Sans précédent

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On pourrait me reprocher de ne pas assez parler de Djibouti, pour consacrer mon écriture à des questions sociales (le droit de grève) ou cinématographiques (Pialat), alors qu’il est sans doute beaucoup de plumes qui sont mieux qualifiées en la matière, comme celles du Parti de gauche de Mélenchon, ou des Cahiers de cinéma, mais l’on écrit de ce qu’on peut (et de ce qu’on veut). Il n’est pas que je ne souhaite pas parler de Djibouti, mais l’essentiel de mon temps ici durant la semaine se consacre à ma charge professionnelle, laquelle tombe sous la coupe d’un devoir de réserve, pas autant vis-à-vis de mon employeur que de ce que je pourrais écrire de nos partenaires djiboutiens (lesquels sont toujours susceptibles de me lire, Djibouti est petit comme un jeu de cartes, et il n’y a pas mille blogs qui lui sont consacrés, quelques femmes de militaires s’y adonnant avec plus ou moins de réussite…). Quant à mes week-ends, ils ressemblent souvent à des dépliants Nouvelles frontières ; la semaine passée, dans des paillotes coincées entre un bras de mangrove, et une plage de sable (blanc, forcément blanc), eau à 28, et crabe au feu de bois, et sur ces moments de grande béatitude, mieux vaut garder un peu de pudeur.

Photos à l’appui ( et de moi pour une fois)…

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Néanmoins, il se passe des choses ici, que je vais essayer donc de vous retranscrire.

D’abord, la température qui monte. A Djibouti, parler de la pluie et du beau temps (et en l’espèce, surtout du beau temps), n’est pas à assimiler à des discussions convenues d’épicerie (car c’est toujours à l’épicerie du petit village de Voussac, où je passe mes vacances, que je parle du temps qu’il fait), mais constitue bien un sujet à part entière, avec ses multiples ramifications ; le prix de la facture d’électricité liée au fonctionnement des climatiseurs, un groupe électrogène qui dysfonctionne et les nuits d’insomnie à pleine sudation qui en découlent, le ravitaillement en pains de glace pour refroidir les glacières, l’endroit où trouver des maillots de corps qui épongent les corps sous les chemises à manches longues (plus chic), le liquide de refroidissement dont il ne faut jamais oublier de remplir le radiateur (ici remplacé par de l’eau, car sa consommation est trop importante), et toujours se réserver un temps pour prendre une douche, changer de fringues deux ou trois fois par jours, aux heures les plus chaudes, il m’est arrivé de prendre un taxi pour des trajets de 200 mètres.

Ensuite, les migrants. Pour l’Ethiopie voisine, l’eldorado, c’est l’Arabie saoudite. Aussi, il est assez fréquent, parcourant en voiture la grande route bitumée qui va du Nord au Sud, de croiser des colonnes de migrants, éthiopiens, déguenillés, loqueteux, marchant sous le soleil cagnard, avec pour tout bagage une demi bouteille de flotte. Ils sont l’homme dans sa plus simple expression ; rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre (mais il ne parlait pas d’eux), avec rien que leurs jambes pour marcher (et leurs yeux pour pleurer, s’ils n’étaient complètement déshydratés). Certains arrivent comme ça à pied depuis Dire-Dawa, ils ont déjà couvert plusieurs centaines de kilomètres, ont traversé la frontière clandestinement, et montent vers le Nord du pays, Obock, le Calais djiboutien d’où ils espèrent trouver une embarcation, pour franchir le détroit de Bab-el-Mandeb et gagner les côtes yéménites. Du Yémen, des véhicules les conduisent jusqu’à la frontière saoudienne, derrière laquelle les attend une nouvelle vie, où ils espèrent gagner suffisamment de devises, pour revenir rapidement en Ethiopie. Mais tous n’arrivent pas au Yémen ; les embarcations sont de fortune, les gardes-côtes ont intensifié leurs patrouilles, il est arrivé que des passeurs se débarrassent en pleine mer de leurs clandestins passagers, et la mer déverse régulièrement les corps de ces émigrés économiques sur les plages djiboutiennes. La semaine passée, un type de la mangrove, autour de laquelle nous instruisons un projet de préservation des « zones côtières vulnérables », m’a demandé sans rire, si, en sus des équipements électriques solaires et des forages promis au projet, il ne serait pas possible de financer la construction d’un cimetière marin, pour que cesse l’ensablement des corps rendus par la mer à même la plage. Il n’y avait ni ironie, ni tristesse dans sa demande, juste une considération pragmatique. Mais je ne connais pas très bien le sujet, seulement par le biais de ce qu’on m’a raconté, je ne peux pas m’étendre dessus, sauf à dire des conneries, je sais juste que traversent Djibouti des types qui n’ont rien et qui vont presque nulle part, qui marchent sous le soleil, et que de les voir, on se demande s’ils sont extrêmement courageux, ou fous, et s’ils souffrent de la soif et de la chaleur comme nous, et comment ils font pour trouver les forces de mettre un pas devant l’autre. En tout cas, il n’y a pas d’Eric Besson à Djibouti, les migrants ne sont pas, me semble t-il, persécutés, et surtout, l’Etat djiboutien n’a pas les moyens de se payer des charters, si bien que les autorités laissent ces types continuer leur marche forcée, à travers ce pays de désert, sachant que la misère, la mer, la maladie, ou parfois la bonne fortune, les exileront de Djibouti sans besoin de recourir à la force publique.

Encore, la réforme de la constitution. Sujet sensible, mais l’actuel dignitaire de la fonction présidentielle s’apprête à achever son second mandat, et la constitution prévoyait jusqu’alors l’interdiction de se présenter plus d’une fois. Dès lors, ce à quoi on pouvait s’attendre est arrivé la semaine passée ; le Parlement réuni en congrès a ratifié la révision constitutionnelle, remplaçant la limite du nombre de mandat par une limite d’âge. Le président actuel est encore jeune. La réforme a été approuvée par cinquante sept députés sur cinquante sept. En plus de la modification de cet article, la nouvelle constitution interdit la peine de mort, et prévoit l’établissement d’une seconde chambre, un Sénat, « comme dans les plus grandes démocraties occidentales », dixit la Nation.

Et puis ces petits riens du quotidien qui font Djibouti. Les lettres de candidature que l’on reçoit, pour le recrutement d’un cadre local, et qui sont toutes placées sous la « très haute distinction de votre éminence ». Les samossas que l’on achète dans la rue, 10 francs, pour un Euro, on en a 25, farcis à la viande, délicieux. Ces chats qui naissent, qui meurent, qui s’en vont et qui reviennent, sans que l’on sache jamais vraiment combien on en a, et où ils sont. Ces jus de fruits bus à l’une des terrasses faisant face au marché du samedi, qui est comme tous les marchés africains, haut en couleur, avec la gare de minibus toute proche, d’où partent en permanence des véhicules déglingués irriguant le pays. Ces chants, souvent harmonieux, du muezzin, résonnant dans les airs cinq fois par jour ; soit il faut augmenter le son dans les enceintes, soit baisser complètement pour profiter de la musicalité de la voix. Ces chauffeurs de taxi qui vous attendent quand vous allez faire vos courses, et la livraison des pizzas, où personne ne connaît jamais le nom des rues, mais où il faut donner le nom du gardien, et dire qu’on habite en face de l’avocat Montagné, un des notables de la ville. C’est drôle ; presque tous les gens que je rencontre ici, et qui habitent à Djibouti depuis deux ou trois années, ont le même discours ; on ne sait pas trop pourquoi, parfois Djibouti est un pays énervant, parfois on aurait envie de partir, ou de bousculer ces types qui passent toutes leurs après-midi assis à l’ombre, à mâcher du qat, mais on reste, Djibouti est un pays très attachant. Je pense que c’est le cas d’à peu près tous les endroits du monde, où l’on a vécu et construit quelque chose. Mais à Djiboubou, encore plus qu’ailleurs, c’est vrai.  

 


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