Trois jours en Ethiopie

Samedi, quatorze heures 

Toits en tôle ondulée, et partiellement rouillée, quelques paraboles, du linge séchant sur un fil, tendu de part et d’autre d’une rue pavée en légère déclive. Flots piétonniers, flux et reflux, fumée de feu de bois, nourri par un léger vent, chèvres titubant en liberté. En haut, des bruit d’oiseaux, en bas des odeurs de friture, un ciel nuageux. A droite, des camions en transhumance vers Addis-Abeba, stationnent, recouverts de bâches. En bas, à la verticale, des bouteilles de bière (capsules dorées) et des bouteilles de coca-cola (capsules rouges), rangées dans leur caisse en plastique comme des petites roquettes prêtes à dégoupiller – ou des fleurs. Au loin, la ligne gondolée des collines vertes sur lesquelles pousse le khat, celui qu’on moissonne chaque jour pour le porter à Djibouti. C’est le panorama qui s’ouvre depuis le balcon de la chambre 107 du petit hôtel où nous avons atterri, à Harar. Je suspends le début de sieste d’Emmanuel : « C’est un joli point de vue sur l’Ethiopie profonde ».

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je me répète. Il réfléchit. En fait, non, me dit-il, il n’y a pas d’Ethiopie profonde, il n’y a que l’Ethiopie. Les petits hôtels de passe dans les bas-fonds d’Addis, les grands barrages hydroélectriques, les églises troglodytes de Lalibela, je crois qu’il n’y a qu’une Ethiopie.

Alors, d’accord, je suis d’accord. C’est un angle de vue assez pittoresque sur la vie quotidienne de certains Ethiopiens, je corrige. 

Le Harar, perché à 1855 mètres d’altitude, sur les premières pentes du plateau éthiopien, ressemble à des Alpes abyssines. Notre hôtel évoque un chalet au pied des pistes d’une station suisse. On chercherait presque à l’horizon les remontées téléphériques, ou dans l’air une odeur de fondue ou de vin chaud. En fait de quoi l’odeur du charbon de bois, de la friture, et du tiers-monde, qui est la fusion de milliers d’odeurs hétéroclites, et qui me rappellent l’odeur de certains quartiers à Antsirabe, Madagascar.

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Dimanche, dix-sept heures 

On se promène à pied dans les rues de Dire-Dawa, ville fondée au début du siècle à l’endroit exact où s’étaient arrêtés les travaux de la compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, avant faillite. Plus tard, les capitaux français financèrent le tronçon de Dire-Dawa a Addis, et les conducteurs des locomotives se retrouvèrent syndiqués à la CGT Rail. On arrive devant un tout petit oued gadoueux, à l’endroit où le traverse une route bitumée. Pour ne pas mouiller les pieds, je saute dans un mototaxi qui me dépose de l’autre côté (course gratuite), mais Emmanuel n’a pas eu le temps de se faufiler sur la banquette. Pendant quelques secondes, un oued nous sépare. Finalement, il trouve à s’embarquer dans une calèche tirée par une sorte de cheval blanc, dont le cocher utilise en guise de cravache un morceau de corde verte. Passant à ma hauteur, je me joins à l’attelage, et on fait une petite promenade dans les rues de cette charmante ville provinciale, à chaque bifurcation, le chauffeur (si l’on peut dire) nous interroge du regard sur l’itinéraire à suivre, et il finit par comprendre que le choix lui revient, une demi-heure après il nous dépose devant le marché couvert où j’achète une paire de chaussures à bout pointu et Emmanuel douze mètres de tissu fleuri en coton pour que son amoureuse colombienne, qu’il retrouve le mois prochain à Medellin, puisse y découper des robes, c’est une commande, et on hésite pas mal sur le choix des coloris, on n’est pas des filles, c’est une opportunité qui n’est pas donnée à tout le monde (une chance sur deux, mettons). De retour à pied, nous nous perdons exprès, empruntant une ruelle parfaitement calme, ombragée, on tombe nez à nez sur un petit bistrot installé sur le trottoir, c’est l’heure de l’apéro, je demande à Emmanuel s’il est d’accord, il me dit qu’il avait deviné, qu’il avait devancé ma suggestion, qu’il commence à me connaître. Un homme à la prestance impeccable, courts cheveux blancs, pantalon beige, chemise mauve, pas un pli, vient s’asseoir face à nos deux bières. A la déférence avec laquelle on vient prendre sa commande, on en déduit qu’il est de la notabilité. I am the lawyer, répond-il à notre question. C’est tout. Ça suffit. Salomon sous son arbre.

Jeudi, quatre heures du matin 

Djibouti. On a en poche nos tickets pour Dire-Dawa, que Omar, ce grand prince, est allé acheter à la gare routière en fin d’après-midi. Deux stratégies se sont opposées plus tôt dans la soirée. Celle d’Emmanuel, se coucher tôt, se préserver pour un voyage qui s’annonce d’avance éprouvant, que tout le monde nous annonce difficile. Ou la mienne. Ne pas dormir. Sortir en boîte. Les deux se valent. A trois heures et demie, au moment de boucler nos sacs, le résultat est le même ; aucun de nous n’a l’air d’être tout à fait frais, en pleine possession de ses moyens. Je glisse quelques affaires dans un sac militaire que je trouve dans une chambre pleine de bordel, qu’ont laissé les anciens occupants, dont un pull, car en Ethiopie, c’est encore l’hiver. On est les premiers passagers, on s’installe aux meilleures places du petit bus (quinze places), mais c’est très relatif. Au moins évitons-nous les strapontins. Dans un état second, j’interroge à la volée les quelques Djiboutiens qui traînent dans ce coin du quartier sept au milieu de la nuit, pour savoir où acheter une recharge de téléphonie. Certains sont même sur le point d’aller réveiller le gérant de la petite épicerie de la gare…Finalement, mon message ne partira jamais, je m’endors et me réveille à la frontière, 100 bornes sont passées, c’est un bon début. Il pleuvote. Les douaniers m’invitent à gagner leur bureau, il faut dire que mon visa djiboutien, d’une durée d’un mois, a expiré depuis le 4 février. Que ma carte de séjour n’est plus qu’un espoir déçu. Avec les gestes très mesurés qu’ont tous les douaniers du monde lorsqu’ils tournent les pages d’un passeport, ils auscultent mon pedigree voyageur. N’étant pas en position de force, et ne voulant offenser personne, je ne refuse pas le thé qu’on me propose, ni la galette (injera) au miel qui l’accompagne. On discute. Ils me racontent leur drôle de vie de douaniers, ici, au milieu de rien. La semaine de permission, une fois tous les trois mois. Ils regardent passer les trains. Bref, au bout de vingt minutes, tout le monde me cherche, tout le monde est remonté dans le bus, on m’attend pour repartir. De retour dans le bus, certains passagers m’interrogent, me demandent s’ils ont fait des complications, si j’ai dû payer un pot de vin, ou quoi, mais non, je réponds, on a juste pris un petit-déjeuner.

Et ainsi va, sur une piste chaotique, notre estafette, dont les vitres sont rendues opaques par la saleté qui s’y est collée au fil des bornes en brousse, nous laissant à peine deviner le paysage qui défile, et qui de toute façon, est identique sur deux centaines de kilomètres. On touche au but à 17 heures, 12 heures de trajet pour 350 kilomètres. A Dire-Dawa, on descend au Ras Hôtel, l’ancien palace décati comme on en trouve dans ces villes des anciens empires coloniaux (et bien que l’Ethiopie ait presque toujours résisté, et surtout aux Italiens – à ce con de Mussolini), où le confort des chambres vaut à peine celui d’un dortoir d’auberge UCPA, mais où il y a encore de l’espoir, grâce à la hauteur des plafonds, à la dorure des porte-clefs, et au fait que le personnel est vêtu impeccablement, en noir et blanc (film d’époque), avec nœud papillon pour le barman, présence distinguée devant tous les alcools occidentaux, Martini, Pastis, Jack Daniel’s et la plupart des bouteilles sont vides, mais on les laisse à leur place, pour qu’elles puissent continuer d’offrir le reflet nostalgique de leur étiquette au grand miroir qui surplombe le bar.   

De là, on s’endort, pour colmater la nuit précédente, qui commence à fuir, se donnant l’horizon de 21 heures pour un réveil. Mais quand j’ouvre les yeux, il est minuit vingt. Alors il faut décider vite. Donc on décide d’avaler un club sandwich au poulet arrosé de Harar Beer au bar de l’hôtel, le service est ininterrompu, toute la nuit, si on le demande.

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Et se repérant au son d’une musique enlevée, on s’engouffre dans des rues sans éclairage public et on finit par se retrouver assis sur des tabourets de bar, et autour tout n’est que sueur et bière, corps chaloupés. Les filles dansent, on peut dire ce qu’on veut, comme dans une chorégraphie de Béjart, et c’est beau. C’est une question de rythmique et de sensualité, de fluidité et d’exubérance, les latino-américaines y parviennent souvent également, les Françaises plus rarement, je ne crois pas que ce soit génétique, mais ça doit remonter à la toute petite enfance, pour danser comme ça, il faut avoir porté des petits fagots de bois sur sa tête, ou avoir zigzagué longtemps et souvent entre les flaques de boue. On rentre avant le lever du jour.

Samedi, midi 

A Harar, on arrive sous des trombes d’eau. Abrités sous un auvent qui n’empêche pas des gouttes de pluie froide de fondre sur nous et de justifier les pulls, on boit nos premiers cafés éthiopiens. L’après-midi, un jeune guide nous promène entre les maisons de torréfaction, la soi-disant maison de Rimbaud où il ne vécut jamais, et les boutiques de souvenirs. Harar est une belle ville fortifiée gardée par un chemin de ronde de pierres pavées et six portes d’inspiration médiévale.

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A six heures, le jeune garçon nous propose d’aller voir jouer Arsenal, la première League se « markete » bien, comme dit Emmanuel, qui s’y connaît, puisqu’il a fait une école de commerce. Les billets d’entrée sont vendus 3 Biras (20 centimes d’Euros), on est au moins cent à regarder le match diffusé depuis vidéo-projecteur sur un écran large de 10 mètres, dans une salle aussi noire qu’une chambre noire, et chaque débordement de Fabregas  fait lever tout le monde de son strapontin. En fait, ça ressemble à une séance de cinéma, à l’affiche, cette semaine, les exploits d’Arsenal. Je trouve le scénario un peu convenu, mais ça reste un bon film. A la mi-temps, on s’échappe pour le clou de la journée : les hyènes, aux premières lueurs du soir, se montrent aux portes de la ville. Depuis toujours (ou presque), quelqu’un les nourrit ; soi-disant qu’il serait le seul à pouvoir les approcher. Monopole lucratif, puisqu’il demande 100 Biras pour participer à l’attraction ; c’est-à-dire orienter les phares de la mototaxi sur les hyènes de telle manière qu’on puisse les voir…Un film comme le Roi Lion a fait beaucoup de mal pour la réputation des hyènes, au moins autant que Jérôme Kerviel pour celle du service de contrôle interne de la Société Générale. Alors qu’en réalité, les hyènes que nous voyons sont des gros chats dociles et laids. Emmanuel les nourrit, et je prends des photos. C’est très bien comme ça. Moi, je considère qu’il s’agit d’une des plus grosses arnaques de l’histoire du tourisme industriel, mais Emmanuel estime qu’il en a eu pour son argent. En tout cas, c’était drôle.

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Enfin, on cherche un bon restaurant éthiopien pour dîner. On erre un peu. Soudain, un couple de jeunes occidentaux nous accoste ; leurs yeux brillent, je me demande s’ils ont pris du qat, mais en fait, non, ils ont juste la foi, ils sont missionnaires, ici à Harar, ils portent la bonne parole évangélique, dans cette ville qui est la quatrième ville sainte d’Islam, le courage ne suffit pas pour ça, il faut vraiment la foi, et ils l’ont, ils sont contents d’apprendre qu’Emmanuel s’appelle Emmanuel, ce qui veut dire Jésus descendu du ciel, ou quelque chose comme ça, il s’appelle Eric, est Norvégien, et elle Gabrielle (un beau nom, aussi), Américaine, et on se demande comment leur expliquer qu’Emmanuel est juif ashkénaze sépharade non-pratiquant et moi catholique baptisé confirmé athée. On n’essaie pas. Le restaurant où ils nous conduisent est parfait, c’est délicieux – jusqu’à que je croque sur un piment vert.  

Dimanche, six heures et demie 

Je me réveille le premier, le jour se lève, j’enfile un truc, je sors. Les premiers vendeurs de thé sont déjà en place ; comme en Inde, cérémonial sur le trottoir, un petit poêlon, deux bancs, du thé pour se réchauffer, des beignets juste rissolés pour prendre des forces. Je m’enfonce dans les rues de la vieille ville qui se réveille, on m’indique le chemin de l’église catholique que nous avons visitée la veille, alors que le chœur des petites communiantes était en répétitions, chantant des airs inconnus d’une seule et même voix soprane –je m’apprêtais à écrire « voix de crécelle », mais après vérification dans le Littré, « voix sèche et désagréable », c’est pas du tout ça, c’est tout le contraire. J’ai demandé quand avait lieu l’office, on m’a répondu, dimanche, à une heure éthiopienne (c’est-à-dire à sept heures du matin, car outre de s’offrir le luxe d’un calendrier différent du nôtre, avec 12 mois de 30 jours et un mois de 5 ou six jours – ce qui explique le slogan des affiches de propagande touristique « Ethiopia, 13 months of sunshine », l’Ethiopie se permet aussi de mesurer les heures qui filent, dans un style très personnel…).

A sept heures, je suis devant l’Eglise. Silence de mort. Silence de cathédrale. J’entre. L’Eglise est pleine à craquer. Je trouve un bout de banc ; tout le monde prie, le dos courbé, la tête renversée entre les genoux, dans une posture permettant aussi le prolongement très discret de la nuit écourtée, subterfuge dont je ne manquerai pas de profiter au cours de l’heure et demie de messe…Mais l’atmosphère…Le prêtre devant l’autel balance, un peu à la manière d’un coureur de ski de fond, ses encensoirs pendant de longues minutes, si bien que l’église baigne bientôt dans un espèce de brouillard odoriférant ; s’il s’agissait d’un concert, on penserait au rideau de fumée qui enveloppe l’arrivée à venir de la rock star. Mais Jésus n’est pas Joey Ramones, et d’ailleurs il n’est pas là, les collines vertes que l’on aperçoit à travers les petites ouvertures sont perdues dans la brume matutinale, tout est très flou, il est sept heures du matin, et je suis le seul blanc au milieu d’une assemblée de fidèles ponctuels et noirs, dans une petite église jolie comme une maison de poupée. Les premières intonations du chœur féminin lèvent mes doutes, et me confirment que j’ai eu raison de me lever tôt. A qui l’avenir appartient.  Après, c’est comme une messe, un long laïus moralisateur après la lecture de l’évangile, se lever, s’asseoir, s’agenouiller, la comédie ésotérique du prêtre avant la communion, devant le calice de vin rouge. Mais de très beaux moments chantés. Je me demande si, pendant les grandes famines, certains ne venaient à la messe que pour le bénéfice calorifique de l’hostie (maigre). L’Ethiopie a beaucoup souffert, et d’une certaine manière, ça se voit durant cette messe. Tout le monde est très bien habillé. Personne ne papote. Après le chant d’envoi, je cours m’enfiler quelques cafés macchiatto avant d’aller réveiller Emmanuel. Et lui dire que, ça y est, mon âme est maintenant apurée, les conneries peuvent reprendre.    

Lundi, vingt trois heures 

La gare routière est comme une fourmilière, une ruche enfumée d’où s’échappent des vapeurs carburées, et où, dans la nuit, l’on n’y comprend rien, sinon qu’il semble nécessaire de prévoir des provisions d’eau minérale pour le voyage, et de boire un café, de fumer quelques cigarettes. On a mentionné qu’on voulait aller à Djibouti, et ensuite on laisse le bon sort nous prendre en charge. Quelque rabatteur nous pousse sans ménagement vers une banquette étroite, qui serait à peu près parfaite pour une personne seule, mais on finit par admettre que les gens ayant autorité sur ce bus souhaitent qu’on s’y installe à deux. Emmanuel se plaint de son mètre quatre-vingt cinq, toujours la même rengaine des grands peinant à déplier convenablement leur carcasse, moi je m’arrange pour répartir de manière subtile mes cent soixante douze centimètres dans cet espace imparti, ça tient d’un tour de magie, les heures à venir s’annoncent pénibles. Et parfois, la vie tient ses promesses, elle ne se dérobe pas, elle est même capable du pire. C’est ce qui est arrivé. Les trois premières heures sont sans histoire, le chauffeur avance à tombeaux ouvert – je rappelle à Emmanuel l’information que je viens de lire dans la note de sécurité de l’ambassade, à destination des voyageurs français en Ethiopie ; que l’Ethiopie détient le record du nombre de morts sur les routes au prorata des véhicules à circulation. Plusieurs raisons à cela ; la vétusté des véhicules de transport en commun, l’inconscience des conducteurs (leur insouciance), et le temps long que les secours mettent pour arriver sur site. Il fait mine de ne pas m’avoir entendu…En tous cas, tous les critères sont réunis, dans notre cas. Une passagère djiboutienne à nos côtés nous confie qu’elle a le sentiment à chaque instant que l’on va partir dans le décor, et que d’autres passagers à l’avant ont demandé le remplacement de notre chauffeur, sans succès. Essayer de dormir alors. Aussi facile que de vouloir lire dans une mer agitée, ou de résoudre des sudoku force sept avec quarante de fièvre. Vers trois heures, on s’arrête brusquement. Au début, chacun croit à une crevaison, ce qui serait un faible tribut, comparé à ce qu’on a fait endurer à la carcasse métallique qui nous sert d’abri roulant. Mais en fait, le problème est plus sérieux, il est lié à des fuites du réservoir d’huile, à une sorte de surpression hydraulique, ou d’autres trucs que ma compétence n’atteindra en tout cas jamais, tout ça génère de longues discussions en langue amharique, ou avec les mains, je préfère rester à distance. Dès lors, prévoyant que la pause pipi va durer, je sors mon duvet, j’aplanis un morceau de terrain en ôtant les cailloux, et je m’installe à la belle étoile, sous une demi-lune. Quelqu’un parle de hyènes qui rôderaient la nuit, dans ces zones de non-droit, au fond du désert abyssin. J’allume une cigarette. C’est quand même un bon moment.

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Quand je me réveille, avec le jour se levant sur la savane, une garrigue épurée, le bus est toujours là. J’apprends que certains sont partis vers un village, à deux kilomètres de là, plus loin sur la piste. On se met en marche, emportant nos bagages, escortée par Kedjida, une jolie djiboutienne au français impeccable, et qui semble avoir décidé de nous prendre sous son aile, et je ne fais rien pour l’en dissuader. A sept heures, on est installé devant des thés, du pain brioché, et une ratatouille pimentée et goutue. Emmanuel tente de soudoyer les quelques conducteurs de pick-up qui passent par là, tous promettent de revenir. On entend parler des véhicules du qat qui ne devraient pas tarder. Soudain, un bus s’arrête à notre hauteur, déjà bien rempli. Foire d’empoigne, où notre qualité de français de souche est un blanc-seing. Il est déjà neuf heures, on a parcouru deux cents bornes environ, il en reste une cinquantaine jusqu’à la frontière. Dès que notre véhicule s’élance sur la piste, cahotant comme s’il roulait sur les jantes, je sens ma vessie sous pression, telle une baudruche. Je me retiens quelques minutes, puis obtiens, juste à temps, l’arrêt du véhicule. De retour sur mon siège, quelqu’un me tend une cigarette allumée ; alors que je n’ai rien demandé. C’est gentil. A dix heures, poste frontière côté éthiopien. De l’autre côté, djiboutien, on reste bloqué une heure et demie, dans l’attente que le  nouveau bus dans lequel on vient de monter se remplisse, et aussi parce qu’on a oublié nos cartes de vaccination, ce qui apparaît vite comme une opportunité à monétiser aux gens du ministère de la prévention sanitaire. Emmanuel est à ce point désagréable avec le type en question que celui-ci menace d’écrire un rapport de signalement, mais de toute façon, Emmanuel s’en va. Et ne compte pas forcément revenir vivre à Djibouti, d’après ce qu’il m’en dit… A treize heures, on est à Ali Sabieh, dix kilomètres après la frontière. L’apogée. On attendra trois quart d’heures que les deux derniers strapontins du bus déjà surchargé trouvent preneur ; un type se fait arrêter et menotter en pleine rue ; le chauffeur potentiel du bus, en tout cas celui qui est assis sur le siège conducteur, porte un passe-montagne bleu nuit, tout à fait surnaturel par les températures en vigueur ; je discute avec Kadar, qui revient d’Ethiopie où il est allé retirer un visa cubain à l’ambassade castriste d’Addis (et s’est fait voler tout son fric) ; il n’y a évidemment pas de représentation de la Havane à Djibbie. Il est membre des forces républicaines de sécurité, en charge de la sécurité du Président. Blessé au dos, il a obtenu un congé de trois mois, et part donc la semaine prochaine, en grand secret, à Cuba, pour voir l’Amérique. Il sera logé chez des amis, et de là-bas, il essaiera de trouver une issue pour les Etats-Unis, comme il dit. Confiant en ses projets, je lui propose de venir me montrer ses photos à son retour. Il me dit ; j’ai toujours cru que je rêvais de devenir militaire, et maintenant que je le suis, je m’aperçois que ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Le problème, ce sont les ordres ; tu ne peux rien faire si l’on ne t’en a pas donné l’ordre…

Ben oui, Kadar, tout à fait vrai, tout à fait raison, le problème, ce sont bien les ordres. Il faut faire avec. Celui qui était parti menotté revient et s’installe dans le bus ; l’enquête l’a innocenté, me dit mon voisin. Une enquête rondement menée, dans tous les cas, un quart d’heure a du s’écouler. On a frôlé l’erreur judiciaire. Face au bus, où nous croupissons de sueur et d’attente, installés en terrasse, un groupe d’hommes mâchonnent leur boule de qat, et semblent se moquer un peu de nous, de notre attente et de notre désespoir. L’un d’eux a une réflexion qui m’échappe, mais peut-être dans le style ; venez manger de la salade avec nous plutôt que de vous faire insoler dans votre bus, de toute façon il ne partira pas. Là, une des passagères qui nous accompagne depuis l’Ethiopie, qui n’a pas dormi depuis 30 heures, sombre dans une espèce de crise de nerf ; elle se met à hurler, et se déchaussant, jette un de ses souliers (verni) sur le fauteur de trouble. La suite ; du bruit, des bébés qui pleurent, des  médiateurs de la République, une cool frénésie, on a la traduction simultanée, par un vieux djiboutien assis à nos côtés. On se résout à allonger le prix des deux strapontins, pour mettre fin au chapitre (même si la scène a revêtu une indéniable dimension comique (par l’absurde) (comme dans un film de Terry Gilliam).

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Hormis une dernière halte, à un barrage douanier, où nous passerons encore une demi-heure en bordure de route, plusieurs passagers se retrouvant accusés de trafic de qat, une femme regagnera même son siège en larmes après qu’on policier l’eut frappé au visage (on était le 8 mars, la journée de la femme), il ne se passera rien de notoire. De retour dans le grand salon de la villa, on est ébloui par la blancheur qui s’en dégage, murs blancs, carrelage sable, canapés beurre fondu. Emmanuel file sous la douche. Mais il n’y a plus d’eau. L’Ethiopie, c’est beau, mais c’est loin.

Crédits photos : Emmanuel B.

 


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2 commentaires

  1. Rahma dit :

    super cool, j’adore

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