Archive pour mars, 2010

Histoire d’O.

Le 21 mars, c’est la journée mondiale de la trisomie 21. Le 23, de la météorologie.

Mais entre ces deux dates, le 22 mars de chaque année, au lendemain d’un printemps qui éclot, c’est l’eau qu’on célèbre partout dans le monde. Profitant de l’effet d’aubaine, aidé par une conférence organisée à cette occasion par le centre culturel français à Djibouti, et par mes connaissances forgées au fil de mes recherches sur la situation financière de l’un de nos partenaires, l’office de l’eau et de l’assainissement, pour le bénéfice duquel l’agence a financé plusieurs forages il y a une quinzaine d’années, voici un petit panorama sur la situation aqueuse (ou devrait-on dire aquatique), mais en fait non, hydrique, sur la situation de stress hydrique à laquelle a à faire face Djibouti, aujourd’hui, hier, et pour toujours. Djibouti qui fait partie de la liste des 19 pays en situation le plus critique face aux besoins en eau.

Là, on peut interroger l’origine des peuplements, de la sédentarisation, l’apparition de villes.

Jusqu’en 1800 quelque chose, Djibouti-ville n’était qu’un modeste (et sans doute charmant) village de pêcheurs. Puis les Français, qui commerçaient beaucoup par bateau à cette époque (c’était avant Amazon), et qui avaient besoin d’un port de ravitaillement, sur leur route maritime entre Suez et les Indes, ont jeté leur dévolu sur cette côte des Somalies (Aden, sur la rive d’en face, ayant déjà été préempté par les Anglais), devenue à l’indépendance, en 1977, Djibouti. Le site de Djibouti a été choisi particulièrement pour sa large baie en anse naturelle, permettant d’y installer facilement des infrastructures portuaires. Un choix dicté par des considérations politiques et stratégiques, donc, que de s’installer à Djibouti, qui jusqu’alors était une terre de nomadisme, et cela un choix rationnel, que de vivre avec le vent, les troupeaux, les chameaux, les oasis, et le sable, et le sel, quand il n’y a pas de vraie raison de s’établir, de se fixer à un point d’attache, à un petit périmètre. Jusqu’à la sédentarisation, les nomades allaient chercher l’eau là où ils le pouvaient, là où ils devaient en avoir l’intuition, la connaissance ancestrale ; récupération des eaux pluviales, quelques puits, aucun oued en eau toute l’année. Ils survivaient. Mais avec la ville, il s’agit de vivre. D’apporter la ressource à soi, plutôt que d’aller vers elle.

On a commencé à creuser des forages pour pomper la nappe phréatique, et depuis, on l’a pompée jusqu’à l’os. Ou la moelle. Aujourd’hui, effet ou non du changement climatique, Djibouti a essuyé deux années de sécheresse terribles. Quasiment pas de pluie. Donc pas d’infiltrations aquifères. Cela signifie que les nappes cessent d’être approvisionnées. La ressource s’épuise. D’année en année, il y a moins d’eau à tirer de la nappe, et la corde se raidit. L’eau affiche des niveaux de salinité de plus en plus élevés, résultat des intrusions d’eau de mer dans la nappe (lié à ce qu’on appelle le déplacement du « biseau salin »). Aujourd’hui, alors que le volume moyen d’eau délivré est de 4,75m3 par habitant et par an, et qu’il en faudrait au moins 12 pour assurer la sécurité du pays, il n’y a pas mille alternatives vers lesquelles se tourner ; le dessallement de l’eau de mer devient l’option prioritaire. Pour cela, il faudrait beaucoup de fric, et le fric, c’est comme l’eau, ici, rare, et donc cher, selon le syllogisme célèbre et débile du cheval rare.

Sur un plan purement technologique, le dessallement est possible ici selon le procédé dit d’osmose inverse. Quelques recherches permettent d’apprendre que l’osmose inverse est un système de purification de l’eau contenant des matières en solution par un système de filtrage très fin qui ne laisse passer que les molécules d’eau.

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Mais quand on commence à dessaler de l’eau de mer, n’est-ce pas, d’une certaine manière, le début de la fin ?

Ça, c’était sur mes compétences propres. Maintenant sur le contenu de la conférence.

Questions/réponses.

Ne trouvez-vous pas scandaleux, le niveau atteint par les pertes sur le réseau, quand on sait la rareté de l’eau à Djibouti ? demande un type.  

Le conférencier qui a de la répartie explique que 30% de pertes techniques, liées à des fuites, c’est vrai que c’est beaucoup, mais que c’est la résultante de l’état d’usure du réseau, et à Montpellier, au début des années 2000, le chiffre atteignait 50%…

Quant aux 20% de pertes commerciales, liées à des branchements sauvages, des fontaines clandestines, ou d’autres procédés que les humains en difficulté ont toujours su inventer, pour se défendre, l’eau n’est pas perdue pour tout le monde. Il faut savoir que à Djibouti :

- les mosquées bénéficient d’un statut à part qui, pour d’évidentes raisons messianiques (et ablutives), les exonère du paiement de leur consommations en eau. Des mosquées partent en conséquences des dizaines de petits tuyaux qui arrosent le quartier de bidonvilles de Balbala. A vau l’eau.

D’ailleurs, outre l’histoire des mosquées, les branchements sociaux, dans les quartiers les plus défavorisés, où l’eau est facturé à peine 30% de son tarif normal, sont vite devenus la source de trafics de flotte (le problème éternel à établir des politiques de prix discriminatoires pour des biens cessibles – j’avais écrit échangeables, mais un litre d’eau ne s’échange pas non plus comme des vignettes panini).

Durant la conférence, des phrases définitives sont prononcées comme ; « le prix actuel de l’eau, il faudra l’oublier très vite », ce qui soulève les poitrines dans l’assemblée.

La question la plus intéressante survient à la fin : l’eau à Djibouti est-elle propre à la consommation ? Au sens propre du terme, la réponse apporté par le conseiller français du DG de l’office de l’eau est éclairée ; en France, l’eau potable doit sortir du robinet à 25°C et comporter moins d’un milligramme par litre de sels minéraux. Ici, le chiffre moyen est compris entre 2 et 3, et il s’est déjà vu que l’eau arrive dans les tuyaux à 41°C, si bien que l’hôtel de luxe Kempinski est l’été obligé de climatiser en quelque sorte l’eau de ses piscines pour satisfaire les exigences rafraîchissantes de ses clients 5 étoiles.

Et pourtant, beaucoup de djiboutiens ne boivent que cette eau. Potable, si l’on veut. Et de toute façon, que boire d’autre ? Du coca-cola ? Le diabète atteint ici un niveau alarmant.

Aussi, la phrase de Henri Michaud en conclusion, lue comme par enchantement dans son recueil Poteaux d’angle ; « Dans un pays sans eau, que faire de la soif ? De la fierté. Si le peuple en est capable ».

 

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Tout vert comme un printemps d’espérance (en Irlande)

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Je crois qu’il a raison. En tout cas le chat a envie de le suivre. D’écraser quelques mégôts dans sa trace. Enfin, dans un cendrier…  

«Inventons ensemble une Coopérative politique»

Par DANIEL COHN-BENDIT Député européen Europe Ecologie 

C’est un tournant historique. Des européennes aux régionales, l’écologie politique s’installe désormais comme un espace autonome dans le paysage politique français. Mais devant l’ampleur des défis auxquels doivent répondre nos sociétés, la consolidation est une nécessité absolue. Il faut nous inscrire dans la durée et honorer ce rendez-vous avec l’histoire sous peine de disqualifier notre critique de l’irresponsabilité de ceux qui ne font rien, à Copenhague ou ailleurs, parce qu’ils sont incapables de dépasser leurs petits intérêts particuliers. Nous avons besoin d’une structure pérenne et souple à la fois, capable d’élaborer des positions collectives et de porter le projet écologiste, sans s’abîmer dans la stérilité des jeux de pouvoir ou la folle tempête des egos en compétition.

Soyons clairs : il est hors de question d’abandonner aux appareils de parti, cette dynamique de renouvellement politique et social. Cela reviendrait à nous installer au cimetière, déjà bien encombré, des espérances déçues. Je reconnais d’ailleurs que, sous la pression des échéances électorales, nous avons trop longtemps repoussé la question de la forme de notre mouvement, au point de laisser le rêve en friche. Entre simple marque électorale et réseau purement virtuel, Europe Ecologie est resté une projection, où chacun pouvait voir midi à sa porte. D’ailleurs, les résultats contrastés de nos listes au premier tour des régionales soulignent le succès de ceux qui ont respecté l’esprit du rassemblement face à ceux qui se sont contentés d’en appliquer formellement la lettre, le réduisant à une simple tactique d’ouverture. Sans en renier l’histoire récente, il est temps d’incarner l’écologie politique dans un corps nouveau, une forme politique largement inédite, décloisonnée, pour mener la transformation de la société.

Abstention, populismes, clientélisme… Cette élection le prouve encore : depuis des décennies, le fossé n’a cessé de se creuser entre la société et le politique. Le divorce démocratique est profond entre des logiques partidaires complètement déracinées qui fonctionnent en hors sol et une société active, diverse, créative mais sans illusion sur la nature et les formes du pouvoir qui s’exerce sur elle. Les partis politiques d’hier étaient de véritables lieux de socialisation et d’apprentissage de la cité. Mais aujourd’hui ils se réduisent le plus souvent à des structures isolées de la société, stérilisées par de strictes logiques de conquête du pouvoir, incapables de penser et d’accompagner le changement social, encore moins d’y contribuer.

Parti de masse caporalisé ou avant-garde éclairée de la révolution, rouge voire verte : ça, c’est le monde d’hier. Celui de la révolution industrielle et des partis conçus comme des machines désincarnées, sans autre objet que le pouvoir. Comme des écuries de Formule 1, ces belles mécaniques politiques peuvent être très sophistiquées et faire de belles courses entre elles, mais elles tournent en rond toujours sur le même circuit, avec de moins en moins de spectateurs.

Le mouvement politique que nous devons construire ne peut s’apparenter à un parti traditionnel. Les enjeux du XXIe siècle appellent à une métamorphose, à un réagencement de la forme même du politique. La démocratie exige une organisation qui respecte la pluralité et la singularité de ses composantes. Une biodiversité sociale et culturelle, directement animée par la vitalité de ses expériences et de ses idées. Nous avons besoin d’un mode d’organisation politique qui pense et mène la transformation sociale, en phase avec la société de la connaissance. J’imagine une organisation pollinisatrice, qui butine les idées, les transporte et féconde avec d’autres parties du corps social. En pratique, la politique actuelle a exproprié les citoyens en les dépossédant de la Cité, au nom du rationalisme technocratique ou de l’émotion populiste. Il est nécessaire de «repolitiser» la société civile en même temps que de «civiliser» la société politique et faire passer la politique du système propriétaire à celui du logiciel libre.

Je n’oublie pas l’apport important des Verts pendant vingt-cinq ans pour défendre et illustrer nos idées dans la vie politique française. Néanmoins, non seulement la forme partidaire classique est désormais inadaptée aux exigences nouvelles de nos sociétés, mais je crois en outre que, tôt ou tard, elle entre en contradiction avec notre culture anti-autoritaire, principe fondamental de la pensée écologiste. Ni parti machine, ni parti entreprise, je préférerais que nous inventions ensemble une «Coopérative politique» – c’est-à-dire une structure capable de produire du sens et de transmettre du sens politique et des décisions stratégiques. J’y vois le moyen de garantir à chacun la propriété commune du mouvement et la mutualisation de ses bénéfices politiques, le moyen de redonner du sens à l’engagement et à la réflexion politique.

Si cette Coopérative a évidemment pour objectif de décider collectivement aussi bien des échéances institutionnelles d’ici 2012 que des grandes questions de société, sa forme définitive n’est pas encore fixée. Il reviendra à ses membres d’en définir les contours, la structure et la stratégie. Ce débat doit être ouvert. Pour cela, j’appelle à la constitution de «collectifs Europe Ecologie-22 mars». Constitués sur une base régionale ou locale pour éviter tout centralisme antidémocratique, ces collectifs seront de véritables agoras de l’écologie politique, modérées sur Internet (1).

Leur principale mission étant de penser la structuration du mouvement, ils resteront une étape transitoire, qui devra céder la place à la Coopérative qu’ils auront contribué à construire. Pendant toute la durée de leur existence, ils respecteront un principe de double appartenance, pour les associatifs, les syndicalistes et même ceux qui sont encartés dans un parti politique. Parce qu’on peut être vert, socialiste, Cap 21, communiste, que sais-je encore, et partie prenante de cette dynamique collective. Encore une fois, l’important est moins d’où nous venons, mais où nous voulons aller, ensemble. C’est l’esprit même du rassemblement qui a fait notre force, cette volonté de construire un bien commun alternatif.

Le moment venu, chaque membre de la Coopérative votera pour en consacrer démocratiquement la naissance. Jusqu’ici, Europe Ecologie s’est contenté d’être un objet politique assez inclassable. L’enjeu de la maturité, c’est sa métamorphose en véritable sujet politique écologiste autonome, transcendant les vieilles cultures politiques.

www.europeecologie22mars.org

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Demain, pour célébrer la journée mondiale de l’eau, un mot sur la ressource, sacrément rare ici à Djibouti.

 

Pink paradise

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Moi j’ai voté vert là où c’est bleu.

Quelques enseignements de cette soirée électorale suivie sur le plateau de France 2, puis de TF1, puis de France 2 :

- il y a longtemps qu’une responsable politique n’avait pas été aussi jolie que Cécile Duflot, surtout lorsqu’elle est assise à côté de Marie-Georges Buffet

- Bertrand Delanoë, que l’on voit peu, est drôle et percutant ; il a mouché magnifiquement Xavier Bertrand lorsque celui-ci vantait les mérites de la défiscalisation des heures supplémentaires. « Non, mais là aussi, ça a complètement raté, votre truc ». Pas grand chose à rajouter. La droite essaie des trucs qui ratent tous, des petits pétards idéologiques (et mouillés) qui explosent tous au contact du principe de réalité, comme les mitraillettes de la saint sylvestre.

- Xavier Bertrand, quant à lui, est vraiment un des plus types les plus fourbes qu’il m’ait été donné de voir en politique, un ancien agent d’assurance, si bien que si un jour mon fils me disait qu’il veut bosser dans l’assurance, j’essaierais vraiment de l’en dissuader. Où il est prouvé donc, par comparaison, qu’il vaut mieux avoir Bertrand comme prénom que comme nom [et qu’Yves Bertrand, le patron de la DGSE, de même que le volontaire d’Arta, ne s’en offusquent pas, mais il y  a aussi Bertrand Cantat]

- Martine Aubry est correcte dans un rôle d’animatrice, de « chauffeuse de salle », de madame Loyale, et le serait sans doute aussi comme Premier Ministre, mais elle ne sera jamais une « grande oratrice », et comme président, je préférerais quelqu’un d’autre. Ségolène, ou Dominique, pour dire la vérité.

- les journalistes politiques sont globalement mauvais, en cela qu’ils passent leur temps à poser des questions pour lesquelles ils savent très bien qu’ils n’obtiendront pas de réponses ; exemple : quelle leçon en tirez-vous pour 2012, la droite doit-elle changer de candidat, ou, pensez-vous que vous êtes menacé en cas de remaniement, vous savez, c’est une question qui intéresse les Français, ils disent ça, et se croient subversifs, alors qu’ils ne sont que des moutons à la solde d’un audimat qui la plupart du temps n’est même pas là, donc se prostituent pour des queues de cerise.

- Moscovici ne se rase plus la barbe depuis plusieurs années, ça veut dire qu’il a quand tiré un trait sur certaines ambitions

- tiens, on n’a pas vu le MODEM…

- en termes d’excitation, d’adrénaline, il y a pas grand-chose qui remplace une élection présidentielle quand même. Les supporters à Solferino essayaient de se donner de la peine, à faire la claque, à tomber dans les bras les uns des autres, mais vite, on est de nouveau dimanche soir, et il y a personne place de la Bastille, aujourd’hui la SNCF fait grève.

Cher pays de mon enfance

Le temps manquant en ce moment (cruellement, comme il est d’usage de dire), j’use allègrement du double contrôle cv (successivement), pour maintenir un petit fluide vital entre les moustaches du chat, comme deux émetteurs de fréquence hertzienne.

Ici, RFI a été interdit il y a une dizaine d’années, radio jugée subversive.

Voici ci-après deux articles parus dans le Monde, le premier il y a deux jours, le second il y a deux mois, mais qui dans les deux cas, s’inscrivent dans la même tendance de fond ; l’Alsace est en train de devenir une des régions les plus hype de France ! Le Nord pas de Calais, voire la Lorraine ou même la Picardie, peuvent donc garder l’espoir ; un jour peut-être leur jour viendra.

A bientôt.

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Régionales : la gauche en mesure de gagner l’Alsace 

LEMONDE.FR avec AFP | 17.03.10 | 08h22    Mis à jour le 17.03.10 | 19h44

La gauche pourrait emporter la région Alsace dimanche, une des deux actuellement détenues par l’UMP avec la Corse, selon un sondage CSA-Le Parisien-Aujourd’hui en France publié mercredi.

La liste d’Union de la gauche et d’Europe Ecologie conduite par le socialiste Jacques Bigot l’emporterait d’une courte tête face à celle menée par Philippe Richert (UMP), avec 44 % des intentions de vote pour la première et 43 % pour la seconde. Dans cette triangulaire, le Front national de Patrick Binder est crédité de 13 % des intentions de vote, et les abstentions, blancs ou nuls totaliseraient 51 %, au lieu de 56,4 % au premier tour.

Orpheline de l’ancien président de région, Adrien Zeller, mort en court de mandat, le 22 août 2009, la droite locale est inquiète. Philippe Richert se dit « serein, même si la situation reste incertaine ». A 57 ans, cet enfant du pays a choisi de faire une campagne à son image : discrète, sérieuse et modeste. Dans un contexte national compliqué pour ceux qui se réclament de la majorité présidentielle, cela pourrait ne pas être suffisant.

Dernière région continentale gérée par la droite, un basculement de l’Alsace dans le giron de la gauche ferait du scrutin une Bérézina complète pour la majorité présidentielle. C’est dans cette région, traditionnellement ancrée à droite, que  Nicolas Sarkozy avait réalisé son meilleur score en Alsace lors de la présidentielle de 2007 (65,5 %).

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 L’Alsace dans le top 10 des « régions incontournables », selon Lonely Planet 

LEMONDE.FR avec AFP | 15.01.10 | 18h46    Mis à jour le 15.01.10 | 20h53  

L’Alsace a été propulsée dans le top 10 des « régions incontournables » à visiter en 2010 par l’un des plus célèbres éditeurs de guides de voyages, l’australien Lonely Planet, a-t-on appris vendredi auprès du Comité régional du tourisme d’Alsace.

Melbourne publie dans Best in Travel une sélection des 10 pays, régions et villes incontournables. Dans le classement 2010 des régions, l’Alsace figure en compagnie de Bali (Indonésie), Fernando de Noronha (Brésil), Goa (Inde), le corridor de Koh Kong (Cambodge), le lac Baïkal (Russie), Oaxaca (Mexique), le Sud de l’Afrique, le district des lacs (Angleterre) et le sud-est de l’Australie de l’Ouest.

« C’est une consécration, nous passons de la quatrième région la plus visitée en France à l »incontournable mondial’ pour 2010″, s’est réjoui Jacques Dreyfuss, président du CRT d’Alsace, qui compte bien utiliser cet engouement pour sa prochaine campagne de communication. Parmi les critères de sélection figurent « des destinations hors des sentiers battus, qui peuvent intéresser des voyageurs indépendants », a expliqué Christophe Corbel, auteur pour Lonely Planet.

Dans cette bible des routards internationaux, quatre pages au total ont été consacrées à Strasbourg, capitale de Noël, à la cuisine alsacienne, son authenticité, son caractère, son style de vie transfrontalier. Deux pages entières sont dédiées à son vignoble, a précisé la filiale française de Lonely Planet. Depuis quatre ans, le nombre de touristes en Alsace a considérablement augmenté, passant de 8,5 millions à 11 millions, selon les dernières estimations du CRT.

En photo, mon petit village d’Uffholtz.

Crédits photo

- le chat fume : Olivia Jarny

- Uffholtz dans le brouillard : Jean-Claude Eby

PS. On m’a apporté la précision suivante concernant mes deux premiers posts, où il était question de hyènes. « Savais tu que les hyènes femelles avaient un pénis et étaient capables d’érection? ». Non. J’avoue que non. Mais je relaie l’information.

Là-bas, on ne s’ennuie pas…

Puisque j’ai écrit des méchancetés sur les hyènes dans mon dernier post, mais que je n’ai FONDAMENTALEMENT rien contre les hyènes, bien au contraire, cette petite vidéo qui les réhabilite, et l’occasion de réécouter cette chanson de Noir Désir qui fait presque figure d’inédit, tellement on l’a moins écoutée que les autres.

 Image de prévisualisation YouTube

« Je m’appelle Bernie Noel et j’aime bien les hyènes.. parce que la hyène c’est un animal dont on parle jamais alors que c’est un animal qui peut être très important parce que moi je trouve que être ami avec une hyène souvent c’est plus important que être ami avec de vrais amis c’est… elle vous protège ! Si jamais y’a du danger:  » ouais ben moi j’suis avec une hyène, hé hé, alors là ! » 

Trois jours en Ethiopie

Samedi, quatorze heures 

Toits en tôle ondulée, et partiellement rouillée, quelques paraboles, du linge séchant sur un fil, tendu de part et d’autre d’une rue pavée en légère déclive. Flots piétonniers, flux et reflux, fumée de feu de bois, nourri par un léger vent, chèvres titubant en liberté. En haut, des bruit d’oiseaux, en bas des odeurs de friture, un ciel nuageux. A droite, des camions en transhumance vers Addis-Abeba, stationnent, recouverts de bâches. En bas, à la verticale, des bouteilles de bière (capsules dorées) et des bouteilles de coca-cola (capsules rouges), rangées dans leur caisse en plastique comme des petites roquettes prêtes à dégoupiller – ou des fleurs. Au loin, la ligne gondolée des collines vertes sur lesquelles pousse le khat, celui qu’on moissonne chaque jour pour le porter à Djibouti. C’est le panorama qui s’ouvre depuis le balcon de la chambre 107 du petit hôtel où nous avons atterri, à Harar. Je suspends le début de sieste d’Emmanuel : « C’est un joli point de vue sur l’Ethiopie profonde ».

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je me répète. Il réfléchit. En fait, non, me dit-il, il n’y a pas d’Ethiopie profonde, il n’y a que l’Ethiopie. Les petits hôtels de passe dans les bas-fonds d’Addis, les grands barrages hydroélectriques, les églises troglodytes de Lalibela, je crois qu’il n’y a qu’une Ethiopie.

Alors, d’accord, je suis d’accord. C’est un angle de vue assez pittoresque sur la vie quotidienne de certains Ethiopiens, je corrige. 

Le Harar, perché à 1855 mètres d’altitude, sur les premières pentes du plateau éthiopien, ressemble à des Alpes abyssines. Notre hôtel évoque un chalet au pied des pistes d’une station suisse. On chercherait presque à l’horizon les remontées téléphériques, ou dans l’air une odeur de fondue ou de vin chaud. En fait de quoi l’odeur du charbon de bois, de la friture, et du tiers-monde, qui est la fusion de milliers d’odeurs hétéroclites, et qui me rappellent l’odeur de certains quartiers à Antsirabe, Madagascar.

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Dimanche, dix-sept heures 

On se promène à pied dans les rues de Dire-Dawa, ville fondée au début du siècle à l’endroit exact où s’étaient arrêtés les travaux de la compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, avant faillite. Plus tard, les capitaux français financèrent le tronçon de Dire-Dawa a Addis, et les conducteurs des locomotives se retrouvèrent syndiqués à la CGT Rail. On arrive devant un tout petit oued gadoueux, à l’endroit où le traverse une route bitumée. Pour ne pas mouiller les pieds, je saute dans un mototaxi qui me dépose de l’autre côté (course gratuite), mais Emmanuel n’a pas eu le temps de se faufiler sur la banquette. Pendant quelques secondes, un oued nous sépare. Finalement, il trouve à s’embarquer dans une calèche tirée par une sorte de cheval blanc, dont le cocher utilise en guise de cravache un morceau de corde verte. Passant à ma hauteur, je me joins à l’attelage, et on fait une petite promenade dans les rues de cette charmante ville provinciale, à chaque bifurcation, le chauffeur (si l’on peut dire) nous interroge du regard sur l’itinéraire à suivre, et il finit par comprendre que le choix lui revient, une demi-heure après il nous dépose devant le marché couvert où j’achète une paire de chaussures à bout pointu et Emmanuel douze mètres de tissu fleuri en coton pour que son amoureuse colombienne, qu’il retrouve le mois prochain à Medellin, puisse y découper des robes, c’est une commande, et on hésite pas mal sur le choix des coloris, on n’est pas des filles, c’est une opportunité qui n’est pas donnée à tout le monde (une chance sur deux, mettons). De retour à pied, nous nous perdons exprès, empruntant une ruelle parfaitement calme, ombragée, on tombe nez à nez sur un petit bistrot installé sur le trottoir, c’est l’heure de l’apéro, je demande à Emmanuel s’il est d’accord, il me dit qu’il avait deviné, qu’il avait devancé ma suggestion, qu’il commence à me connaître. Un homme à la prestance impeccable, courts cheveux blancs, pantalon beige, chemise mauve, pas un pli, vient s’asseoir face à nos deux bières. A la déférence avec laquelle on vient prendre sa commande, on en déduit qu’il est de la notabilité. I am the lawyer, répond-il à notre question. C’est tout. Ça suffit. Salomon sous son arbre.

Jeudi, quatre heures du matin 

Djibouti. On a en poche nos tickets pour Dire-Dawa, que Omar, ce grand prince, est allé acheter à la gare routière en fin d’après-midi. Deux stratégies se sont opposées plus tôt dans la soirée. Celle d’Emmanuel, se coucher tôt, se préserver pour un voyage qui s’annonce d’avance éprouvant, que tout le monde nous annonce difficile. Ou la mienne. Ne pas dormir. Sortir en boîte. Les deux se valent. A trois heures et demie, au moment de boucler nos sacs, le résultat est le même ; aucun de nous n’a l’air d’être tout à fait frais, en pleine possession de ses moyens. Je glisse quelques affaires dans un sac militaire que je trouve dans une chambre pleine de bordel, qu’ont laissé les anciens occupants, dont un pull, car en Ethiopie, c’est encore l’hiver. On est les premiers passagers, on s’installe aux meilleures places du petit bus (quinze places), mais c’est très relatif. Au moins évitons-nous les strapontins. Dans un état second, j’interroge à la volée les quelques Djiboutiens qui traînent dans ce coin du quartier sept au milieu de la nuit, pour savoir où acheter une recharge de téléphonie. Certains sont même sur le point d’aller réveiller le gérant de la petite épicerie de la gare…Finalement, mon message ne partira jamais, je m’endors et me réveille à la frontière, 100 bornes sont passées, c’est un bon début. Il pleuvote. Les douaniers m’invitent à gagner leur bureau, il faut dire que mon visa djiboutien, d’une durée d’un mois, a expiré depuis le 4 février. Que ma carte de séjour n’est plus qu’un espoir déçu. Avec les gestes très mesurés qu’ont tous les douaniers du monde lorsqu’ils tournent les pages d’un passeport, ils auscultent mon pedigree voyageur. N’étant pas en position de force, et ne voulant offenser personne, je ne refuse pas le thé qu’on me propose, ni la galette (injera) au miel qui l’accompagne. On discute. Ils me racontent leur drôle de vie de douaniers, ici, au milieu de rien. La semaine de permission, une fois tous les trois mois. Ils regardent passer les trains. Bref, au bout de vingt minutes, tout le monde me cherche, tout le monde est remonté dans le bus, on m’attend pour repartir. De retour dans le bus, certains passagers m’interrogent, me demandent s’ils ont fait des complications, si j’ai dû payer un pot de vin, ou quoi, mais non, je réponds, on a juste pris un petit-déjeuner.

Et ainsi va, sur une piste chaotique, notre estafette, dont les vitres sont rendues opaques par la saleté qui s’y est collée au fil des bornes en brousse, nous laissant à peine deviner le paysage qui défile, et qui de toute façon, est identique sur deux centaines de kilomètres. On touche au but à 17 heures, 12 heures de trajet pour 350 kilomètres. A Dire-Dawa, on descend au Ras Hôtel, l’ancien palace décati comme on en trouve dans ces villes des anciens empires coloniaux (et bien que l’Ethiopie ait presque toujours résisté, et surtout aux Italiens – à ce con de Mussolini), où le confort des chambres vaut à peine celui d’un dortoir d’auberge UCPA, mais où il y a encore de l’espoir, grâce à la hauteur des plafonds, à la dorure des porte-clefs, et au fait que le personnel est vêtu impeccablement, en noir et blanc (film d’époque), avec nœud papillon pour le barman, présence distinguée devant tous les alcools occidentaux, Martini, Pastis, Jack Daniel’s et la plupart des bouteilles sont vides, mais on les laisse à leur place, pour qu’elles puissent continuer d’offrir le reflet nostalgique de leur étiquette au grand miroir qui surplombe le bar.   

De là, on s’endort, pour colmater la nuit précédente, qui commence à fuir, se donnant l’horizon de 21 heures pour un réveil. Mais quand j’ouvre les yeux, il est minuit vingt. Alors il faut décider vite. Donc on décide d’avaler un club sandwich au poulet arrosé de Harar Beer au bar de l’hôtel, le service est ininterrompu, toute la nuit, si on le demande.

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Et se repérant au son d’une musique enlevée, on s’engouffre dans des rues sans éclairage public et on finit par se retrouver assis sur des tabourets de bar, et autour tout n’est que sueur et bière, corps chaloupés. Les filles dansent, on peut dire ce qu’on veut, comme dans une chorégraphie de Béjart, et c’est beau. C’est une question de rythmique et de sensualité, de fluidité et d’exubérance, les latino-américaines y parviennent souvent également, les Françaises plus rarement, je ne crois pas que ce soit génétique, mais ça doit remonter à la toute petite enfance, pour danser comme ça, il faut avoir porté des petits fagots de bois sur sa tête, ou avoir zigzagué longtemps et souvent entre les flaques de boue. On rentre avant le lever du jour.

Samedi, midi 

A Harar, on arrive sous des trombes d’eau. Abrités sous un auvent qui n’empêche pas des gouttes de pluie froide de fondre sur nous et de justifier les pulls, on boit nos premiers cafés éthiopiens. L’après-midi, un jeune guide nous promène entre les maisons de torréfaction, la soi-disant maison de Rimbaud où il ne vécut jamais, et les boutiques de souvenirs. Harar est une belle ville fortifiée gardée par un chemin de ronde de pierres pavées et six portes d’inspiration médiévale.

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A six heures, le jeune garçon nous propose d’aller voir jouer Arsenal, la première League se « markete » bien, comme dit Emmanuel, qui s’y connaît, puisqu’il a fait une école de commerce. Les billets d’entrée sont vendus 3 Biras (20 centimes d’Euros), on est au moins cent à regarder le match diffusé depuis vidéo-projecteur sur un écran large de 10 mètres, dans une salle aussi noire qu’une chambre noire, et chaque débordement de Fabregas  fait lever tout le monde de son strapontin. En fait, ça ressemble à une séance de cinéma, à l’affiche, cette semaine, les exploits d’Arsenal. Je trouve le scénario un peu convenu, mais ça reste un bon film. A la mi-temps, on s’échappe pour le clou de la journée : les hyènes, aux premières lueurs du soir, se montrent aux portes de la ville. Depuis toujours (ou presque), quelqu’un les nourrit ; soi-disant qu’il serait le seul à pouvoir les approcher. Monopole lucratif, puisqu’il demande 100 Biras pour participer à l’attraction ; c’est-à-dire orienter les phares de la mototaxi sur les hyènes de telle manière qu’on puisse les voir…Un film comme le Roi Lion a fait beaucoup de mal pour la réputation des hyènes, au moins autant que Jérôme Kerviel pour celle du service de contrôle interne de la Société Générale. Alors qu’en réalité, les hyènes que nous voyons sont des gros chats dociles et laids. Emmanuel les nourrit, et je prends des photos. C’est très bien comme ça. Moi, je considère qu’il s’agit d’une des plus grosses arnaques de l’histoire du tourisme industriel, mais Emmanuel estime qu’il en a eu pour son argent. En tout cas, c’était drôle.

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Enfin, on cherche un bon restaurant éthiopien pour dîner. On erre un peu. Soudain, un couple de jeunes occidentaux nous accoste ; leurs yeux brillent, je me demande s’ils ont pris du qat, mais en fait, non, ils ont juste la foi, ils sont missionnaires, ici à Harar, ils portent la bonne parole évangélique, dans cette ville qui est la quatrième ville sainte d’Islam, le courage ne suffit pas pour ça, il faut vraiment la foi, et ils l’ont, ils sont contents d’apprendre qu’Emmanuel s’appelle Emmanuel, ce qui veut dire Jésus descendu du ciel, ou quelque chose comme ça, il s’appelle Eric, est Norvégien, et elle Gabrielle (un beau nom, aussi), Américaine, et on se demande comment leur expliquer qu’Emmanuel est juif ashkénaze sépharade non-pratiquant et moi catholique baptisé confirmé athée. On n’essaie pas. Le restaurant où ils nous conduisent est parfait, c’est délicieux – jusqu’à que je croque sur un piment vert.  

Dimanche, six heures et demie 

Je me réveille le premier, le jour se lève, j’enfile un truc, je sors. Les premiers vendeurs de thé sont déjà en place ; comme en Inde, cérémonial sur le trottoir, un petit poêlon, deux bancs, du thé pour se réchauffer, des beignets juste rissolés pour prendre des forces. Je m’enfonce dans les rues de la vieille ville qui se réveille, on m’indique le chemin de l’église catholique que nous avons visitée la veille, alors que le chœur des petites communiantes était en répétitions, chantant des airs inconnus d’une seule et même voix soprane –je m’apprêtais à écrire « voix de crécelle », mais après vérification dans le Littré, « voix sèche et désagréable », c’est pas du tout ça, c’est tout le contraire. J’ai demandé quand avait lieu l’office, on m’a répondu, dimanche, à une heure éthiopienne (c’est-à-dire à sept heures du matin, car outre de s’offrir le luxe d’un calendrier différent du nôtre, avec 12 mois de 30 jours et un mois de 5 ou six jours – ce qui explique le slogan des affiches de propagande touristique « Ethiopia, 13 months of sunshine », l’Ethiopie se permet aussi de mesurer les heures qui filent, dans un style très personnel…).

A sept heures, je suis devant l’Eglise. Silence de mort. Silence de cathédrale. J’entre. L’Eglise est pleine à craquer. Je trouve un bout de banc ; tout le monde prie, le dos courbé, la tête renversée entre les genoux, dans une posture permettant aussi le prolongement très discret de la nuit écourtée, subterfuge dont je ne manquerai pas de profiter au cours de l’heure et demie de messe…Mais l’atmosphère…Le prêtre devant l’autel balance, un peu à la manière d’un coureur de ski de fond, ses encensoirs pendant de longues minutes, si bien que l’église baigne bientôt dans un espèce de brouillard odoriférant ; s’il s’agissait d’un concert, on penserait au rideau de fumée qui enveloppe l’arrivée à venir de la rock star. Mais Jésus n’est pas Joey Ramones, et d’ailleurs il n’est pas là, les collines vertes que l’on aperçoit à travers les petites ouvertures sont perdues dans la brume matutinale, tout est très flou, il est sept heures du matin, et je suis le seul blanc au milieu d’une assemblée de fidèles ponctuels et noirs, dans une petite église jolie comme une maison de poupée. Les premières intonations du chœur féminin lèvent mes doutes, et me confirment que j’ai eu raison de me lever tôt. A qui l’avenir appartient.  Après, c’est comme une messe, un long laïus moralisateur après la lecture de l’évangile, se lever, s’asseoir, s’agenouiller, la comédie ésotérique du prêtre avant la communion, devant le calice de vin rouge. Mais de très beaux moments chantés. Je me demande si, pendant les grandes famines, certains ne venaient à la messe que pour le bénéfice calorifique de l’hostie (maigre). L’Ethiopie a beaucoup souffert, et d’une certaine manière, ça se voit durant cette messe. Tout le monde est très bien habillé. Personne ne papote. Après le chant d’envoi, je cours m’enfiler quelques cafés macchiatto avant d’aller réveiller Emmanuel. Et lui dire que, ça y est, mon âme est maintenant apurée, les conneries peuvent reprendre.    

Lundi, vingt trois heures 

La gare routière est comme une fourmilière, une ruche enfumée d’où s’échappent des vapeurs carburées, et où, dans la nuit, l’on n’y comprend rien, sinon qu’il semble nécessaire de prévoir des provisions d’eau minérale pour le voyage, et de boire un café, de fumer quelques cigarettes. On a mentionné qu’on voulait aller à Djibouti, et ensuite on laisse le bon sort nous prendre en charge. Quelque rabatteur nous pousse sans ménagement vers une banquette étroite, qui serait à peu près parfaite pour une personne seule, mais on finit par admettre que les gens ayant autorité sur ce bus souhaitent qu’on s’y installe à deux. Emmanuel se plaint de son mètre quatre-vingt cinq, toujours la même rengaine des grands peinant à déplier convenablement leur carcasse, moi je m’arrange pour répartir de manière subtile mes cent soixante douze centimètres dans cet espace imparti, ça tient d’un tour de magie, les heures à venir s’annoncent pénibles. Et parfois, la vie tient ses promesses, elle ne se dérobe pas, elle est même capable du pire. C’est ce qui est arrivé. Les trois premières heures sont sans histoire, le chauffeur avance à tombeaux ouvert – je rappelle à Emmanuel l’information que je viens de lire dans la note de sécurité de l’ambassade, à destination des voyageurs français en Ethiopie ; que l’Ethiopie détient le record du nombre de morts sur les routes au prorata des véhicules à circulation. Plusieurs raisons à cela ; la vétusté des véhicules de transport en commun, l’inconscience des conducteurs (leur insouciance), et le temps long que les secours mettent pour arriver sur site. Il fait mine de ne pas m’avoir entendu…En tous cas, tous les critères sont réunis, dans notre cas. Une passagère djiboutienne à nos côtés nous confie qu’elle a le sentiment à chaque instant que l’on va partir dans le décor, et que d’autres passagers à l’avant ont demandé le remplacement de notre chauffeur, sans succès. Essayer de dormir alors. Aussi facile que de vouloir lire dans une mer agitée, ou de résoudre des sudoku force sept avec quarante de fièvre. Vers trois heures, on s’arrête brusquement. Au début, chacun croit à une crevaison, ce qui serait un faible tribut, comparé à ce qu’on a fait endurer à la carcasse métallique qui nous sert d’abri roulant. Mais en fait, le problème est plus sérieux, il est lié à des fuites du réservoir d’huile, à une sorte de surpression hydraulique, ou d’autres trucs que ma compétence n’atteindra en tout cas jamais, tout ça génère de longues discussions en langue amharique, ou avec les mains, je préfère rester à distance. Dès lors, prévoyant que la pause pipi va durer, je sors mon duvet, j’aplanis un morceau de terrain en ôtant les cailloux, et je m’installe à la belle étoile, sous une demi-lune. Quelqu’un parle de hyènes qui rôderaient la nuit, dans ces zones de non-droit, au fond du désert abyssin. J’allume une cigarette. C’est quand même un bon moment.

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Quand je me réveille, avec le jour se levant sur la savane, une garrigue épurée, le bus est toujours là. J’apprends que certains sont partis vers un village, à deux kilomètres de là, plus loin sur la piste. On se met en marche, emportant nos bagages, escortée par Kedjida, une jolie djiboutienne au français impeccable, et qui semble avoir décidé de nous prendre sous son aile, et je ne fais rien pour l’en dissuader. A sept heures, on est installé devant des thés, du pain brioché, et une ratatouille pimentée et goutue. Emmanuel tente de soudoyer les quelques conducteurs de pick-up qui passent par là, tous promettent de revenir. On entend parler des véhicules du qat qui ne devraient pas tarder. Soudain, un bus s’arrête à notre hauteur, déjà bien rempli. Foire d’empoigne, où notre qualité de français de souche est un blanc-seing. Il est déjà neuf heures, on a parcouru deux cents bornes environ, il en reste une cinquantaine jusqu’à la frontière. Dès que notre véhicule s’élance sur la piste, cahotant comme s’il roulait sur les jantes, je sens ma vessie sous pression, telle une baudruche. Je me retiens quelques minutes, puis obtiens, juste à temps, l’arrêt du véhicule. De retour sur mon siège, quelqu’un me tend une cigarette allumée ; alors que je n’ai rien demandé. C’est gentil. A dix heures, poste frontière côté éthiopien. De l’autre côté, djiboutien, on reste bloqué une heure et demie, dans l’attente que le  nouveau bus dans lequel on vient de monter se remplisse, et aussi parce qu’on a oublié nos cartes de vaccination, ce qui apparaît vite comme une opportunité à monétiser aux gens du ministère de la prévention sanitaire. Emmanuel est à ce point désagréable avec le type en question que celui-ci menace d’écrire un rapport de signalement, mais de toute façon, Emmanuel s’en va. Et ne compte pas forcément revenir vivre à Djibouti, d’après ce qu’il m’en dit… A treize heures, on est à Ali Sabieh, dix kilomètres après la frontière. L’apogée. On attendra trois quart d’heures que les deux derniers strapontins du bus déjà surchargé trouvent preneur ; un type se fait arrêter et menotter en pleine rue ; le chauffeur potentiel du bus, en tout cas celui qui est assis sur le siège conducteur, porte un passe-montagne bleu nuit, tout à fait surnaturel par les températures en vigueur ; je discute avec Kadar, qui revient d’Ethiopie où il est allé retirer un visa cubain à l’ambassade castriste d’Addis (et s’est fait voler tout son fric) ; il n’y a évidemment pas de représentation de la Havane à Djibbie. Il est membre des forces républicaines de sécurité, en charge de la sécurité du Président. Blessé au dos, il a obtenu un congé de trois mois, et part donc la semaine prochaine, en grand secret, à Cuba, pour voir l’Amérique. Il sera logé chez des amis, et de là-bas, il essaiera de trouver une issue pour les Etats-Unis, comme il dit. Confiant en ses projets, je lui propose de venir me montrer ses photos à son retour. Il me dit ; j’ai toujours cru que je rêvais de devenir militaire, et maintenant que je le suis, je m’aperçois que ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Le problème, ce sont les ordres ; tu ne peux rien faire si l’on ne t’en a pas donné l’ordre…

Ben oui, Kadar, tout à fait vrai, tout à fait raison, le problème, ce sont bien les ordres. Il faut faire avec. Celui qui était parti menotté revient et s’installe dans le bus ; l’enquête l’a innocenté, me dit mon voisin. Une enquête rondement menée, dans tous les cas, un quart d’heure a du s’écouler. On a frôlé l’erreur judiciaire. Face au bus, où nous croupissons de sueur et d’attente, installés en terrasse, un groupe d’hommes mâchonnent leur boule de qat, et semblent se moquer un peu de nous, de notre attente et de notre désespoir. L’un d’eux a une réflexion qui m’échappe, mais peut-être dans le style ; venez manger de la salade avec nous plutôt que de vous faire insoler dans votre bus, de toute façon il ne partira pas. Là, une des passagères qui nous accompagne depuis l’Ethiopie, qui n’a pas dormi depuis 30 heures, sombre dans une espèce de crise de nerf ; elle se met à hurler, et se déchaussant, jette un de ses souliers (verni) sur le fauteur de trouble. La suite ; du bruit, des bébés qui pleurent, des  médiateurs de la République, une cool frénésie, on a la traduction simultanée, par un vieux djiboutien assis à nos côtés. On se résout à allonger le prix des deux strapontins, pour mettre fin au chapitre (même si la scène a revêtu une indéniable dimension comique (par l’absurde) (comme dans un film de Terry Gilliam).

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Hormis une dernière halte, à un barrage douanier, où nous passerons encore une demi-heure en bordure de route, plusieurs passagers se retrouvant accusés de trafic de qat, une femme regagnera même son siège en larmes après qu’on policier l’eut frappé au visage (on était le 8 mars, la journée de la femme), il ne se passera rien de notoire. De retour dans le grand salon de la villa, on est ébloui par la blancheur qui s’en dégage, murs blancs, carrelage sable, canapés beurre fondu. Emmanuel file sous la douche. Mais il n’y a plus d’eau. L’Ethiopie, c’est beau, mais c’est loin.

Crédits photos : Emmanuel B.

Vieux et cons

Je prépare un long post sur l’Ethiopie où je viens de passer trois jours d’hiver, je me documente, je recoupe mes sources ; je me rends compte que cela fait dix jours que le chat ne miaule plus et je ne veux pas désespérer Billancourt, pas plus qu’Uffholtz, la goutte d’Or, ou Djibouti, aussi je me suis résolu à écrire ce matin ce qu’on appelle dans le jargon professionnel « un message d’attente » ; dire que l’on fera quelque chose, mais qu’on le fera plus tard. Je ne savais pas exactement quelle en serait la teneur, jusqu’à ce qu’une information glanée sur le net ce matin me mette suffisamment en transe pour activer mes griffes sur le clavier.

Damien Saez est un type a l’allure un peu mystérieuse, avec une voix partant souvent en oblique vers les aigus comme le vol d’un busard cendré. Il sort un dernier album, qu’il a décidé d’autoproduire, pour ne pas finir « en sonnerie de téléphone portable ». Il a eu l’idée de jeune et con, il y a quelques années, qui l’a fait connaître, et il ne passe jamais à la télé. Plutôt des bons points.

L’affiche annonçant sa prochaine de tournée de concerts, et qui devait être placardée dans les couloirs du métro, a été refusée par l’Autorité de Régulation professionnelle de la Publicité. Au motif qu’elle présentait un « caractère dégradant pour l’image de la femme dans la mesure où elle apparaît nue, et qui plus est, dans un chariot de supermarché ». Qui plus est.

Voici l’affiche.

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Après, on peut en discuter des heures, dire qu’on trouve son esthétique admirable, qu’il y a un côté warholien, que la fille est belle. On peut discuter du message qu’elle véhicule, et qui semble être l’établissement d’un parallèle entre la grande distribution et la prostitution, une dénonciation des ficelles marketing, que Charles-Edouard Leclerc est un proxénète, que la vraie vie est ailleurs, que faire l’amour dans un chariot ne doit pas être très confortable, que les pin-up de magazines sont comme des dindonneaux sous cellophane à expiration rapide, et des produits de grande consommation, presque de première nécessité. Ou exactement l’inverse. Zola accusait l’antisémitisme, la mauvaise foi, et les réflexes conservateurs de sa troisième République, Saez accuse le merchandising, les logiques consuméristes, mercatiques, dégradantes de la quatrième Internationale du fric (je lisais la semaine dernière un long article d’une quinzaine de pages, extrait d’un ouvrage de l’architecte David Mangin, la ville franchisée, sur les ravages qu’avaient causé sur le territoire français le développement d’un urbanisme commercial dans les années 60 – immenses parkings posés comme des furoncles purulents d’hydrocarbures sur les campagnes périphériques, centres commerciaux, galeries, Norauto, Kiloutou, Decathlon, Kiabi, structures d’une laideur préfabriquée, préformatée, implacable, échangeurs s’échangeant au-dessus de nos têtes comme un nid de serpents à sonnettes, à klaxons, pollution visuelle des grandes enseignes, pollution atmosphérique du tout-automobile censé agréger la demande vers ces lieux d’offre à l’étalage, disparition lente et progressive, inéluctable, des petits commerces, des petits quincailliers, des petits primeurs, en centre-ville, (oui, c’est bobo, et je m’en fous) (on en revient lentement)). Le plus parfait symbole de cette dégénérescence qu’engendra et qu’engendre encore (mêmes si les textes réglementaires se sont un peu durcis, comme de la pâte à sel au four) cette logique de spéculation sur la grande consommation, c’est le caddie, cette icône païenne, le caddie où il faut mettre une pièce de dix balles, ou de deux euros, mais c’est pas comme dans un juke-box, il y a pas de musique, et on n’a pas envie de danser.

Aussi, on pourrait discuter des heures des interprétations multiples que propose l’affiche, on pourrait même accepter de recevoir des critiques là-dessus, est-ce une atteinte à la dignité des femmes, pourquoi pas, si les chiennes de garde, ou autres mouvances féministes étaient un peu moins stéréotypées dans leurs positions – accusant chez Frédéric Taddei la semaine dernière Damien Saez d’être un mac…Qu’aurait à dire Elisabeth Badinter là-dessus ? Je trouve que globalement, toutes les associations qui soi-disant défendent des minorités oppressées, type chiennes de garde, MRAP, CRIF, SOS RACISME, ou même parfois la CGT, ressemblent de plus en plus à des organisations terriblement autocentrées, qui n’hésitent jamais à jeter de l’huile bouillante sur le feu, comme ces défenseurs de forteresses à l’époque médiévale qui en déversait par les mâchicoulis pour repousser l’ennemi, évoquant des groupements au point de vue réduit, comme s’ils avaient chopé le soleil en pleine face, éblouis, ne pensant qu’à s’en tirer du mieux possible, et oubliant complètement la nécessité du vivre ensemble (oui, je sais, c’est un terme dévoyé, mais je m’en fous), alors que comme l’explique Pierre le Hir dans un article très beau du Monde, même les animaux sont capables d’empathie, d’altruisme ;

http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/02/26/des-animaux-doues-d-empathie_1311733_3244.html

Les humains semblent de manière générale avoir oublié que ce sentiment existait.

Mais en fait, il n’y a même pas matière à discussion. Il ne devrait même pas y avoir matière à débat. Cette interdiction est aussi conne que celle qui frappa Vian à la sortie de J’irai cracher sur vos tombes, en 47 (trop érotique), ou Franz Fanon, avec son brûlot anticolonial les Damnés de la terre en 61 (trop africain). La preuve qu’on régresse.

Pour revenir à Saez, et à la juste mesure des choses, pour illustrer je sais pas quoi, l’absurde, le ridicule, une image que tout le monde connaît sans doute, la dernière campagne de prévention du tabagisme chez les jeunes. Des photos qui outre d’être moches, véhiculent un message des plus débiles, des plus réducteurs, des plus caricaturaux, très loin de la polysémie, de la polyphonie de Saez.

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Demain l’Ethiopie.

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