Archive pour mai, 2010

Les moyens du temps

Les moyens du temps marcel_gauchet 

Voici Marcel Gauchet, historien, philosophe, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes de Sciences Sociales (EHESS), co-fondateur avec Pierre Nora il y a trente ans, de la revue du Débat, sur les ondes de France Culture avant-hier, 26 mai 2010, au micro de Brice Teinturier, et Julie Clarini, dans l’émission Du Grain à Moudre, Marcel Gauchet, c’est vraiment un nom de jeune, et qui dit en substance, des choses desquelles je me sens proche, des coups de griffe que j’ai essayé de donner tout seul dans quelques uns de mes derniers billets, mais il y a là en plus le poids de la sagesse et de l’expérience qui leste le propos, alors le voici, un discours oral retranscrit presque sans aucun additif, c’est dire si Marcel Gauchet est un brillant orateur, en haut de casse, les mots sur lesquels sa voix s’accentue en même temps qu’elle se ralentit, une voix qui ressemble un peu à celle de Michel Foucault, un autre toujours jeune.

« Nous sommes dans le moment du creux de la vague, c’est à un dire à un moment de crise majeure, sur le plan économique, sur le plan social et sur le plan identitaire à l’échelle de l’Europe. (…) De là à savoir ce qui peut sortir de ce phénomène de tourment profond où nous sommes, je serais bien en peine de le dire, je crois que la prudence est de mise en effet, mais au-delà il faut bien dire que nous sommes dans un pot au noir (poteau noir ?, ndlr) dont on ne voit rien de clair surgir, et notamment pour une raison, c’est que nous sommes au niveau encéphalogramme PLAT de la vie collective ; nous avons en fait vécu depuis trente ans un mouvement profond de nos sociétés qui a conduit à les détourner de la réflexion, avec une idée fondamentale, c’est que tout ça marche tout seul, et que plus ça marche tout seul mieux ça marche. C’est l’essence au fond du libéralisme dans sa version primaire, mais cela a profondément pénétré les esprits, ça s’est accompagné d’un mouvement d’ultraspécialisation de la connaissance scientifique et universitaire qui fait que les DIRECTIONS générales ne sont plus discernables, nous n’avons pas d’esthétique de rechange et ce qui pointait à l’horizon, nous ne voyons pas les artistes d’avant-garde qui ont très souvent dans l’histoire été les INDICATEURS de la voie qui allait se dessiner ; nous ne voyons pas une philosophie correspondant à une sensibilité comme un peu l’existentialisme en 1945, l’exemple absolu, nous n’avons pas de tels mouvements où les idées se connectent sur un sentiment de vécu, par la majorité des acteurs sinon tous, de telle sorte que nous sommes en peine, et pour moi l’enjeu du moment c’est la capacité de nos société à redécouvrir cette chose élémentaire qu’elles n’auraient jamais dû oublier ; qu’elles ont besoin d’idées pour vivre et pour fonctionner, elles ont essayé de s’en passer et ça ne leur a pas réussi. (…)

Au lancement de la revue du Débat, ce qui dominait la conscience collective, c’était une idéologie bien particulière, pour la ramasser en un mot ; révolution ; l’idée que l’histoire est faite pour aboutir vers un terme, une transformation majeure qui constituera l’avènement d’une société de type supérieur. Alors il y avait toutes sortes de manières de l’entendre, il y avait beaucoup de divisions, c’était très conflictuel, mais il y avait une sorte de perspective, d’ailleurs une partie des gens s’y opposaient, vertement, avec violence, mais c’était ça qui organisait la vie intellectuelle, et autour de cette perspective, vous aviez justement une VITALITE des idées, les gens pouvaient par ailleurs soutenir des thèses folles, ils étaient obligés de les ARGUMENTER, et les idées étaient au centre de la discussion collective, pas simplement dans le milieu des intellectuels, mais beaucoup plus largement, dans la cité, je remonte un peu plus en arrière parc que l’exemple est resté mémorable, une discussion comme celle qui a eu lieu entre Sartre et Camus au sortir de la deuxième guerre mondiale, concernait non pas seulement un étroit milieu intellectuel mais tous les citoyens éclairés qui d’une manière ou d’une autre se retrouvaient, dans les options en présence et je pense que c’était CELA, les technocrates de l’époque encore au début du Débat étaient des gens dont le souci n’était pas seulement de mettre en musique la politique gouvernementale, ou de trouver des remèdes aux dysfonctionnements de la mécanique, c’était des gens qui cherchaient des PERSPECTIVES de TRANSFORMATION sociale, raisonnables, vers plus de justice, plus d’efficacité, mais tout cela au nom d’une recherche de l’idéal collectif et après la discussion des moyens du temps ».

La discussion des moyens du temps mériterait d’être reprise là où elle a été laissée…

Note plus légère, en contrepoint. Cette photo ce matin dans la Nation. Djibouti est un pays où la chèvre est considérée comme un animal domestique.

 

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De la difficulté de boire du vin rouge à Djibouti

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Là je bois un verre de vin rouge, mais beaucoup trop cuit, c’est un vin cuit, mais qui est pas censé l’être, vu que c’est du merlot. Le problème des vins rouge, ici, c’est que les caisses qui les contiennent restent durant des semaines en dédouanement entreposées dans des containers non réfrigérés dans des grands parkings horribles à côté de la zone franche du port, le genre d’endroit où il fait environ 60°C dix heures par jour, et il est pas question de donner la température à l’ombre, vu qu’il n’y en a pas. Ça se trouve, il y aurait des caméras embarquées, on verrait le vin bouillir à gros bouillon dans les bouteilles, parfois même le bouchon de liège sort de lui-même du goulot, enfin c’est incroyable, Djibouti est le premier endroit où je place mes bouteilles de vin rouge au frigo, alors que je suis un puriste, mais ça n’empêche, il est quand même pas très bon à boire – mais il saoule. Mais j’écrivais pas pour parler de l’ivresse du vin rouge, mais plutôt du vertige qui m’a saisi ce matin en faisant un petit tour d’actualité en arrivant au bureau, la revue de presse des temps modernes activité à laquelle s’adonne je pense 80% des travailleurs de bureau au XXIème siècle. C’est réalisé sans trucage, voici cinq infos lues à la suite et à la louche. On a l’impression d’être dans un manège de foire, ou dans un train fantôme, et de partout, à tout moment peuvent surgir des choses étonnantes.
C’est parti.

1. L’avocat de l’étudiante Zoé Renault, David Koubbi, annonce avoir envoyé le 17 mai une lettre recommandée au PDG de Renault, Carlos Ghosn, lui demandant de tout simplement renoncer à l’utilisation du prénom « Zoé » pour sa future voiture électrique qui arrivera en 2012.
Zoé Renault redoute en effet les railleries et les blagues qui pourraient être faites à l’égard de son prénom.
(…) Un porte-parole de Renault a répondu : « Les appellations de noms de voitures sont déterminées par des comités d’appellations. Des prénoms utilisés dans d’autres domaines que l’automobile, il y en a pléthore », a-t-il ajouté. « +Zoé+ n’est pas sorti comme ça d’un chapeau. Pour nous, c’est un véhicule qui a des valeurs positives, une image positive. Le Z et le E de +Zoé+ (font référence) à zéro émission ».

2. BP ne parvient pas à venir à bout de la pire marée noire de l’histoire des Etats-Unis. Le groupe pétrolier essaye donc toutes les solutions possibles et va tenter d’injecter du ciment dans le puits de pétrole qui fuit depuis plus d’un mois dans le golfe du Mexique. Le groupe pétrolier britannique a affirmé mardi qu’il lancerait dans les « prochains jours » l’opération consistant à injecter de la boue dans le puits afin d’en réduire la pression, puis à le boucher avec du ciment. Si le résultat s’avère concluant, l’entreprise tentera de boucher la fuite mercredi.

3. La ville de Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, a reçu un don de 700.000 euros de l’un de ses résidents, un cheikh proche de la famille royale des Emirats arabes unis, a-t-on appris mardi auprès de la mairie. Selon l’élu, le cheikh a décidé de financer le parc de la ville, situé au bord du lac Léman, en affirmant avoir été «impressionné» par ce parc de quatre hectares et demi et «séduit par les arbres et la nature».«C’est une tradition pour les familles du Golfe de faire un don quand elles se sentent bien dans une ville», a ajouté M. Denais qui fera voter l’acceptation du chèque lors du conseil municipal de mercredi.

4. Le ministre polonais de l’Intérieur Jerzy Miller a accusé mardi les castors d’avoir contribué aux inondations qui affectent la Pologne et qui y ont déjà provoqué la mort de 15 personnes. «Le plus grand ennemi des digues, c’est un animal qui s’appelle le castor. Les castors vivent partout le long des digues de la Vistule et contribuent largement à leur détérioration», a déclaré M. Miller lors d’une conférence de presse. Selon les services de protection de la nature, quelque 50.000 castors vivent en Pologne où ils sont partiellement protégés.

5. Dix hommes armés ont abattu quatorze personnes, pour la plupart des orfèvres, mardi sur un marché de Bagdad, a-t-on appris de source proche du ministère irakien de l’Intérieur. L’attaque s’est déroulée dans le quartier de Bayaa, une zone sévèrement surveillée par les forces de sécurité, a-t-on ajouté.

Ce ne sont pas des infos puisées dans les insolites Yahoo !, dans un quelconque bêtisier, un florilège des dépêches les plus croustillantes de l’année, mais c’est le lot commun d’une journée normale, l’actualité du monde un 25 mai de l’année 2010.
Ce qui est très étonnant, c’est que toutes ces informations sont comme l’air du temps que l’on aurait saponifié pour en extraire leur huile essentielle ou du savon, qu’il y a presque tout ici. Où l’on vogue entre ultra-modernité et archaïsme médiéval, et où la nature nous dépasse en même temps que nous la maltraitons, enfin un monde où l’homme, à force de vouloir exercer son contrôle sur tout finit par exercer une pression trop forte sur le monde qui l’entoure, et son environnement, qui lui glisse dans les mains, comme si l’on essayait d’écraser dans sa pogne une savonnette.
Et ça c’est nouveau. A mon avis, si l’on doit dater cela, c’est aux environs du tournant des années 2000. Avant, il y avait eu déjà des précédents, des catastrophes, Tchernobyl, Bhopal, mais on y comprenait quelque chose, on savait qu’il y avait un réacteur qui avait explosé et fissuré les murs de son sarcophage, ou une réaction chimique incontrôlée. Quand il y avait une marée noire, on distribuait des gants en latex aux gens pour qu’ils récupèrent les galettes sur les plages. Ici, qui comprend vraiment ce qui s’est passé, et ce qui se passe encore, avec ce puits « off-shore » (existe-t-il seulement un mot français) qui déverse son brut à 1500 mètres de profondeur, là où même un type de la trempe d’Umberto Pellizari ou de Jean-Marc Barr n’est jamais descendu, et dans lequel on essaie d’injecter de la boue ? Avant, les gens qui étaient riches avaient réussi dans les affaires, ou étaient des aristocrates héritiers de Philippe-le-Bel, mais il n’y avait pas de cheik dubaïote pour financer les espaces verts d’une petite ville de Haute-Savoie… Les castors étaient surtout dans les dessins animés, et les gens des services de marketing donnaient pas des noms de gens à leur voiture (j’aime bien la tentative d’explication du directeur de la communication, le Z et le E aux extrémités de Zoé pour zéro émission, mais alors pourquoi n’appellerait-il pas sa bagnole zèbre, ou zéolite, ou Zambie (peut-être parce que le PIB (sans parler de l’IDH) de ce pays est trop mauvais et que ça donnerait une mauvaise image de marque de Renault). Enfin, dans la dernière, on en revient aux fondamentaux, à la barbarie, à l’intemporel, à la violence sans nom, et c’est comme un retour à la réalité, brutal, absurde « pour la plupart des orfèvres », mais un retour à la réalité du monde quand même – car tout le reste, leurs conneries de baptiser d’un prénom d’hôtesse d’accueil une voiture, les dons de ces gens qui ont fait fortune dans ces puits de pétrole qui explosent dans les marécages de Louisiane, les bayous, (y a-t-il un plus beau nom ?), c’est de la fiction de Série B.
Mon vin rouge, aussi, il tache, mais c’est la vie qu’on peut sentir sous les doigts (et les papilles).
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John Donne et notre politique d’immigration

Mercredi 5 mai, Là-bas si j’y suis, l’émission de Daniel Mermet sur France Inter vient de démarrer depuis un peu plus de trois minutes, sur le répondeur de l’émission, on entend le message suivant.

« Bonjour Daniel, c’est Isabelle, de Moselle. Je voulais raconter l’histoire d’un jeune homme de dix-sept ans, qui est polyhandicapé suite à une maladie assez sévère du cerveau. Il est venu avec ses parents clandestinement en France il y a deux ans, ses parents l’ont amené du Kosovo avec sa sœur, pour le faire soigner, pour avoir un diagnostic. Il a été admis chez nous, dans un institut d’éducation motrice pour enfants polyhandicapés lourds pour avoir les meilleurs soins. Les parents ont un numéro de sécurité sociale, le papa a décroché un CDI, la sœur était engagée dans un CAT, et nous avons vu débarquer trente gendarmes devant notre établissement, pour venir chercher le polyhandicapé, pour qu’il puisse être expulsé avec ses parents et sa sœur. Nous avons appris hier matin, donc à peine douze heures après cet évènement, qu’ils ont été effectivement mis dans un avion pour être renvoyé dans le Kosovo. Je dois dire que je suis dégoûtée, effrayée, je trouve que c’est inacceptable, pour faire du chiffre, on renvoie n’importe qui n’importe où, ce jeune homme ne pourra pas être soigné aussi bien que chez nous, et sa famille était totalement prête à s’intégrer, avait appris le français, voilà, merci, bonne journée ». La voix est calme, posée, tout ça est dit sans haine, sans rage (ou une rage rentrée), on sent beaucoup de dépit et d’amertume, de déception. Des histoires comme on en a lu beaucoup d’autres, des situations de fait que dénoncent quotidiennement
la CIMADE, les collectifs de défense des sans-papiers, l’association France Terre d’asile. Ou même, sur un autre mode, le film Welcome, de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon, très beau en maître nageur-sauveteur. Et pourtant, rien n’y fait. De nouveau le cœur se soulève, au propre comme au figuré, la nausée, l’envie de pleurer.

A cet instant, quand elle raccroche le téléphone, plus rien d’autre ne compte que le sort de cet adolescent kosovar polyhandicapé, et qui restera pour toujours un grand enfant.

Ainsi, il y a certaines fautes politiques qui sont irréparables, et que rien ne pourra jamais absoudre, l’action publique prend parfois certaines formes, tout en se drapant dans les habits du pragmatisme, de la restauration de l’autorité, de l’application de la loi (très cintrés, très automne-hiver) qui la marque définitivement du sceau de l’infamie. Et quand bien même un gouvernement, quel qu’il soit, parviendrait à résorber le chômage, à gagner un point de croissance, à améliorer la balance du commerce extérieur, quand bien même, il ne sera cependant qu’abjection et indignité tant qu’il se livrera à de telles pratiques, ou plutôt les cautionnera (car il y a toujours le filtre de la préfectorale, du droit administratif, des arrêtés de reconduite à la frontière derrière laquelle nos ministres (Intérieur, Immigration, Affaires étrangères) peuvent s’absoudre du prix des larmes, et se cacher comme des gamins ayant volé des billes et accusant le cancre), et qu’on en arrive finalement à pouvoir raconter ce genre d’histoire sur les ondes d’une radio publique, conte métaphorique de notre cinquième République sous une droite dite républicaine.

Alors évidemment, ce n’est pas en extrayant comme je le fais, un faits divers lacrymal, que l’on fait de la politique ; laissons ce procédé à notre gouvernement passé maître dans l’art de recycler l’émotion en texte de lois. Il n’est pas non plus question de crier au fascisme, ainsi que le fait très bien Bernard Henri-Levy, avec une régularité étonnante, vis-à-vis de toutes les opinions politiques qu’il n’a pas « copyrightées », surtout si elles se risquent à défendre les mouvements de libération de la Palestine. Ne faisons rien de cette histoire, mais sachons cependant qu’elle nous concerne tous, et qu’elle souille d’une tache indélébile notre devise, qui nous concerne tous également, Liberté, Egalité, Fraternité, que l’on a peine à écrire maintenant.

Ce mot de John Donne, écrivain anglais du XVIIème siècle, en exergue du roman de Hemingway, Pour qui sonne le glas. « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi » (Devotions upon Emergent Occasions, 1624).

John Donne et notre politique d'immigration  dans Les griffes à l'air JohnDonne

Je me rends compte, terminant ce billet, que si ce que contait cette auditrice de France Inter m’a autant ému, c’est parce que je suis incapable de me dire, ce qui en la circonstance serait une solution de facilité, que cet « incident » ne révèle que l’iniquité et la violence du gouvernement actuel ; en l’espèce, et à l’égard de cette famille kosovar, je ne parviens pas à ne pas me sentir, d’une certaine manière, solidaire du gouvernement de la France (comme partie faisant partie d’un tout), qui la renvoie en ses natals Balkans, et Dieu sait pourtant que je n’ai pas voté pour que cela arrive, que je n’y suis, si l’on veut, pour rien. Mais la responsabilité est diluée comme un whisky allongé à l’eau ; nous en avons tous une part.

La responsabilité d’essayer de faire cesser le glas.  

Rouki et Rilke

Hier soir, il s’est passé deux évènements d’une inégale ampleur, mais d’une égale tristesse : la descente en troisième division du Racing Club de Strasbourg, pour la première fois de son histoire et la mort de Rouki, le dernier petit chat qui était venu grossir les rangs de ma petite ménagerie, il y a une dizaine de jours, du haut de ses dix jours, de son poil tout effiloché, et des petites pattes épaisses comme des piques à brochette. Depuis dix jours, nous essayions de le faire vivre avec Julie, qui habite avec moi, en le nourrissant de crème chantilly (idéal pour la croissance, des laitages et des lipides, facile à mâcher même pour un chaton prématuré), ou de la sauce gluante contenue dans les boîtes de conserve renfermant des boules pour chat, et nous étions sur le point d’y parvenir ; il vivra !, avec doctement déclaré Julie le matin même, devant son regain de vitalité et son rythme de croissance chinois (10% de PIB depuis 10 ans).  Quand il nous était arrivé, il avait le pelage roux, il tenait difficilement debout ; souvent, sous le poids de son corps, il s’affaissait sur lui-même, les quatre fers en l’air, comme Bambi sur le lac gelé, si je me rappelle. Il partageait mon lit, me réveillait vers cinq heures du matin, à partir de mordillements et de frottages enfantins, il était l’un des seuls chats baptisés (de confession aphasique), il s’appelait Rouki, le nom était arrivé en même temps que lui, et l’un des meilleurs éléments de la félino-thérapie, quand il ronronnait sur vos genoux. Hier soir, il s’est aventuré un peu plus loin que d’habitude, sur la terrasse de plein pied, et il a été happé par un gros matou noir AFFREUX, qui rode de temps en temps par ici, et que je chasse toujours à coups de pierre, Intifada justifiée par deux homicides déjà perpétrés précédemment par lui sur deux nouveau-nés de la race des chats, pas en mesure de se défendre. Je sortais acheter du jus de tomate à l’épicerie de nuit lorsque le drame a eu lieu ; j’en ai été le témoin impuissant et incertain, mais les témoignages recueillis ensuite auprès des gardiens, et l’absence de Rouki depuis, corroborent la version suivante des faits ; le matou-maton attrapant Rouki dans sa gueule, s’enfuyant lâchement en tenant sa proie par la peau du cou, poursuivi avec hardiesse par la mère de trois autres petits chatons, s’étant découverte en ces circonstances tragiques protectrice de Rouki, instinct maternel et condamnation spontanée de délires cannibaliques pour le moins déplacés ; poursuite vaine, Rouki est ce soir bien mort, et un contrat plane sur la tête du chat criminel. Ne pouvant condamner le chat à des travaux d’intérêts généraux (tige), ni à dix ans de réclusion avec peine de sûreté, je pense que la peine de mort par contumace est la meilleure façon de rendre la justice. Autre dégât collatéral de ce triste incident ; avec le jus de tomates, il a bien fallu préparer plusieurs tournées de bloody mary pour noyer ma peine de cœur.

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Photo prise dans le salon la veille de sa mort.

Quant au Racing, à la différence de Rouki, il n’a sans doute que ce qu’il mérite ! Au moins entre-t-il dans le champ de cette chanson de Miossec que j’aime bien, évoluer en troisième division ! ( Comment t’as trouvé la  finale / Qu’en penses-tu dis-le moi/ Même si je ne suis qu’un bon  cheval  / Ou un gros bourrin, tu as le choix / Un arrière droit assez brutal  / Evoluant en D3 / Qui sent la bière et l’ animal / Les tacles et la mauvaise foi…)

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Ce matin, j’ai claqué cinq mille francs (vingt euros à peu près, mais avec l’Euro se cassant la gueule au rythme endiablé du sirtaki, plutôt vingt deux ou vingt trois euros, en fait) pour acheter de la presse ; notamment, Jeune Afrique, où cette semaine Ismaïl Omar Guelleh, de son nom de scène, est en couverture, et à travers lui Djibouti – dans le mesure où il en est le président. Vous pouvez lire cette interview en achetant Jeune Afrique (ce que je vous conseille).

Mais j’ai aussi acheté le Monde et le Canard enchaîné, où deux articles que j’ai lus cet après-midi se font écho, en cela qu’ils illustrent ce en quoi l’homme est en train de perdre la main sur le monde, au bénéfice de l’intelligence artificielle, ou plus généralement, des progrès de la science, mais il ne s’agit pas là de la découverte d’un vaccin, ou de technologies moins polluantes, la science progresse aujourd’hui dans bien des directions, et le plus souvent en direction d’une régression linéaire de l’humanité…d’une descente en rappel, jusqu’au fond du précipice.

L’article du Canard traite de ces nouveaux logiciels boursicoteurs « qui spéculent à la vitesse de la lumière », on les appelle les High Frequency Trading (HFT), où « il s’agit de passer des ordres d’achat et de vente dan un laps de temps qui se compte en microsecondes, en jouant sur les écarts infimes de la cote de certaines valeurs d’une place financière à l’autre ». Une pratique qui aurait généré en 2008 21 milliards de dollars de bénéfice pour le secteur financier américain. Ce qui est à la fois amusant, et complètement dingue, c’est que les opérateurs boursiers cherchent de plus en plus à acquérir des bureaux à toute proximité des banques, pour gagner l’infime fraction de seconde que met l’ordre à parcourir les fils électriques. Aussi, quand on en vient à mesurer le temps en millionième de seconde, on s’éloigne un peu des recommandations de Rainer Maria Rilke, le poète autrichien, qui écrit dans ses Lettres à un jeune poète : « Laissez à vos jugements leur évolution propre, silencieuse, sereine ; comme tout progrès, elle doit venir du fond de votre être et rien ne peut ni la presser, ni la hâter. Tout est là : porter à terme et enfanter. Il vous faut laisser chaque impression, chaque germe de sentiment s’accomplir en vous, dans l’obscur, l’indicible, l’inconscient, le domaine inaccessible à votre propre intelligence et attendre avec une humilité et une patience profondes l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté ; (…) mûrir comme l’arbre qui ne presse pas sa sève et affronte tranquillement les tourmentes printanières sans craindre qu’ensuite un été puisse ne pas venir. Il ne vient que pour les patients qui, sans souci, attendent aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux ».

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Je ne sais pas ce qui vient pour les traders du HFT, sinon des valises des billets, mais je ne vois personnellement pas le soleil pointer derrière ces pratiques de l’Homme pressé, ou alors le soleil de midi à Djibouti, celui qui détruit toute forme de vie (sauf à être un chameau ou une pierre).

L’article du Monde est consacré à un nouveau système dans les téléphones portables capables de cerner l’âge, le sexe, les goûts d’un utilisateur. Le directeur technique de l’entreprise qui entend commercialiser ce petit bijou prononce des phrases du genre ; « Nous avons réussi à créer une plate-forme agnostique, c’est-à-dire capable de digérer n’importe quel type d’information ; on peut bien sûr pister les téléphones grâce aux relais télécoms, mais ce n’est pas toujours assez précis ». J’aime bien dans cette dernière phrase l’usage qui est fait du mot « bien sûr ». Encore : « Notre système calcule l’âge d’un possesseur de mobile en se basant sur sa vitesse moyenne de déplacement. Les jeunes bougent vite, souvent, et de façon imprévisible. Les plus âgés se déplacent de façon plus lente et régulière. Aucun ingénieur n’y avait pensé ». Ces types devraient écrire des thèses de sociologie. Ils ont l’air d’avoir beaucoup d’idées nouvelles sur le genre humain. Ils envisagent de vendre à Google les informations recueillies sur leurs clients. Ils ont déjà prévu le slogan sous lequel commercialiser leur invention : « Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous voulez ». Moi, ce que je voudrais, c’est parfois (si on me le permettait) de déjeuner en paix, et d’abandonner sur une chaise les journaux du matin. Quant à savoir s’il va neiger à Djibouti, et si je lui ferai un bébé pour Noël, ce sera l’objet d’un autre billet…

Au bout du rouleau

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Ce matin, j’ai la peau comme celle d’un grand brûlé. Non pas de cloques, pas de lambeaux de peaux qui s’en vont (et qu’on retrouve ça et là) comme on effeuillerait un artichaut, mais la peau tannée par le soleil comme un vieux cuir, rêche, brûlante, et que parvient à peine à assouplir la crème hydratante dont je m’oins, à l’huile d’olivier. C’est d’avoir, hier, disputé le tournoi de beach-volley organisé sur la plage du Héron par la fédération djiboutienne. Pourtant, le rendez-vous était matinal pour un vendredi, où les matinées sont grasses comme du saindoux. Mais aux premiers matchs disputés dans la relative clémence du soleil, à 8 heures, succédèrent les matchs du soleil de onze heures, puis les matchs du soleil de treize heures, et la triplette dont j’étais le capitaine (l’équipe des 3A, non pas de l’école internationale du commerce et développement, mais d’Ali, Alex, et Adri, Ali, ayant remplacé au pied levé (ainsi qu’au bras levé, lui permettant alternativement de contrer ou de smasher) Farid, dont la ligne téléphonique, lorsque nous essayâmes de le joindre au petit matin, face aux récriminations d’une équipe de militaires allemands, qui eux étaient arrivés à l’heure (la fameuse ponctualité germanique) et faisaient pression sur le staff pour que notre équipe soit déclarée forfait général, fut décrochée par la voix d’une fille de la nuit qui nous expliqua que Farid, s’étant couché à sept heures du matin, et dormant dans ses bras, ne pourrait pas se présenter devant le filet de beach-volley à l’heure convenue – il finit par émerger en début d’après-midi, alors que nous avions déjà bien fini de transpirer nos cinq litres…), la triplette A-A-A, du nom des meilleures andouillettes, quitta alors la compétition par une défaite en forme d’amande honorable (très effilée, et un peu grillée), au stade des demi-finales.

Pour revenir un peu sur le déroulé de cette compétition, et donner à ce billet des airs de compte-rendu sportif, on peut dire ;

-         que sept équipes étaient engagées dans la compétition, réparties en deux poules de deux et une poule de trois

-         que le sort d’A-A-A fut tiré dans la poule aux œufs d’or, celle aux trois équipes, et que nous disputâmes donc un match de plus que les autres, de bon matin

-         que chaque match se déroulait en deux sets de 21 points, ce qui n’est pas rien

A dix heures du matin, alors que nous avions déjà disputé la bagatelle (pour un massacre) de cinq sets, il fut décidé que l’on jouerait des quarts de finale croisés à six équipes, si bien que toutes les équipes furent repêchées (au filet) sauf les allemands, arrivés les premiers, et qui étaient déjà repartis. A-A-A figura ensuite parmi les meilleurs perdants de ces quarts de finale (« lucky loser ! »..) ce qui nous offrit notre ticket pour les demi-finales dont le coup d’envoi fut donné à treize heures. Et c’est là que je voulais en venir, au tableau ; il fait cinquante cinq degrés au soleil, tous les autres compétiteurs se serrent sous une petite tente qui a été montée là pour l’occasion, pour offrir de l’ombre ; les corps ruissellent, de sueur à flux tendu bien sûr, d’eau de mer, aussi, dans laquelle chacun va se plonger après chaque partie, mais aux 28°C à peine rafraîchissant ; la crème solaire dégouline, elle reflète sur la peau, créant un effet loupe, (ou miroir), se mélangeant avec le sable, le sel, tout brûle. Pieds nus dans une paire de tennis inondées, qui passent de pied en pied et de mycoses en mycoses au fil des matchs (le sable chauffant comme un gril, plus personne évidemment ne joue pied nu), c’est là qu’il faut trouver la force d’aller plonger dans ce sable chauffé à blanc pour ramener la sphère caoutchouteuse, et la faire passer par-dessus le filet ; deux heures et demi de temps cumulé sur le terrain, deux ou trois cent manchettes ont fendillé un petit os de mon poignet, devenu tout rouge.

Et pourtant, il y eut de beaux échanges, dont un fut même filmé par la RTD, la télé locale ; on n’était pas des branques !

Après les matchs, avec une vélocité incroyable, les Djiboutiens s’allumaient des cigarettes sous la tente ; sur les affiches annonçant le tournoi, il était mentionné que celui-ci était placé sous le signe de la lutte contre le tabac. Mais ce pays, pas plus que nous, ou toi ou moi, ne sommes à une contradiction près.

Ce mot de Baudelaire. 

« Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXe siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller ». 

S’en aller, ce que nous fîmes, au moment où les autres participants commençaient à déjeuner sous la tente de spaghettis bolognaises, offerts par la production, et livrés dans des petits sachets plastiques ; je n’avais pas faim, mais plutôt soif, malgré les quatre litres de flotte avalés. J’ai compté.

Exister, résister, persister

Ce truc est fascinant. Quand on est à l’étranger, il y a une distance que l’on ne peut pas réduire complètement vis-à-vis de la France, et qui concerne quelque chose comme l’air du temps, la vibration du pays, qui prend corps dans le traitement de l’actualité. 

On a beau lire tout ce qu’on peut, passer du temps sur le site web de Libération, écouter des podcasts d’Inter, discuter avec des amis par téléphone, il manque toujours quelque chose, qui n’est pas rattrapable ; les discussions de café ; passer devant un kiosque et voir les unes et les manchettes du jour ; tomber par hasard sur une déclaration radiophonique d’un ministre. 

Aussi, d’ici, je pressens l’embrasement qu’il y a eu autour de l’affaire de Lies Hebbadj la semaine dernière, j’en ai une vague intuition, mais je n’en perçois pas exactement l’ampleur. Est-ce vraiment un sujet qui a occupé les consciences médiatiques et politiques durant une semaine, ou le sujet a-t-il été cantonné aux marges ? 

Là où j’ai eu le sentiment que je n’avais peut-être pas saisi toute l’importance de l’affaire, c’est en lisant cette dépêche, mardi dernier, qui commençait par ça. 

« Mardi, au cours d’une réunion à huis clos avec des députés UMP, Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, a indiqué que le père de la conjointe de Lies Hebbadj, avait contacté la gendarmerie pour des violences présumées sur sa fille ». 

La suite du même tonneau ; 

« Une information qui, précise Le Figaro, a été confirmée par la gendarmerie ». Intéressant. 

« Lies Hebbadj étant également accusé par son beau-père d’enfermer ses petits-enfants ». Très intéressant. 

« D’autres informations ont filtré, notamment par Jacques Myard, député UMP, qui explique sur RMC que « le père de la femme de Liès Hebbadj a demandé une fois à avoir ses enfants au téléphone, et sa fille lui a répondu qu’ils étaient enfermés, où leur père leur apprenait de force des versets du Coran ». Fascinant. Ainsi, des informations filtrent, comme on fait du café. Des députés UMP donnent des interviews sur RMC pour parler de cette affaire. La station du football, et de Luis Fernandez. 

Au départ, il y a une infraction au code de la route. Et de fil en aiguille (de flic en anguille), on en vient à relater des conversations téléphoniques d’un type avec sa fille. Bientôt, on sortira les écoutes téléphoniques. 

Je ne conteste pas le fait qu’il y ait un comportement répréhensible, délictueux. Mais quotidiennement, j’imagine, il suffit d’aller voir les services de la DDASS, et ils pourront témoigner que des dizaines d’enfants souffrent de comportements de maltraitance. Des parents toxicomanes, alcooliques, violents, dépressifs. Que dans ce cas, il s’agisse de violences commises au nom d’une conception extrêmement rigoriste de l’Islam ne justifie en rien que cette histoire prenne de telles proportions.  Lies serait un imam, incarnant d’une certaine manière une déviance dans l’institution musulmane, je concevrais le fait qu’on puisse en parler, au même titre que les agissements pédophiles de prêtres ont défrayé l’actualité ces dernières semaines. Mais s’arrête t-on sur les touristes sexuels de confession catholique qui vont voir des petites filles en Thaïlande ? Met-on cela sur le compte d’une lecture exégète de la Bible ? 

Je ne comprends pas pourquoi un fait divers comme il en survient malheureusement de très nombreux très souvent met en branle toutes les autorités de la République. Je ne comprends pas qu’un type par ailleurs député aille donner là-dessus son petit commentaire, comme s’il était un consultant, en charge de commenter l’actualité comme on commente un match de foot. Cela me dépasse complètement et m’énerve profondément. 

Je me dis que si j’étais en France, je comprendrais peut-être mieux ce qui s’est passé, la raison de cet emballement médiatique, mais là, depuis Djibouti, vraiment, je n’y comprends rien.

Sinon que. Ces types sont fous. Ils n’ont aucune morale. Ils n’ont aucune éthique. Les types qui nous gouvernent, et ça ne se cantonne pas qu’à la clique gouvernementale, mais bien aussi à la majorité des patrons de presse, les Christophe Barbier, les Philippe Val, les Arlette Chabot, mais aussi les patrons des grandes boîtes, les Christophe de Margerie, les conseilleurs du roi, les Alain Minc, les BHL, les présentateurs télés, les Nouvelles stars, les négationnistes du climat, les Claude Allègre, tous ces types sont fous, je crois de plus en plus que ça ne va pas dans la bonne direction, pas tout à fait dans la bonne direction, ou plutôt pas du tout, que ça aurait même plutôt tendance à empirer, et qu’il y a de moins en moins de limite, d’autocensure, qu’il n’y a plus beaucoup de garde-fous, de Rubicon qu’on n’ose plus franchir, je crois vraiment que c’est mal parti, et qu’un gouffre se creuse. Et surtout, surtout, qu’il manque des grands types qu’on puisse entendre, et je mets dans cette liste, François Mitterrand, Serge July, Albert Camus, et Gilles Deleuze, par exemple, rien que des types que j’ai bien connus personnellement, il y en aurait beaucoup d’autres, sans doute, mais le problème aujourd’hui de la plupart des types biens, c’est qu’ils n’arrivent plus à se faire entendre, il faudrait peut-être installer un sonotone à la France, un appareillage auditif, qui mette un peu de larsen aux discours délirants et délétères  (éther ; propriétés anesthésiantes) de tous ces types atteints de déréliction, le problème actuel de la France est un problème d’oreille. 

« La tristesse, les affects tristes, sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses, pour faire de nous des esclaves. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer, que de nous angoisser ».

Ainsi, de Gilles Deleuze, que j’aime tant. Celui dont Gilles Châtelet avait fait l’un des dédicataires de son livre, Vivre et penser comme des porcs, avec cette assertion, « pour Gilles Deleuze (et d’autres…), qui n’ont jamais vécu ni pensé comme des porcs ». Combien seraient-ils aujourd’hui à pouvoir s’en prévaloir ?

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Sans précédent

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On pourrait me reprocher de ne pas assez parler de Djibouti, pour consacrer mon écriture à des questions sociales (le droit de grève) ou cinématographiques (Pialat), alors qu’il est sans doute beaucoup de plumes qui sont mieux qualifiées en la matière, comme celles du Parti de gauche de Mélenchon, ou des Cahiers de cinéma, mais l’on écrit de ce qu’on peut (et de ce qu’on veut). Il n’est pas que je ne souhaite pas parler de Djibouti, mais l’essentiel de mon temps ici durant la semaine se consacre à ma charge professionnelle, laquelle tombe sous la coupe d’un devoir de réserve, pas autant vis-à-vis de mon employeur que de ce que je pourrais écrire de nos partenaires djiboutiens (lesquels sont toujours susceptibles de me lire, Djibouti est petit comme un jeu de cartes, et il n’y a pas mille blogs qui lui sont consacrés, quelques femmes de militaires s’y adonnant avec plus ou moins de réussite…). Quant à mes week-ends, ils ressemblent souvent à des dépliants Nouvelles frontières ; la semaine passée, dans des paillotes coincées entre un bras de mangrove, et une plage de sable (blanc, forcément blanc), eau à 28, et crabe au feu de bois, et sur ces moments de grande béatitude, mieux vaut garder un peu de pudeur.

Photos à l’appui ( et de moi pour une fois)…

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Néanmoins, il se passe des choses ici, que je vais essayer donc de vous retranscrire.

D’abord, la température qui monte. A Djibouti, parler de la pluie et du beau temps (et en l’espèce, surtout du beau temps), n’est pas à assimiler à des discussions convenues d’épicerie (car c’est toujours à l’épicerie du petit village de Voussac, où je passe mes vacances, que je parle du temps qu’il fait), mais constitue bien un sujet à part entière, avec ses multiples ramifications ; le prix de la facture d’électricité liée au fonctionnement des climatiseurs, un groupe électrogène qui dysfonctionne et les nuits d’insomnie à pleine sudation qui en découlent, le ravitaillement en pains de glace pour refroidir les glacières, l’endroit où trouver des maillots de corps qui épongent les corps sous les chemises à manches longues (plus chic), le liquide de refroidissement dont il ne faut jamais oublier de remplir le radiateur (ici remplacé par de l’eau, car sa consommation est trop importante), et toujours se réserver un temps pour prendre une douche, changer de fringues deux ou trois fois par jours, aux heures les plus chaudes, il m’est arrivé de prendre un taxi pour des trajets de 200 mètres.

Ensuite, les migrants. Pour l’Ethiopie voisine, l’eldorado, c’est l’Arabie saoudite. Aussi, il est assez fréquent, parcourant en voiture la grande route bitumée qui va du Nord au Sud, de croiser des colonnes de migrants, éthiopiens, déguenillés, loqueteux, marchant sous le soleil cagnard, avec pour tout bagage une demi bouteille de flotte. Ils sont l’homme dans sa plus simple expression ; rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre (mais il ne parlait pas d’eux), avec rien que leurs jambes pour marcher (et leurs yeux pour pleurer, s’ils n’étaient complètement déshydratés). Certains arrivent comme ça à pied depuis Dire-Dawa, ils ont déjà couvert plusieurs centaines de kilomètres, ont traversé la frontière clandestinement, et montent vers le Nord du pays, Obock, le Calais djiboutien d’où ils espèrent trouver une embarcation, pour franchir le détroit de Bab-el-Mandeb et gagner les côtes yéménites. Du Yémen, des véhicules les conduisent jusqu’à la frontière saoudienne, derrière laquelle les attend une nouvelle vie, où ils espèrent gagner suffisamment de devises, pour revenir rapidement en Ethiopie. Mais tous n’arrivent pas au Yémen ; les embarcations sont de fortune, les gardes-côtes ont intensifié leurs patrouilles, il est arrivé que des passeurs se débarrassent en pleine mer de leurs clandestins passagers, et la mer déverse régulièrement les corps de ces émigrés économiques sur les plages djiboutiennes. La semaine passée, un type de la mangrove, autour de laquelle nous instruisons un projet de préservation des « zones côtières vulnérables », m’a demandé sans rire, si, en sus des équipements électriques solaires et des forages promis au projet, il ne serait pas possible de financer la construction d’un cimetière marin, pour que cesse l’ensablement des corps rendus par la mer à même la plage. Il n’y avait ni ironie, ni tristesse dans sa demande, juste une considération pragmatique. Mais je ne connais pas très bien le sujet, seulement par le biais de ce qu’on m’a raconté, je ne peux pas m’étendre dessus, sauf à dire des conneries, je sais juste que traversent Djibouti des types qui n’ont rien et qui vont presque nulle part, qui marchent sous le soleil, et que de les voir, on se demande s’ils sont extrêmement courageux, ou fous, et s’ils souffrent de la soif et de la chaleur comme nous, et comment ils font pour trouver les forces de mettre un pas devant l’autre. En tout cas, il n’y a pas d’Eric Besson à Djibouti, les migrants ne sont pas, me semble t-il, persécutés, et surtout, l’Etat djiboutien n’a pas les moyens de se payer des charters, si bien que les autorités laissent ces types continuer leur marche forcée, à travers ce pays de désert, sachant que la misère, la mer, la maladie, ou parfois la bonne fortune, les exileront de Djibouti sans besoin de recourir à la force publique.

Encore, la réforme de la constitution. Sujet sensible, mais l’actuel dignitaire de la fonction présidentielle s’apprête à achever son second mandat, et la constitution prévoyait jusqu’alors l’interdiction de se présenter plus d’une fois. Dès lors, ce à quoi on pouvait s’attendre est arrivé la semaine passée ; le Parlement réuni en congrès a ratifié la révision constitutionnelle, remplaçant la limite du nombre de mandat par une limite d’âge. Le président actuel est encore jeune. La réforme a été approuvée par cinquante sept députés sur cinquante sept. En plus de la modification de cet article, la nouvelle constitution interdit la peine de mort, et prévoit l’établissement d’une seconde chambre, un Sénat, « comme dans les plus grandes démocraties occidentales », dixit la Nation.

Et puis ces petits riens du quotidien qui font Djibouti. Les lettres de candidature que l’on reçoit, pour le recrutement d’un cadre local, et qui sont toutes placées sous la « très haute distinction de votre éminence ». Les samossas que l’on achète dans la rue, 10 francs, pour un Euro, on en a 25, farcis à la viande, délicieux. Ces chats qui naissent, qui meurent, qui s’en vont et qui reviennent, sans que l’on sache jamais vraiment combien on en a, et où ils sont. Ces jus de fruits bus à l’une des terrasses faisant face au marché du samedi, qui est comme tous les marchés africains, haut en couleur, avec la gare de minibus toute proche, d’où partent en permanence des véhicules déglingués irriguant le pays. Ces chants, souvent harmonieux, du muezzin, résonnant dans les airs cinq fois par jour ; soit il faut augmenter le son dans les enceintes, soit baisser complètement pour profiter de la musicalité de la voix. Ces chauffeurs de taxi qui vous attendent quand vous allez faire vos courses, et la livraison des pizzas, où personne ne connaît jamais le nom des rues, mais où il faut donner le nom du gardien, et dire qu’on habite en face de l’avocat Montagné, un des notables de la ville. C’est drôle ; presque tous les gens que je rencontre ici, et qui habitent à Djibouti depuis deux ou trois années, ont le même discours ; on ne sait pas trop pourquoi, parfois Djibouti est un pays énervant, parfois on aurait envie de partir, ou de bousculer ces types qui passent toutes leurs après-midi assis à l’ombre, à mâcher du qat, mais on reste, Djibouti est un pays très attachant. Je pense que c’est le cas d’à peu près tous les endroits du monde, où l’on a vécu et construit quelque chose. Mais à Djiboubou, encore plus qu’ailleurs, c’est vrai.  

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