A nos amours (à plusieurs)

Deux trois choses.

Des choses gribouillées depuis quinze jours, et qu’une certaine flemme, une certaine tendance à la procrastination (un terme aujourd’hui aussi à la mode que « citoyen » il y a une décade, ou « gouvernance » il y a quelques années), m’ont préservé de vous transmettre par le biais des moustaches de mon chat et de ses cigares Romeo y Julieta.

Parlant de chats, aujourd’hui une nouvelle fournée m’accueillit à mon arrivée à l’heure du déjeuner, trois tous petits chats aux yeux collés, réfugiés dans un trou qui fut sans doute autrefois parterre de fleurs, portant l’effectif félin dans mon jardin à une quinzaine d’individus (et un bilan de trois morts également, dont une mère allaitante la semaine dernière, laissant une portée de quatre orphelins très joueurs).

Deux trois choses.

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Le magnifique film de Pialat, A nos amours, qui fit découvrir Sandrine Bonnaire, en 1983, adolescente de seize ans, fraîche comme un menthos, et moi qui me fit découvrir le cinéma de Pialat. Je l’ai vu la semaine passée, sur le mur blanc de mon salon, car ici aussi on maîtrise la technique de la vidéo-projection. Hier, j’ai regardé le DVD de bonus, et notamment un documentaire, L’œil humain, réalisé par Xavier Giannoli, le réalisateur de A l’Origine, et qui décortique comme une gambas la manière dont travaille Pialat. Après un documentaire comme celui-ci, on se sent un peu plus intelligent et un peu plus triste, c’est comme de se faire expliquer un tour de magie, ou de passer derrière le marionnettiste ; il y a des choses qui n’auraient pas nécessité d’être expliquées, mais c’est aussi en comprenant pourquoi on aime quelque chose, ou quelqu’un, que l’on peut éventuellement perfectionner son œil critique. Alors ce que j’ai aimé chez Pialat, et ce que m’a expliqué ce documentaire, c’est le travail de « spontanéisation » des personnages. Il y a certes une trame narrative, certes une direction d’acteurs, car sinon, on est vite dans l’anarchie, ou le n’importe quoi, le très alternatif, mais Pialat n’impose pas grand-chose, il laisse sa caméra tourner longtemps, il attend, comme un chercheur de lune, le moment où il y a la bonne lumière, la bonne réplique, et le naturel qui revient au pas, reléguant dans l’ombre toute la machinerie cinématographique, le chef op, le preneur de son, le scénario. C’est comme d’attendre des chants d’oiseaux dans des marais au petit matin, ou une biche, et tout à coup déboule Sandrine Bonnaire, son chewing-gum, son peps adolescent.

Ce n’est pas un cinéma réaliste, puisqu’il ne s’agit pas de filmer des acteurs en situation de réel, mais plutôt d’amener le réel dans une situation cinématographique.

Il y a donc ce souffle naturel qui souffle chaud, vent du désert, et qui balaie tout, les colères de Dominique Besnéhard dans le rôle du grand frère homo et jaloux de la beauté pimpante de sa petite sœur, Pialat qui joue lui-même le rôle du père aimant et austère, il a une barbe, le cheveu gris, et une pupille noire toute petite logée dans le haut de son œil. Quand il parle, il y a beaucoup de blanc dans son regard, chien battu, mais qui sait battre aussi.

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Ça c’est la grâce.

La disgrâce, maintenant, l’exact opposé de ces émerveillements de l’art, de ces petits travaux de finesse et de sensibilité, de ces étincelles recherchées dans la nuit du monde, c’est l’affaire Pétrole contre Nourriture, où l’on vient d’apprendre que Total était remis en examen pour ses agissements en Irak sous le régime de Saddam Hussein, durant l’embargo. Total est vraiment ce que j’exècre le plus dans la société moderne ; l’avalanche du fric, la démolition systématisée de l’environnement (avec la petite couche de vernis de son département de com’, qui vante l’implication de Total sur des projets d’énergie propre, qui doivent peser un demi pourcent du chiffre d’affaires), la rudesse du management d’entreprise, l’hypocrisie, et une propension à la magouille développée comme la musculature de Usain Bolt.

Je lis en ce moment un livre déjà évoqué ici, L’âge de l’empathie, écrit par un primatologue néerlandais reconnu comme une sommité dans son domaine, et qui prouve, en s’appuyant sur des expériences de terrain, que les animaux sont tout à fait capables de faire preuve de sentiments empathiques, de se livrer à des actions désintéressées, dont ils ne tirent aucun bénéfice, sinon celui d’améliorer le quotidien de leurs congénères d’espèces, ou même d’autres, comme cette maman léopard dans un zoo qui nourrit à la tétée des petits porcelets qui avaient perdu leur mère, comme ces singes à qui on offre la possibilité de se nourrir en tirant sur une corde qui ouvre une trappe, mais simultanément envoie une décharge électrique à leur voisin de cage, et qui préfère se laisser crever de faim plutôt que de travailler à la souffrance d’un copain. Et encore beaucoup d’autres choses, des antilopes pourchassées par des buffles ou autres, et qui ralentissent l’allure, pour ne pas isoler en queue de peloton celles qui sont blessées, ou ont été attaquées, et qui même vont jusqu’à lécher le sang s’écoulant de leurs plaies pour faire perdre la trace aux assaillants. Globalement, il est prouvé que l’homme (l’animal) a une inclinaison à la souffrance en voyant d’autres individus, même tout à fait inconnus, souffrir, sauf s’ils les perçoit comme des rivaux potentiels, et dans ce cas-là, leur souffrance entraîne une forme de jouissance. Comportement empathique également, mais une autre sorte d’empathie.

Et bien Total et moi, c’est pareil. Bien que je ne considère pas Total comme un rival potentiel, sur le plan alimentaire, ou amoureux, ou de ma sécurité propre, Total est un incontestable rival concernant la perspective qui est la mienne du développement à venir du monde, et je me réjouis à chaque fois que l’entreprise est mouillée dans une affaire quelconque, et elles ne manquent pas, pétrole contre nourriture donc, AZF, Erika, ce sont des évènements à dominante triste, mais les déboires qui en découlent pour Total (et en fait, relativement faibles, ses bénéfices s’élevant inexorablement chaque année à quelque 10 milliards d’Euros, soit 2 billions et 50 milliards de francs djiboutiens…en enlevant les centimes) me mettent toujours le cœur un peu en joie.

Et puis pour finir ce nuage.

Ce jeudi, nous avions loué une résidence diplomatique ayant feu été de fonction du chef de la mission de coopération, et aujourd’hui en location pour y passer des week-ends classes au bord d’une piscine avec une vue surplombant toute la baie de Tadjourah. A un moment donné, quelqu’un me dit ; tiens, au fait, il y a eu une éruption volcanique en Islande, et un nuage de cendres est en train de se propager dans toute l’Europe du Nord, empêchant les avions de voler. A ce moment-là, dans la piscine, et il y a aussi le barbecue avec les petites brochettes, et les enceintes, qui diffusent cette chanson, qu’on a écoutée tout le week-end, l’Amour à plusieurs, l’information disparaît de mon cerveau en trois minutes. Le temps de fumer une cigarette. Et personne n’en reparle. Ce n’est que dimanche matin, de retour au bureau, rallumant mon poste, et alors que l’espace aérien est fermé depuis quarante huit heures, et que les passagers s’entassent à Roissy, à Orly, comme des oranges au bout d’un tapis roulant, quand il y a un défaut dans la mise en caisse, que je découvre l’ampleur du problème. C’est un peu la magie de ces pays lointains, ce qu’on peut aussi retrouver lors d’une semaine d’estive dans les Alpilles, ou d’un week-end d’hiver dans une maison du Bourbonnais, quand il n’y a plus de réseau, et plus de radio, et encore moins de fibre optique, ou de haut débit, sauf celui de la bière éthiopienne ou du vin de Saint-Pourçain. C’est agréable de sentir que le monde vous a échappé pendant quelques dizaines d’heures. Après, on s’y replonge comme dans une mer salée.

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