Vieux et cons

Je prépare un long post sur l’Ethiopie où je viens de passer trois jours d’hiver, je me documente, je recoupe mes sources ; je me rends compte que cela fait dix jours que le chat ne miaule plus et je ne veux pas désespérer Billancourt, pas plus qu’Uffholtz, la goutte d’Or, ou Djibouti, aussi je me suis résolu à écrire ce matin ce qu’on appelle dans le jargon professionnel « un message d’attente » ; dire que l’on fera quelque chose, mais qu’on le fera plus tard. Je ne savais pas exactement quelle en serait la teneur, jusqu’à ce qu’une information glanée sur le net ce matin me mette suffisamment en transe pour activer mes griffes sur le clavier.

Damien Saez est un type a l’allure un peu mystérieuse, avec une voix partant souvent en oblique vers les aigus comme le vol d’un busard cendré. Il sort un dernier album, qu’il a décidé d’autoproduire, pour ne pas finir « en sonnerie de téléphone portable ». Il a eu l’idée de jeune et con, il y a quelques années, qui l’a fait connaître, et il ne passe jamais à la télé. Plutôt des bons points.

L’affiche annonçant sa prochaine de tournée de concerts, et qui devait être placardée dans les couloirs du métro, a été refusée par l’Autorité de Régulation professionnelle de la Publicité. Au motif qu’elle présentait un « caractère dégradant pour l’image de la femme dans la mesure où elle apparaît nue, et qui plus est, dans un chariot de supermarché ». Qui plus est.

Voici l’affiche.

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Après, on peut en discuter des heures, dire qu’on trouve son esthétique admirable, qu’il y a un côté warholien, que la fille est belle. On peut discuter du message qu’elle véhicule, et qui semble être l’établissement d’un parallèle entre la grande distribution et la prostitution, une dénonciation des ficelles marketing, que Charles-Edouard Leclerc est un proxénète, que la vraie vie est ailleurs, que faire l’amour dans un chariot ne doit pas être très confortable, que les pin-up de magazines sont comme des dindonneaux sous cellophane à expiration rapide, et des produits de grande consommation, presque de première nécessité. Ou exactement l’inverse. Zola accusait l’antisémitisme, la mauvaise foi, et les réflexes conservateurs de sa troisième République, Saez accuse le merchandising, les logiques consuméristes, mercatiques, dégradantes de la quatrième Internationale du fric (je lisais la semaine dernière un long article d’une quinzaine de pages, extrait d’un ouvrage de l’architecte David Mangin, la ville franchisée, sur les ravages qu’avaient causé sur le territoire français le développement d’un urbanisme commercial dans les années 60 – immenses parkings posés comme des furoncles purulents d’hydrocarbures sur les campagnes périphériques, centres commerciaux, galeries, Norauto, Kiloutou, Decathlon, Kiabi, structures d’une laideur préfabriquée, préformatée, implacable, échangeurs s’échangeant au-dessus de nos têtes comme un nid de serpents à sonnettes, à klaxons, pollution visuelle des grandes enseignes, pollution atmosphérique du tout-automobile censé agréger la demande vers ces lieux d’offre à l’étalage, disparition lente et progressive, inéluctable, des petits commerces, des petits quincailliers, des petits primeurs, en centre-ville, (oui, c’est bobo, et je m’en fous) (on en revient lentement)). Le plus parfait symbole de cette dégénérescence qu’engendra et qu’engendre encore (mêmes si les textes réglementaires se sont un peu durcis, comme de la pâte à sel au four) cette logique de spéculation sur la grande consommation, c’est le caddie, cette icône païenne, le caddie où il faut mettre une pièce de dix balles, ou de deux euros, mais c’est pas comme dans un juke-box, il y a pas de musique, et on n’a pas envie de danser.

Aussi, on pourrait discuter des heures des interprétations multiples que propose l’affiche, on pourrait même accepter de recevoir des critiques là-dessus, est-ce une atteinte à la dignité des femmes, pourquoi pas, si les chiennes de garde, ou autres mouvances féministes étaient un peu moins stéréotypées dans leurs positions – accusant chez Frédéric Taddei la semaine dernière Damien Saez d’être un mac…Qu’aurait à dire Elisabeth Badinter là-dessus ? Je trouve que globalement, toutes les associations qui soi-disant défendent des minorités oppressées, type chiennes de garde, MRAP, CRIF, SOS RACISME, ou même parfois la CGT, ressemblent de plus en plus à des organisations terriblement autocentrées, qui n’hésitent jamais à jeter de l’huile bouillante sur le feu, comme ces défenseurs de forteresses à l’époque médiévale qui en déversait par les mâchicoulis pour repousser l’ennemi, évoquant des groupements au point de vue réduit, comme s’ils avaient chopé le soleil en pleine face, éblouis, ne pensant qu’à s’en tirer du mieux possible, et oubliant complètement la nécessité du vivre ensemble (oui, je sais, c’est un terme dévoyé, mais je m’en fous), alors que comme l’explique Pierre le Hir dans un article très beau du Monde, même les animaux sont capables d’empathie, d’altruisme ;

http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/02/26/des-animaux-doues-d-empathie_1311733_3244.html

Les humains semblent de manière générale avoir oublié que ce sentiment existait.

Mais en fait, il n’y a même pas matière à discussion. Il ne devrait même pas y avoir matière à débat. Cette interdiction est aussi conne que celle qui frappa Vian à la sortie de J’irai cracher sur vos tombes, en 47 (trop érotique), ou Franz Fanon, avec son brûlot anticolonial les Damnés de la terre en 61 (trop africain). La preuve qu’on régresse.

Pour revenir à Saez, et à la juste mesure des choses, pour illustrer je sais pas quoi, l’absurde, le ridicule, une image que tout le monde connaît sans doute, la dernière campagne de prévention du tabagisme chez les jeunes. Des photos qui outre d’être moches, véhiculent un message des plus débiles, des plus réducteurs, des plus caricaturaux, très loin de la polysémie, de la polyphonie de Saez.

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Demain l’Ethiopie.

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