Rouki et Rilke

Hier soir, il s’est passé deux évènements d’une inégale ampleur, mais d’une égale tristesse : la descente en troisième division du Racing Club de Strasbourg, pour la première fois de son histoire et la mort de Rouki, le dernier petit chat qui était venu grossir les rangs de ma petite ménagerie, il y a une dizaine de jours, du haut de ses dix jours, de son poil tout effiloché, et des petites pattes épaisses comme des piques à brochette. Depuis dix jours, nous essayions de le faire vivre avec Julie, qui habite avec moi, en le nourrissant de crème chantilly (idéal pour la croissance, des laitages et des lipides, facile à mâcher même pour un chaton prématuré), ou de la sauce gluante contenue dans les boîtes de conserve renfermant des boules pour chat, et nous étions sur le point d’y parvenir ; il vivra !, avec doctement déclaré Julie le matin même, devant son regain de vitalité et son rythme de croissance chinois (10% de PIB depuis 10 ans).  Quand il nous était arrivé, il avait le pelage roux, il tenait difficilement debout ; souvent, sous le poids de son corps, il s’affaissait sur lui-même, les quatre fers en l’air, comme Bambi sur le lac gelé, si je me rappelle. Il partageait mon lit, me réveillait vers cinq heures du matin, à partir de mordillements et de frottages enfantins, il était l’un des seuls chats baptisés (de confession aphasique), il s’appelait Rouki, le nom était arrivé en même temps que lui, et l’un des meilleurs éléments de la félino-thérapie, quand il ronronnait sur vos genoux. Hier soir, il s’est aventuré un peu plus loin que d’habitude, sur la terrasse de plein pied, et il a été happé par un gros matou noir AFFREUX, qui rode de temps en temps par ici, et que je chasse toujours à coups de pierre, Intifada justifiée par deux homicides déjà perpétrés précédemment par lui sur deux nouveau-nés de la race des chats, pas en mesure de se défendre. Je sortais acheter du jus de tomate à l’épicerie de nuit lorsque le drame a eu lieu ; j’en ai été le témoin impuissant et incertain, mais les témoignages recueillis ensuite auprès des gardiens, et l’absence de Rouki depuis, corroborent la version suivante des faits ; le matou-maton attrapant Rouki dans sa gueule, s’enfuyant lâchement en tenant sa proie par la peau du cou, poursuivi avec hardiesse par la mère de trois autres petits chatons, s’étant découverte en ces circonstances tragiques protectrice de Rouki, instinct maternel et condamnation spontanée de délires cannibaliques pour le moins déplacés ; poursuite vaine, Rouki est ce soir bien mort, et un contrat plane sur la tête du chat criminel. Ne pouvant condamner le chat à des travaux d’intérêts généraux (tige), ni à dix ans de réclusion avec peine de sûreté, je pense que la peine de mort par contumace est la meilleure façon de rendre la justice. Autre dégât collatéral de ce triste incident ; avec le jus de tomates, il a bien fallu préparer plusieurs tournées de bloody mary pour noyer ma peine de cœur.

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Photo prise dans le salon la veille de sa mort.

Quant au Racing, à la différence de Rouki, il n’a sans doute que ce qu’il mérite ! Au moins entre-t-il dans le champ de cette chanson de Miossec que j’aime bien, évoluer en troisième division ! ( Comment t’as trouvé la  finale / Qu’en penses-tu dis-le moi/ Même si je ne suis qu’un bon  cheval  / Ou un gros bourrin, tu as le choix / Un arrière droit assez brutal  / Evoluant en D3 / Qui sent la bière et l’ animal / Les tacles et la mauvaise foi…)

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Ce matin, j’ai claqué cinq mille francs (vingt euros à peu près, mais avec l’Euro se cassant la gueule au rythme endiablé du sirtaki, plutôt vingt deux ou vingt trois euros, en fait) pour acheter de la presse ; notamment, Jeune Afrique, où cette semaine Ismaïl Omar Guelleh, de son nom de scène, est en couverture, et à travers lui Djibouti – dans le mesure où il en est le président. Vous pouvez lire cette interview en achetant Jeune Afrique (ce que je vous conseille).

Mais j’ai aussi acheté le Monde et le Canard enchaîné, où deux articles que j’ai lus cet après-midi se font écho, en cela qu’ils illustrent ce en quoi l’homme est en train de perdre la main sur le monde, au bénéfice de l’intelligence artificielle, ou plus généralement, des progrès de la science, mais il ne s’agit pas là de la découverte d’un vaccin, ou de technologies moins polluantes, la science progresse aujourd’hui dans bien des directions, et le plus souvent en direction d’une régression linéaire de l’humanité…d’une descente en rappel, jusqu’au fond du précipice.

L’article du Canard traite de ces nouveaux logiciels boursicoteurs « qui spéculent à la vitesse de la lumière », on les appelle les High Frequency Trading (HFT), où « il s’agit de passer des ordres d’achat et de vente dan un laps de temps qui se compte en microsecondes, en jouant sur les écarts infimes de la cote de certaines valeurs d’une place financière à l’autre ». Une pratique qui aurait généré en 2008 21 milliards de dollars de bénéfice pour le secteur financier américain. Ce qui est à la fois amusant, et complètement dingue, c’est que les opérateurs boursiers cherchent de plus en plus à acquérir des bureaux à toute proximité des banques, pour gagner l’infime fraction de seconde que met l’ordre à parcourir les fils électriques. Aussi, quand on en vient à mesurer le temps en millionième de seconde, on s’éloigne un peu des recommandations de Rainer Maria Rilke, le poète autrichien, qui écrit dans ses Lettres à un jeune poète : « Laissez à vos jugements leur évolution propre, silencieuse, sereine ; comme tout progrès, elle doit venir du fond de votre être et rien ne peut ni la presser, ni la hâter. Tout est là : porter à terme et enfanter. Il vous faut laisser chaque impression, chaque germe de sentiment s’accomplir en vous, dans l’obscur, l’indicible, l’inconscient, le domaine inaccessible à votre propre intelligence et attendre avec une humilité et une patience profondes l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté ; (…) mûrir comme l’arbre qui ne presse pas sa sève et affronte tranquillement les tourmentes printanières sans craindre qu’ensuite un été puisse ne pas venir. Il ne vient que pour les patients qui, sans souci, attendent aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux ».

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Je ne sais pas ce qui vient pour les traders du HFT, sinon des valises des billets, mais je ne vois personnellement pas le soleil pointer derrière ces pratiques de l’Homme pressé, ou alors le soleil de midi à Djibouti, celui qui détruit toute forme de vie (sauf à être un chameau ou une pierre).

L’article du Monde est consacré à un nouveau système dans les téléphones portables capables de cerner l’âge, le sexe, les goûts d’un utilisateur. Le directeur technique de l’entreprise qui entend commercialiser ce petit bijou prononce des phrases du genre ; « Nous avons réussi à créer une plate-forme agnostique, c’est-à-dire capable de digérer n’importe quel type d’information ; on peut bien sûr pister les téléphones grâce aux relais télécoms, mais ce n’est pas toujours assez précis ». J’aime bien dans cette dernière phrase l’usage qui est fait du mot « bien sûr ». Encore : « Notre système calcule l’âge d’un possesseur de mobile en se basant sur sa vitesse moyenne de déplacement. Les jeunes bougent vite, souvent, et de façon imprévisible. Les plus âgés se déplacent de façon plus lente et régulière. Aucun ingénieur n’y avait pensé ». Ces types devraient écrire des thèses de sociologie. Ils ont l’air d’avoir beaucoup d’idées nouvelles sur le genre humain. Ils envisagent de vendre à Google les informations recueillies sur leurs clients. Ils ont déjà prévu le slogan sous lequel commercialiser leur invention : « Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous voulez ». Moi, ce que je voudrais, c’est parfois (si on me le permettait) de déjeuner en paix, et d’abandonner sur une chaise les journaux du matin. Quant à savoir s’il va neiger à Djibouti, et si je lui ferai un bébé pour Noël, ce sera l’objet d’un autre billet…

 


Un commentaire

  1. Juju dit :

    L’histoire est attendrissante, certes, voire presque émouvante, mais de là à dire que ce petit Rouki était mignon…
    Je viens de lire d’une traite tous tes posts du mois de mai, et papa, qui lisait en parallèle sur son ordi, m’a ôté les mots de la bouche: « c’est dingue ce qu’il peut être bavard… »! On aime ça quand même. Go on.

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