prête à s’intégrer, avait appris le français, voilà, merci, bonne journée ». La voix est calme, posée, tout ça est dit sans haine, sans rage (ou une rage rentrée), on sent beaucoup de dépit et d’amertume, de déception. Des histoires comme on en a lu beaucoup d’autres, des situations de fait que dénoncent quotidiennement
la CIMADE, les collectifs de défense des sans-papiers, l’association France Terre d’asile. Ou même, sur un autre mode, le film Welcome, de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon, très beau en maître nageur-sauveteur. Et pourtant, rien n’y fait. De nouveau le cœur se soulève, au propre comme au figuré, la nausée, l’envie de pleurer.

A cet instant, quand elle raccroche le téléphone, plus rien d’autre ne compte que le sort de cet adolescent kosovar polyhandicapé, et qui restera pour toujours un grand enfant.

Ainsi, il y a certaines fautes politiques qui sont irréparables, et que rien ne pourra jamais absoudre, l’action publique prend parfois certaines formes, tout en se drapant dans les habits du pragmatisme, de la restauration de l’autorité, de l’application de la loi (très cintrés, très automne-hiver) qui la marque définitivement du sceau de l’infamie. Et quand bien même un gouvernement, quel qu’il soit, parviendrait à résorber le chômage, à gagner un point de croissance, à améliorer la balance du commerce extérieur, quand bien même, il ne sera cependant qu’abjection et indignité tant qu’il se livrera à de telles pratiques, ou plutôt les cautionnera (car il y a toujours le filtre de la préfectorale, du droit administratif, des arrêtés de reconduite à la frontière derrière laquelle nos ministres (Intérieur, Immigration, Affaires étrangères) peuvent s’absoudre du prix des larmes, et se cacher comme des gamins ayant volé des billes et accusant le cancre), et qu’on en arrive finalement à pouvoir raconter ce genre d’histoire sur les ondes d’une radio publique, conte métaphorique de notre cinquième République sous une droite dite républicaine.

Alors évidemment, ce n’est pas en extrayant comme je le fais, un faits divers lacrymal, que l’on fait de la politique ; laissons ce procédé à notre gouvernement passé maître dans l’art de recycler l’émotion en texte de lois. Il n’est pas non plus question de crier au fascisme, ainsi que le fait très bien Bernard Henri-Levy, avec une régularité étonnante, vis-à-vis de toutes les opinions politiques qu’il n’a pas « copyrightées », surtout si elles se risquent à défendre les mouvements de libération de la Palestine. Ne faisons rien de cette histoire, mais sachons cependant qu’elle nous concerne tous, et qu’elle souille d’une tache indélébile notre devise, qui nous concerne tous également, Liberté, Egalité, Fraternité, que l’on a peine à écrire maintenant.

Ce mot de John Donne, écrivain anglais du XVIIème siècle, en exergue du roman de Hemingway, Pour qui sonne le glas. « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi » (Devotions upon Emergent Occasions, 1624).

John Donne et notre politique d'immigration  dans Les griffes à l'air JohnDonne

Je me rends compte, terminant ce billet, que si ce que contait cette auditrice de France Inter m’a autant ému, c’est parce que je suis incapable de me dire, ce qui en la circonstance serait une solution de facilité, que cet « incident » ne révèle que l’iniquité et la violence du gouvernement actuel ; en l’espèce, et à l’égard de cette famille kosovar, je ne parviens pas à ne pas me sentir, d’une certaine manière, solidaire du gouvernement de la France (comme partie faisant partie d’un tout), qui la renvoie en ses natals Balkans, et Dieu sait pourtant que je n’ai pas voté pour que cela arrive, que je n’y suis, si l’on veut, pour rien. Mais la responsabilité est diluée comme un whisky allongé à l’eau ; nous en avons tous une part.

La responsabilité d’essayer de faire cesser le glas.  

 


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