Archive pour avril, 2010

Dans leurs rêves !

SNCF: Bussereau estime que la grève « n’a servi à rien »

Ce matin, zigzaguant sur Internet, je ne pus m’empêcher de cliquer sur le lien conduisant vers cette brève relayée par le Figaro, sachant d’avance qu’elle allait me faire enrager, mais comme le poisson attiré par un halo de lumière, ayant sans doute l’intuition pourtant qu’il va y risquer sa peau, s’y rend toutes nageoires ouvertes, j’ai l’habitude de me précipiter vers les déclarations des pontes de l’UMP, et comme de la liqueur de Fehling en précipité, de virer alors au rouge sanguin – en règle général, mais plus précisément lorsqu’ils commentent des mouvements de grève.

PARIS — Le mouvement de grève à la SNCF « n’a servi à rien », a jugé mercredi le secrétaire d’Etat aux Transports Dominique Bussereau, alors que syndicats et direction ont entamé dans la matinée des discussions après deux semaines de conflit.

« Cette grève n’a servi à rien puisqu’il n’y a pas eu de négociations pendant cette grève. Les discussions qui commencent aujourd’hui étaient prévues quoi qu’il arrive par la SNCF », a estimé M. Bussereau sur LCI.

Interrogé sur un éventuel paiement des jours de grève, M. Bussereau s’est prononcé contre, rappelant que « depuis une circulaire qu’avait prise Jean-Pierre Raffarin, à l’époque Premier ministre, on ne paie plus les jours de grève ».

Donc voilà. Un type estime qu’une grève n’a servi à rien. Un ministre. Mais qu’en sait-il ? Ne sait-il pas que la grève est avant tout le marqueur d’un rapport de force, et que sans ces grèves qu’il juge un peu vite inutiles, on n’en serait sans doute pas là. Cette phrase d’Helen Zahavi, écrivaine anglaise d’origine israélienne, que les grévistes de Sud Rail et de la CGT Cheminots, qui auront toujours mon soutien, quoi qu’il en soit, et quoi qu’on en dise, et quoi qu’il m’en coûte (c’est-à-dire rien), a priori, ont compris mieux que tout le monde : « Les droits sont une illusion. Les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre, et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas ».

« Donc voilà, beaucoup d’argent perdu par la SNCF, beaucoup de désagréments pour les clients », a commenté M. Bussereau.

Donc voilà.  Un type, un ministre des transports, un type qui vient de se faire étriller par Ségolène Royal en Poitou-Charentes, nous sort la rengaine habituelle, débile, culpabilisante, comme si on faisait  grève pour s’amuser, prendre du bon temps – et prend-il le soin de préciser que les jours de grève ne seront pas payés ; imagine t-il que le sacrifice financier met en transe  ces cheminots machinaux ou conducteurs de loco ?

Sur l’analyse du traitement médiatico-politique qui tend à devenir la règle en matière de mouvement social, je ne crois pas avoir jamais lu rien de meilleur que ce qu’écrivit, à l’automne 2008, au moment des luttes contre la suppression des régimes spéciaux, Pierre Marcelle, dans sa chronique donnée à Libération, No smoking. Hommage du chat qui fume.

« La démocratie, c’est la vérité du jour de sondages impressionnistes et incontrôlables, selon lesquels «l’opinion-publique-désapprouve-la-grève-des-cheminots-ayant-pris-le-pays-en-otage-pour-défendre-leurs-privilèges». (…) Comme si, derrière celle-ci, l’objectif encore indicible, mais qu’il convient d’ores et déjà de banaliser, consistait, à terme, en l’abolition de toute grève ; laquelle, si l’on a bien compris, il faudra bientôt savoir terminer avant de l’avoir entamée (dans leurs rêves !) ».

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Donc il y a Dominique Bussereau, qui tient son rôle de salaud de service ; qui le fait même avec une certaine bonne volonté, paraît-il.

Et il y a le clown, le pitre, le saltimbanque poujadiste, qui dit bien pire, mais en plus drôle, si bien qu’on lui en veut moins. J’en voudrais – pour preuve – toujours moins à Frédéric Lefèvre qu’à Xavier Bertrand.

C’est là une dépêche de l’AFP.

« Le ministre de l’Industrie Christian Estrosi a jugé inacceptable, mercredi sur France 2, la poursuite de la grève à la SNCF malgré la paralysie du transport aérien, affirmant que SUD rail aurait été capable de faire « la grève du déblaiement » après le séisme en Haïti. « C’est un peu comme si SUD en Haïti avait refusé de faire les déblaiements, de continuer à faire la grève du déblaiement. Moi je dis dans ce cas-là, on ne peut pas l’accepter », a affirmé le ministre.  « Il y en a qui ont un comportement inacceptable, a estimé M. Estrosi, et qui, alors qu’il y avait une situation exceptionnelle, un phénomène naturel, et qu’il y avait un devoir de solidarité, la nécessité de respecter les droits de l’Homme tout simplement, ont continué à avoir un comportement de repli sur eux-mêmes ». Le ministre a affirmé que les syndicats grévistes à la SNCF, la CGT et SUD rail, auraient du respecter un « devoir de solidarité », afin de permettre l’acheminement des voyageurs, bloqués par la paralysie du trafic aérien dû aux cendres du volcan islandais. 

Moi je dis qu’il y a à la fois le droit de grève mais aussi le devoir de solidarité», a déclaré M. Estrosi, racontant avoir dû porter assistance en tant que maire de Nice, à «près de 400 personnes qui pendant deux nuits d’affilée ont dû se coucher à même le quai de la gare ». 

Le séisme du 12 janvier en Haïti a fait au moins 220.000 morts et quelque 1,3 millions de sans-abri, principalement dans la capitale Port-au-Prince ».

Je vous l’ai retranscrit en intégralité, parce que je trouve que la fin est assez subtile ; on dit souvent que la neutralité du ton à laquelle sont contraints les journalistes de l’AFP les empêche de prendre position ; ici, sous couvert de donner des informations factuelles et chiffrées, m’est avis que le type se paie très clairement la tête de ce ministre grand-guignolesque. En douceur, certes, mais en douceur, en douceur, en douceur et profondeur ! 

A nos amours (à plusieurs)

Deux trois choses.

Des choses gribouillées depuis quinze jours, et qu’une certaine flemme, une certaine tendance à la procrastination (un terme aujourd’hui aussi à la mode que « citoyen » il y a une décade, ou « gouvernance » il y a quelques années), m’ont préservé de vous transmettre par le biais des moustaches de mon chat et de ses cigares Romeo y Julieta.

Parlant de chats, aujourd’hui une nouvelle fournée m’accueillit à mon arrivée à l’heure du déjeuner, trois tous petits chats aux yeux collés, réfugiés dans un trou qui fut sans doute autrefois parterre de fleurs, portant l’effectif félin dans mon jardin à une quinzaine d’individus (et un bilan de trois morts également, dont une mère allaitante la semaine dernière, laissant une portée de quatre orphelins très joueurs).

Deux trois choses.

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Le magnifique film de Pialat, A nos amours, qui fit découvrir Sandrine Bonnaire, en 1983, adolescente de seize ans, fraîche comme un menthos, et moi qui me fit découvrir le cinéma de Pialat. Je l’ai vu la semaine passée, sur le mur blanc de mon salon, car ici aussi on maîtrise la technique de la vidéo-projection. Hier, j’ai regardé le DVD de bonus, et notamment un documentaire, L’œil humain, réalisé par Xavier Giannoli, le réalisateur de A l’Origine, et qui décortique comme une gambas la manière dont travaille Pialat. Après un documentaire comme celui-ci, on se sent un peu plus intelligent et un peu plus triste, c’est comme de se faire expliquer un tour de magie, ou de passer derrière le marionnettiste ; il y a des choses qui n’auraient pas nécessité d’être expliquées, mais c’est aussi en comprenant pourquoi on aime quelque chose, ou quelqu’un, que l’on peut éventuellement perfectionner son œil critique. Alors ce que j’ai aimé chez Pialat, et ce que m’a expliqué ce documentaire, c’est le travail de « spontanéisation » des personnages. Il y a certes une trame narrative, certes une direction d’acteurs, car sinon, on est vite dans l’anarchie, ou le n’importe quoi, le très alternatif, mais Pialat n’impose pas grand-chose, il laisse sa caméra tourner longtemps, il attend, comme un chercheur de lune, le moment où il y a la bonne lumière, la bonne réplique, et le naturel qui revient au pas, reléguant dans l’ombre toute la machinerie cinématographique, le chef op, le preneur de son, le scénario. C’est comme d’attendre des chants d’oiseaux dans des marais au petit matin, ou une biche, et tout à coup déboule Sandrine Bonnaire, son chewing-gum, son peps adolescent.

Ce n’est pas un cinéma réaliste, puisqu’il ne s’agit pas de filmer des acteurs en situation de réel, mais plutôt d’amener le réel dans une situation cinématographique.

Il y a donc ce souffle naturel qui souffle chaud, vent du désert, et qui balaie tout, les colères de Dominique Besnéhard dans le rôle du grand frère homo et jaloux de la beauté pimpante de sa petite sœur, Pialat qui joue lui-même le rôle du père aimant et austère, il a une barbe, le cheveu gris, et une pupille noire toute petite logée dans le haut de son œil. Quand il parle, il y a beaucoup de blanc dans son regard, chien battu, mais qui sait battre aussi.

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Ça c’est la grâce.

La disgrâce, maintenant, l’exact opposé de ces émerveillements de l’art, de ces petits travaux de finesse et de sensibilité, de ces étincelles recherchées dans la nuit du monde, c’est l’affaire Pétrole contre Nourriture, où l’on vient d’apprendre que Total était remis en examen pour ses agissements en Irak sous le régime de Saddam Hussein, durant l’embargo. Total est vraiment ce que j’exècre le plus dans la société moderne ; l’avalanche du fric, la démolition systématisée de l’environnement (avec la petite couche de vernis de son département de com’, qui vante l’implication de Total sur des projets d’énergie propre, qui doivent peser un demi pourcent du chiffre d’affaires), la rudesse du management d’entreprise, l’hypocrisie, et une propension à la magouille développée comme la musculature de Usain Bolt.

Je lis en ce moment un livre déjà évoqué ici, L’âge de l’empathie, écrit par un primatologue néerlandais reconnu comme une sommité dans son domaine, et qui prouve, en s’appuyant sur des expériences de terrain, que les animaux sont tout à fait capables de faire preuve de sentiments empathiques, de se livrer à des actions désintéressées, dont ils ne tirent aucun bénéfice, sinon celui d’améliorer le quotidien de leurs congénères d’espèces, ou même d’autres, comme cette maman léopard dans un zoo qui nourrit à la tétée des petits porcelets qui avaient perdu leur mère, comme ces singes à qui on offre la possibilité de se nourrir en tirant sur une corde qui ouvre une trappe, mais simultanément envoie une décharge électrique à leur voisin de cage, et qui préfère se laisser crever de faim plutôt que de travailler à la souffrance d’un copain. Et encore beaucoup d’autres choses, des antilopes pourchassées par des buffles ou autres, et qui ralentissent l’allure, pour ne pas isoler en queue de peloton celles qui sont blessées, ou ont été attaquées, et qui même vont jusqu’à lécher le sang s’écoulant de leurs plaies pour faire perdre la trace aux assaillants. Globalement, il est prouvé que l’homme (l’animal) a une inclinaison à la souffrance en voyant d’autres individus, même tout à fait inconnus, souffrir, sauf s’ils les perçoit comme des rivaux potentiels, et dans ce cas-là, leur souffrance entraîne une forme de jouissance. Comportement empathique également, mais une autre sorte d’empathie.

Et bien Total et moi, c’est pareil. Bien que je ne considère pas Total comme un rival potentiel, sur le plan alimentaire, ou amoureux, ou de ma sécurité propre, Total est un incontestable rival concernant la perspective qui est la mienne du développement à venir du monde, et je me réjouis à chaque fois que l’entreprise est mouillée dans une affaire quelconque, et elles ne manquent pas, pétrole contre nourriture donc, AZF, Erika, ce sont des évènements à dominante triste, mais les déboires qui en découlent pour Total (et en fait, relativement faibles, ses bénéfices s’élevant inexorablement chaque année à quelque 10 milliards d’Euros, soit 2 billions et 50 milliards de francs djiboutiens…en enlevant les centimes) me mettent toujours le cœur un peu en joie.

Et puis pour finir ce nuage.

Ce jeudi, nous avions loué une résidence diplomatique ayant feu été de fonction du chef de la mission de coopération, et aujourd’hui en location pour y passer des week-ends classes au bord d’une piscine avec une vue surplombant toute la baie de Tadjourah. A un moment donné, quelqu’un me dit ; tiens, au fait, il y a eu une éruption volcanique en Islande, et un nuage de cendres est en train de se propager dans toute l’Europe du Nord, empêchant les avions de voler. A ce moment-là, dans la piscine, et il y a aussi le barbecue avec les petites brochettes, et les enceintes, qui diffusent cette chanson, qu’on a écoutée tout le week-end, l’Amour à plusieurs, l’information disparaît de mon cerveau en trois minutes. Le temps de fumer une cigarette. Et personne n’en reparle. Ce n’est que dimanche matin, de retour au bureau, rallumant mon poste, et alors que l’espace aérien est fermé depuis quarante huit heures, et que les passagers s’entassent à Roissy, à Orly, comme des oranges au bout d’un tapis roulant, quand il y a un défaut dans la mise en caisse, que je découvre l’ampleur du problème. C’est un peu la magie de ces pays lointains, ce qu’on peut aussi retrouver lors d’une semaine d’estive dans les Alpilles, ou d’un week-end d’hiver dans une maison du Bourbonnais, quand il n’y a plus de réseau, et plus de radio, et encore moins de fibre optique, ou de haut débit, sauf celui de la bière éthiopienne ou du vin de Saint-Pourçain. C’est agréable de sentir que le monde vous a échappé pendant quelques dizaines d’heures. Après, on s’y replonge comme dans une mer salée.

Image de prévisualisation YouTube 

Là-bas, on ne s’ennuie (toujours) pas

A Djibouti, on ne donne plus beaucoup de nouvelles, mais on ne s’ennuie pas…

Prochain post dimanche ! Bon week-end

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Qu’est-ce KIA encore ?!

Je me souviens de ma première mobylette, une MBK swing rose et noire, achetée en copropriété avec ma grande sœur Julie, à quatorze ans, deux mille cinq cent francs, et dont il fallait préparer à la main le mélange à 4% d’essence et d’huile, et qui a rendu ses services. Je me souviens aussi de ma première paire de rollers en ligne, à l’époque où c’était la mode, et qui ont beaucoup pris la poussière. Mon premier scooter 125 cm3, Peugeot Vivacity bleu nuit, bradé par un ami qui croyait me faire une fleur, 600 Euros je crois, une addition qui a dû depuis être multipliée par quatre après le changement successif et intempestif du jeu de verrous, de deux boîtiers de démarrage codé, d’un moteur complet, du frein à disque, d’un embiellage, et de sept ou huit ampoules. Mais lui-même me vendit son scooter pour s’acheter un deux-roues électrique auprès d’un importateur belge à l’époque où la technologie n’était pas encore tout à fait au point, et dont le moteur se répandit en une immense gerbe d’étincelles la troisième fois où il brancha la batterie à une prise secteur pour la recharger. Si bien que nous avons fait tous les deux simultanément deux très mauvaises affaires ! Et s’il me lit, par hasard, qu’il sache que je l’aime toujours (et encore). Et que je reste attaché à mon scooter attaché à l’heure qu’il est quelque part dans la Goutte d’Or (du moins je l’espère). Je me souviens de ma première voiture, une Twingo vert pomme, ayant appartenu à ma grand-mère (disons mamie), et dont notre grand-père (disons papi) nous fit cadeau, à mon petit frère et à moi pour une sorte d’euro symbolique (deux mille francs), de manière à ne froisser la susceptibilité d’aucun des autres petits enfants. Mais mamie devait conduire drôlement, puisqu’il fallait passer la quatrième à 45 km/h, sans quoi le moteur hurlait, et de toute façon, c’est mon petit frère qui se l’accapara, et je n’ai quasiment jamais eu maille avec cette voiture, sauf lorsque je recevais de temps à autre de la préfecture de police de Metz les amendes pour stationnements pourris de mon petit frère, puisqu’il avait été décidé de mettre la carte grise à mon nom (plus de bonus d’assurance, car meilleur conducteur, et de toute façon, droit d’aînesse). Donc ce ne fut pas vraiment ma première voiture. Je me souviens, mais de manière vague, de mon premier vélo, un vélo de cross jaune et noir, je me souviens surtout d’avoir crevé tout en haut d’une très longue montée, que je n’avais gravie que pour le plaisir de dévaler la pente de l’autre côté, et cela reste un souvenir douloureux de ma septième année (l’âge de raison, et donc de la douleur aussi, de la frustration, et de la colère froide). Je ne me souviens pas de mon premier bateau, puisque j’ai prévu de l’acheter cet été, dès que j’aurais un peu de fric (ou disons une part de bateau, pour être raisonnable/crédible/me faire mieux voir de mes créanciers, s’ils me lisent, et qu’ils sachent oh combien je les aime, et oh combien ils sont nombreux). Je me souviens très bien de mon premier 4*4 surtout, acheté 800 000 francs djiboutiens il y a quinze jours, de la marque coréenne Kia (d’ailleurs mon nouveau téléphone est de marque Samsung, j’ai une assez bonne connexion avec Séoul), modèle Sportage, d’une robe élégante qu’on pourrait qualifier de Bordeaux, et qui, comme un grand vin du médoc, s’est bonifiée avec l’âge. Ce que j’essaie en tout cas de me faire croire, puisque malgré la climatisation, le lève-vitre électrique, le lecteur CD, il y a quand même 180 000 bornes au compteur, soit un peu plus de 4 francs par kilomètre. Mais le garagiste qui l’a expertisée avant la vente était formel : difficile de faire meilleure affaire, le moteur turbo diesel est tellement propre qu’on le dirait sorti à peine du cellophane. La vente effectuée, j’ai dû demander une nouvelle avance à mon employeur pour payer le changement de carte grise et l’assurance. Mais Kia, à l’heure qu’il est, est bien là, garée devant mon portail, prête à vous promener jusqu’à la banquise de sel du lac Assal, ou au désert du grand Barra, vous qui viendrez me rendre visite (et oh combien je vous aime…).

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Evidemment, ce n’est pas ma voiture en photo (toujours pas d’appareil), ce que le décor avait déjà pu vous apprendre, photo tirée du site institutionnel de Kia, la mienne fait un peu plus neuve !

Histoire de ma première sortie avec Kia. C’est un vendredi midi, avec Yves (le prénom a peut-être été changé), je suis au volant, il y a du coca frais, de l’air frais, le plein d’essence (ou pour être plus précis, de gasoil, deux fois moins cher, d’ailleurs), la rue Kétanou, et des routes justement dégagées sous un soleil zénithal, des paysages deslumbrantes (c’est du portugais), bref, du bonheur en barre. Trajet sans histoire, une dizaine de kilomètres de piste au bout, on se gare près d’une école, on marche une heure, on passe la nuit dans un campement de montagne, au dîner, brochettes de mérou, le lendemain, promenade jusqu’à une cascade, je passe vite, car là n’est pas l’objet. Le trajet du retour, voilà l’objet. Un kilomètre avant de retrouver la route bitumée (donc sur la piste), je cale en haut d’une petite côte, et impossible de redémarrer. La batterie m’a l’air aussi réceptive que celle d’une certaine FIAT panda rouge que j’ai essayé longtemps de démarrer à Saint-Ouen un matin d’hiver. Alors qu’il doit faire quarante cinq degrés au soleil. Mais Yves a lui-même eu un 4*4, acheté 600 000 francs en février 2009, et revendu comme épave 100 000 francs en novembre, donc il s’y connaît un peu en mécanique. D’après lui, c’est le moteur qui a chauffé. On ouvre le capot. Effectivement, c’est incandescent à l’intérieur. Et, il n’y a pas trois minutes qu’on est arrêtés, et déjà trois habitants (on ne se doute pas qu’il y en ait avant de les voir débouler de nulle part) sont au chevet de Kia. Quelqu’un part en courant chercher un bidon d’eau, on remplit le radiateur, qui a soif, qui fait de gros bouillons au contact de l’eau fraîche, le même bruit que quand on pose un morceau de magret sur la plaque en fonte d’une pierrade, trois litres y passent. De là on constate qu’il y a une fuite au niveau du circuit de refroidissement. Le niveau de l’eau baisse tout seul. Il faut décider quelque chose. Yves décide qu’il prend les choses en main, et moi ça me va très bien, il s’installe au poste de commandement, rallume le moteur qui a eu le temps de se remettre de son coup de chaud, et on bifurque vers Tadjoura, quinze kilomètres au Nord, un détour, mais sinon, le garage le plus proche sur notre route, c’est Djibouti, 200 kilomètres au sud. Sur le trajet, on fait les fonds de poche, on a 3500 francs, une quinzaine d’Euros. C’est le budget qu’on annonce à notre arrivée au garage, ça a l’air de convenir, bientôt, six types sont penchés sur les entrailles de Kia, et ça dévisse, ça déboulonne, ça rustine, j’abandonne l’idée de contrôler l’exécution de la réparation, on boit du coca à l’ombre avec Yves, en fumant quelques cigarettes, il y a de l’entrain et de la bonne humeur dans ce garage de plein air, à un moment, l’apprenti mécano qui vient de tailler la durite du radiateur qui fuyait avec une lame de rasoir balance ladite lame de rasoir de manière assez incompréhensible dans le moteur, et durant dix minutes, avec un petit bout de bois, un autre type la cherchera, et finira par la trouver…On repart une heure plus tard, le coffre rempli d’un bidon de 5 litres, au cas où, nous a-t-on dit, ce qui n’est cela dit pas très rassurant sur la confiance que les mécanos ont de leur réparation, et avec un stoppeur érythréen sur la plage arrière, avec qui on essaiera d’échanger quelques mots d’anglais, entre deux chansons de Noir Désir. Lancés à 100 km/h dans les plus belles heures de la journée, quand le soleil se barre, on a presque complètement oublié l’incident, quand soudain, je suggère à Yves que la clim déconne un peu, puisque j’ai des retours d’air chaud au niveau des jambes. Cinq minutes après, il faut se rendre à l’évidence, ça surchauffe à nouveau à l’intérieur de la bête, l’aiguille indiquant la température du moteur flirte avec la zone rouge, on s’arrête, Yves m’apprend que si on continue de rouler, on va flinguer à coup sûr le joint de culasse, et sans doute aussi tout le moteur, moi, donc, ça me va bien qu’on s’arrête, même s’il fait nuit maintenant, et qu’on est, comme on dit en pareil cas, au milieu de nulle part (mais c’est déjà quelque part). On ouvre le capot ; il y a maintenant trois fuites dans un autre tuyau, comme trois petits geysers bouillants. Peu d’alternatives, donc ; je me vois mal réparer, remettre de la flotte éventuellement, refaire vingt bornes, et après ? Arta, où réside Yves est encore à 100 kilomètres.

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Dans l’ordre passent un ange (le silence), puis un camion (apparition céleste), on fait quelques signes avec nos lampes de poche, deux types dans la cabine ouvrent le carreau, on leur demande juste s’ils ont des réserves d’eau, à ce moment-là, il y a une belle scène qui donne foi en l’humanité (et contredit des thèses largement répandues dans la communauté expatriée, qui voudrait que les Djiboutiens ne sachent pas travailler et ne vivent que d’oisiveté et de qat) : le chauffeur descend, attrape dans son coffre une vieille caisse à outil, et la déverse d’un coup sur le macadam, 150 clés à mollette et 3000 boulons sur le sol. Cinq minutes après, il est transpirant, allongé sous la carrosserie, des gouttes d’eau tombent directement depuis le moteur brûlant sur son front, il a les mains là dedans, comme un chirurgien génial, à qui l’on n’ose pas faire la moindre remarque, seulement lui tendre les outils quand il demande une clé de huit ou un défibrillateur. La réparation dure une demi-heure, il a sorti un tube de silicone qui ressemble à de la pommade dont il enduit chaque pièce du circuit de refroidissement, un moment, on le verra même dénuder un fil d’étain avec ses dents, un héros, quoi. A la fin, ça goutte encore, mais beaucoup moins, les deux remontent dans leur camion, ne nous demandent pas un franc. Quand Yves remet le contact, je suis encore tout épaté de ce qui vient de nous arriver, finalement on continue la route à quarante kilomètre/heure, au point mort dans les descentes, pour froisser le moins possible la susceptibilité du moteur, les yeux rivés sur cette petite aiguille qui indique imperturbablement que la température de celui-ci s’est stabilisée à un niveau proche des normales saisonnières, on roule comme ça, sans clim, fenêtres ouvertes, au pas, recrachant la fumée dans la douceur de la nuit, on s’autorisera même un stop de ravitaillement en coca-cola, et quand on voudra remettre de l’eau dans le radiateur, le niveau n’aura presque pas bougé. Le passager d’Erythrée est stoïque à l’arrière, il se fout de ces contretemps, il nous taxe juste de temps en temps une cigarette, et ainsi va jusqu’à Arta où je décide de dormir vu qu’il est déjà onze heures, de même que l’Erythréen, qui se fera un peu prier d’abord, préférant dormir sur la banquette de la voiture, mais qui finira par accepter un matelas dans la chambre d’ami, et avant cela une pleine assiette de spaghettis au thon. Mais qui refusera la bière d’Ethiopie, avec qui l’Erythrée est en froid. Le lendemain, à sept heures, on file tous les deux vers Djibouti, je le dépose près du port, je vais prendre une douche, et je pars travailler. Aujourd’hui, j’ai fait revoir par un garagiste tout le circuit de refroidissement de Kia. Un joli prénom, quand même.

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