Histoire d’O.

Le 21 mars, c’est la journée mondiale de la trisomie 21. Le 23, de la météorologie.

Mais entre ces deux dates, le 22 mars de chaque année, au lendemain d’un printemps qui éclot, c’est l’eau qu’on célèbre partout dans le monde. Profitant de l’effet d’aubaine, aidé par une conférence organisée à cette occasion par le centre culturel français à Djibouti, et par mes connaissances forgées au fil de mes recherches sur la situation financière de l’un de nos partenaires, l’office de l’eau et de l’assainissement, pour le bénéfice duquel l’agence a financé plusieurs forages il y a une quinzaine d’années, voici un petit panorama sur la situation aqueuse (ou devrait-on dire aquatique), mais en fait non, hydrique, sur la situation de stress hydrique à laquelle a à faire face Djibouti, aujourd’hui, hier, et pour toujours. Djibouti qui fait partie de la liste des 19 pays en situation le plus critique face aux besoins en eau.

Là, on peut interroger l’origine des peuplements, de la sédentarisation, l’apparition de villes.

Jusqu’en 1800 quelque chose, Djibouti-ville n’était qu’un modeste (et sans doute charmant) village de pêcheurs. Puis les Français, qui commerçaient beaucoup par bateau à cette époque (c’était avant Amazon), et qui avaient besoin d’un port de ravitaillement, sur leur route maritime entre Suez et les Indes, ont jeté leur dévolu sur cette côte des Somalies (Aden, sur la rive d’en face, ayant déjà été préempté par les Anglais), devenue à l’indépendance, en 1977, Djibouti. Le site de Djibouti a été choisi particulièrement pour sa large baie en anse naturelle, permettant d’y installer facilement des infrastructures portuaires. Un choix dicté par des considérations politiques et stratégiques, donc, que de s’installer à Djibouti, qui jusqu’alors était une terre de nomadisme, et cela un choix rationnel, que de vivre avec le vent, les troupeaux, les chameaux, les oasis, et le sable, et le sel, quand il n’y a pas de vraie raison de s’établir, de se fixer à un point d’attache, à un petit périmètre. Jusqu’à la sédentarisation, les nomades allaient chercher l’eau là où ils le pouvaient, là où ils devaient en avoir l’intuition, la connaissance ancestrale ; récupération des eaux pluviales, quelques puits, aucun oued en eau toute l’année. Ils survivaient. Mais avec la ville, il s’agit de vivre. D’apporter la ressource à soi, plutôt que d’aller vers elle.

On a commencé à creuser des forages pour pomper la nappe phréatique, et depuis, on l’a pompée jusqu’à l’os. Ou la moelle. Aujourd’hui, effet ou non du changement climatique, Djibouti a essuyé deux années de sécheresse terribles. Quasiment pas de pluie. Donc pas d’infiltrations aquifères. Cela signifie que les nappes cessent d’être approvisionnées. La ressource s’épuise. D’année en année, il y a moins d’eau à tirer de la nappe, et la corde se raidit. L’eau affiche des niveaux de salinité de plus en plus élevés, résultat des intrusions d’eau de mer dans la nappe (lié à ce qu’on appelle le déplacement du « biseau salin »). Aujourd’hui, alors que le volume moyen d’eau délivré est de 4,75m3 par habitant et par an, et qu’il en faudrait au moins 12 pour assurer la sécurité du pays, il n’y a pas mille alternatives vers lesquelles se tourner ; le dessallement de l’eau de mer devient l’option prioritaire. Pour cela, il faudrait beaucoup de fric, et le fric, c’est comme l’eau, ici, rare, et donc cher, selon le syllogisme célèbre et débile du cheval rare.

Sur un plan purement technologique, le dessallement est possible ici selon le procédé dit d’osmose inverse. Quelques recherches permettent d’apprendre que l’osmose inverse est un système de purification de l’eau contenant des matières en solution par un système de filtrage très fin qui ne laisse passer que les molécules d’eau.

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Mais quand on commence à dessaler de l’eau de mer, n’est-ce pas, d’une certaine manière, le début de la fin ?

Ça, c’était sur mes compétences propres. Maintenant sur le contenu de la conférence.

Questions/réponses.

Ne trouvez-vous pas scandaleux, le niveau atteint par les pertes sur le réseau, quand on sait la rareté de l’eau à Djibouti ? demande un type.  

Le conférencier qui a de la répartie explique que 30% de pertes techniques, liées à des fuites, c’est vrai que c’est beaucoup, mais que c’est la résultante de l’état d’usure du réseau, et à Montpellier, au début des années 2000, le chiffre atteignait 50%…

Quant aux 20% de pertes commerciales, liées à des branchements sauvages, des fontaines clandestines, ou d’autres procédés que les humains en difficulté ont toujours su inventer, pour se défendre, l’eau n’est pas perdue pour tout le monde. Il faut savoir que à Djibouti :

- les mosquées bénéficient d’un statut à part qui, pour d’évidentes raisons messianiques (et ablutives), les exonère du paiement de leur consommations en eau. Des mosquées partent en conséquences des dizaines de petits tuyaux qui arrosent le quartier de bidonvilles de Balbala. A vau l’eau.

D’ailleurs, outre l’histoire des mosquées, les branchements sociaux, dans les quartiers les plus défavorisés, où l’eau est facturé à peine 30% de son tarif normal, sont vite devenus la source de trafics de flotte (le problème éternel à établir des politiques de prix discriminatoires pour des biens cessibles – j’avais écrit échangeables, mais un litre d’eau ne s’échange pas non plus comme des vignettes panini).

Durant la conférence, des phrases définitives sont prononcées comme ; « le prix actuel de l’eau, il faudra l’oublier très vite », ce qui soulève les poitrines dans l’assemblée.

La question la plus intéressante survient à la fin : l’eau à Djibouti est-elle propre à la consommation ? Au sens propre du terme, la réponse apporté par le conseiller français du DG de l’office de l’eau est éclairée ; en France, l’eau potable doit sortir du robinet à 25°C et comporter moins d’un milligramme par litre de sels minéraux. Ici, le chiffre moyen est compris entre 2 et 3, et il s’est déjà vu que l’eau arrive dans les tuyaux à 41°C, si bien que l’hôtel de luxe Kempinski est l’été obligé de climatiser en quelque sorte l’eau de ses piscines pour satisfaire les exigences rafraîchissantes de ses clients 5 étoiles.

Et pourtant, beaucoup de djiboutiens ne boivent que cette eau. Potable, si l’on veut. Et de toute façon, que boire d’autre ? Du coca-cola ? Le diabète atteint ici un niveau alarmant.

Aussi, la phrase de Henri Michaud en conclusion, lue comme par enchantement dans son recueil Poteaux d’angle ; « Dans un pays sans eau, que faire de la soif ? De la fierté. Si le peuple en est capable ».

 

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