Histoire d’un week-end de soixante heures

Casual Thursday, quatorze heures, la cloche sonne, le week-end commence à Djibouti, en France, il est jeudi midi, il y a encore un peu de boulot, encore un peu de pain sur la planche, noir ou blanc, c’est selon ce qu’on fait, ici au pain on substitue des galettes éthiopiennes fabriquées à partir de farine de teff : l’injera. Je rentre, je porte un pantalon de coton léger, et une chemise noire, mais dès que j’arrive je me débraille, avec Philibert, on déjeune sur la terrasse de pâtes à l’huile d’olive, à l’ail, et au basilic, une sorte de pesto, un classique du genre, et puis c’est l’heure de la sieste, rien à en dire de plus, toujours la sieste, parfois spontanée, parfois quelques efforts de lecture la précède, la presse magazine qu’il ramène de l’ambassade peut me faire squizzer le sommeil d’après-midi, mais sinon il y a des livres soporifiques qui fonctionnent très bien, de la guerre en philosophie, la traduction d’une conférence de Bernard-Henri Lévy aux agrégatifs de l’école Normale qu’on m’a envoyé produit très vite l’effet voulu. A seize heures, au réveil, je me dirige vers le lycée d’Etat pour la première partie de hand-ball avec la nouvelle équipe qui a bien voulu me coopter, en deuxième division du championnat djiboutien, l’équipe de Tadjourah, nous affrontons cet après-midi celle d’Obock, deux villes provinciales si l’on peut dire, mais toutes les rencontres ont lieu au lycée d’Etat de Djibouti, la seule salle de sport du pays, la seule salle digne de ce nom, serait-on tenté d’écrire, mais non, ce serait faux, la seule salle tout court, il n’y en a pas d’autres, du jeudi midi au vendredi soir donc se succèdent de manière ininterrompue matchs de hand, basket, volley, c’est une salle multisport, compliqué de s’y retrouver toujours, avec ces entrelacs de lignes colorées, sur le sol bétonné, mais enfin, c’est pas mal. La rencontre programmée à seize heures ne démarrera en réalité que vers 17 heures, j’avais déjà eu l’occasion de m’en rendre compte lors du tournoi de pétanque de l’amitié, la liberté contre la ponctualité, un clivage éternel, mais encore, au premier coup de sifflet, les deux équipes sont incomplètes, l’un de nos joueurs reste sur le banc, parce qu’il n’a pas de chaussure de sport, et que l’arbitre lui a refusé l’autorisation de jouer pieds nus, et notre gardien est retenu par une séance de qat qui s’éternise, aussi je propose de commencer dans les bois, j’arrête quelques ballons, je prends quelques buts ridicules, mais toujours est-il qu’à la mi-temps on mène déjà de dix buts, la circulation du ballon est excellente, et je trouve qu’il y a une bonne cohésion d’équipe. Comme notre gardien vient d’arriver, je reste sur la touche en début de deuxième période, puis notre entraîneur, Etienne, volontaire du progrès dans une association de développement rural, qui n’a jamais joué au hand, qui a appris les règles sur Internet, j’avoue que je n’ai toujours pas vraiment compris ce qui l’a amené à occuper ce poste à son arrivée en septembre, mais il faut bien reconnaître que sa seule présence à côté de la table de marque semble apporter une certaine stabilité à notre équipe, une forme de rigueur, lui, le sorcier blanc…qui me fait à nouveau entrer en jeu au poste de pivot (de Gauss), le temps de transpirer, et souffler, souffler comme un train à vapeur. A l’arrivée, victoire de douze buts, ce qui nous place au premier rang de notre division avant les matchs retour, avec la montée en perspective, et l’occasion de rencontrer les meilleures équipes du pays, celle du Port Autonome, qui fait figure d’épouvantail depuis toujours, ou l’équipe Colas, du nom de l’entreprise française installée ici pour construire des routes, et financer par quelques actions de mécénat une partie de l’activité du Centre Culturel Arthur Rimbaud. Après nous, ce furent les filles, un drôle de spectacle, de voir cette ailière voilée réussir des dédoublements, des fixations, mais au fond, c’est la même chose que partout, la même envie de gagner, je trouve qu’on en fait un peu trop, en France, avec ces histoires de voile et de burqa.

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De retour à la villa, la soirée se déroule de manière paisible, cassoulet au four, avec une panure en poudre d’amande, faisant une croûte grillée, sur les petits haricots se trémoussant dans la fournaise de leur sauce liée à la graisse de canard, concentré de tomates, sel, lactose, épices, sucre, avec Philibert on discute d’amitié et de politique, jusqu’à ce qu’on décide à fabriquer quelques irish coffee, un puis deux, puis trois, et de sortir au bar dit Casanova, qui est un peu le repaire, l’antre, ou la taverne, des Djiboutiens qui aiment boire de l’alcool, et écouter du rock, et qui est un endroit agréable, car en extérieur, avec un éclairage à base de néons verts et rouges, pas de climatisation, mais des ventilateurs, et des bières éthiopiennes, la St George ou la Castle, vendues à 400 Francs la bouteille, alors que partout ailleurs, dans les clubs de la rue d’Ethiopie, la seule bière disponible, c’est de la Heineken, à 1000 francs. Mais cela dit, retrouvant là-bas quelques amis, pas forcément choisis, mais pas subis non plus, on finit quand même par émigrer au Golden, rue d’Ethiopie, donc passons sur le reste de la soirée.

Le lendemain, vendredi, les rues sont désertes, je me fis arrêter pour un contrôle par une patrouille de police, le sergent me demanda pourquoi je ne portais pas de casque, la blague, je n’ai jamais vu, jamais, de Djiboutiens avec un casque, Francine, assistante technique auprès du Ministère de l’Education, en porte bien un, mais c’est la seule, et elle est française. Dès lors il faut garder son calme, et être patient, prendre le parti d’en rire, comme on dit. Ça peut éventuellement finir avec un bakchich, si l’on est pressé, mais là, c’était vendredi, et j’avais du temps, donc quand le sergent s’en est rendu compte, j’ai pu repartir, le laissant regarder avec une forme de délectation ma carte de visite que je lui laissai en souvenir. Puis étrange occupation que propose Philibert ; celle d’aller jouer au golf. On prend une route qui a l’air de mener à tout sauf à un golf, plutôt à un bivouac de nomades, ou à une décharge, ou au désert, et finalement se dresse le petit cabanon faisant office de club house, on nous prête un sac de clubs, deux seaux de balle, et depuis le practice tentons d’envoyer les sphères alvéolées (Philibert mieux que moi) creuser des nano-cratères dans le désert de sable, à l’impact s’élève un petit nuage de poussière, et la balle s’arrête presque net, comme un carreau aux boules, elle ne roule pas. Il y a vraiment dix huit trous et vraiment pas un brin d’herbe, le départ se fait sur des petits tapis de mousse, l’arrivée sur un green de sable damé et lissé pour en avoir l’apparence.

Par le vent arrivent des odeurs nauséeuses, genre carcasse de chameaux qui se décomposent – l’une des plus grandes menaces pour les nappes phréatiques, ce qu’il en reste.

Mais il y a une âme en ce golf d’insolation, plus que sur les terrains émiratis d’un vert insolent. Il faut savoir comment se comporter avec le soleil. On boit un verre une fois nos seaux vidés ; Philibert m’explique son affection pour le Gini, c’est drôle, une boisson que j’avais presque complètement oublié.

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Déjeuner, pas de souvenirs, sieste à seize heures, Christian, Marie, Charlotte, Yves (les prénoms n’ont pas été changés) garent leur 4*4 devant la villa, et m’embarquent pour une virée vers Arta, la station climatique de Djibouti, située à 700 mètres d’altitude, souvent perdue dans une espèce de voile humide et trouble, brouillard tropical de moyenne montagne, et d’où le point de vue sur le golfe de Tadjoura, le goulot du Goubhet, et la plage d’Arta est vraiment très beau, très beau, voici une carte de Djibouti, où apparaissent les villes citées, Tadjoura, donc, l’escale rimbaldienne, Obock, qui aurait pu devenir, au début du siècle, la capitale si une barrière de corail n’avait pas constitué un obstacle au développement du port dans cette anse naturelle, et Arta, si l’on rajoute Dikhil, plus près de la frontière éthiopienne, et Djibouti, on a là les cinq districts administratifs, mais en réalité, 80% de la population vit à Djibouti-ville.

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A Arta, travaillent deux (sur sept au total pour tout le pays) des volontaires internationaux, Yves, et Benjamin, tous deux employés par l’institut de géophysique, en charge de faire fonctionner le centre d’étude sur la sismologie à Djibouti, place forte située en pleine dépression afar du  grand rift, le berceau de l’humanité ; chaque année, les plaques de la mer Rouge, du golfe d’Aden, et du grand rift est-africain s’écartent d’un ou deux centimètres ; dans quelques millions d’années, il y a aura là, dans cette zone aujourd’hui l’une des plus désertiques du monde, un océan. Aussi sommes nous bien peu de choses, comme il est coutume de dire, et comme l’illustre justement ces histoires de désert et d’océan ; à Arta, donc, il est cinq heures de l’après-midi, il fait un peu frais, on peut presque sortir les pulls, je lis Ravel sur la terrasse, un petit bouquin de Jean Echenoz aux éditions de minuit, un tout petit truc, très bien, les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, depuis un voyage transatlantique dans une cabine de première classe du paquebot France, jusqu’à la folie, semble t-il une sorte d’Alzheimer, et la mort sur un lit d’hôpital, entre temps le boléro. Je discute aussi un peu avec un djiboutien de 29 ans, qui est responsable de l’audit à la Banque de la Mer Rouge, et qui a fait ses études en France, comme quasiment tous les cadres à Djibouti, à quelques exceptions près. Pendant ce temps, Benjamin, et Farid découpent des petits morceaux de poivrons et d’oignons qui seront ensuite piqués sur des piques à brochettes, intercalés de gros morceaux de bœuf, et qui grilleront sur le barbecue. Mais avant cela, on ouvrit quelques cannettes de bière, et puis voilà, j’ai dormi sur la terrasse, à la belle étoile, réveillé au tout petit matin par des attaques assez méthodiques de moustiques et aussi le vent frais des montagnes. Charlotte est montée dans un taxi pour rentrer à Djibouti. Ecrire, peut-être, des lettres de motivation, occupation qui, je m’en rends compte, est vecteur d’angoisse chez un grand nombre de personnes. Dont Charlotte. Qui a, si l’on veut, l’élégance de ne pas s’en cacher. Chercher du boulot n’a jamais fait rire grand monde, mais enfin, il faut bien payer sa croûte, d’une manière ou d’une autre. Son contrat s’arrête fin août, mais elle a fait des provisions de vacances pour pouvoir partir au début de l’été, elle habite dans un appartement, sans groupe électrogène, l’été, les délestages sont une chose très commune, la loi de l’offre et de la demande s’applique aussi à l’électricité, ce qu’on oublie en France grâce, si l’on peut dire, encore, si l’on peut dire, à nos centrales nucléaires, ici l’électricité est fabriquée dans de vieilles centrales thermiques vétustes à partir de fuel lourd importé, les factures d’électricité atteignent des montants improbables, le prix du kWh est l’un des plus élevés d’Afrique, et donc, pour Charlotte, pas d’électricité, ça veut dire pas de ventilation, donc à 45°C en moyenne les mois chauds, une forme d’enfer. Qu’elle préférerait abréger. Quand Charlotte monte dans son taxi, nous buvons quelques cafés avec Yves, et il m’emmène visiter l’Institut dans lequel ils travaillent, sur les ordinateurs des courbes qui prennent le pouls de la terre, une ou deux fois par jours, les capteurs s’excitent, des petits séismes quotidiens compris entre deux et trois sur l’échelle de Richter, on est pas en zone de subduction, du reste, il n’y a quasiment aucun danger. Au mur sont affichées les courbes des sismographes du tsunami, du tremblement de terre dans le Sichuan, ça part dans tous les sens, de belles obliques. Au retour, on s’arrête dans la petite boutique d’alimentation générale, qui fait aussi office de dépôt de qat, de bistrot, de restaurant sur le pouce, assis sur des caisses renversées de coca-cola, on mange des beignets en buvant du thé au lait et en fumant quelques cigarettes, la patronne du lieu écrase au pilon des feuilles de qat dans une sorte de mortier, le réduisant au bouillie pour la consommation de son père édenté depuis cinq ans. L’opération se répète tous les jours. Sur le chemin du retour, on croise l’ambassadeur dans sa voiture à plaque verte diplomatique, qui nous salue d’un petit geste de la main ; sa résidence de villégiature est à Arta. Sur la terrasse, on lit un peu, Morphine de Boulgakov, je m’endors, je me réveille, j’attrape un vieux numéro de rock and folk qui titre ; Les Pink Floyd, rose poussière – peut-on croire à la reformation ? Ça date de 2006, sur la photo de couverture, les quatre membres du groupe, tous vêtus de rose, sont comme des bonbons. Je découvre ; la folie de Syd Barrett, défoncé pour toujours à l’acide. Le London Underground du Summer of Love. La rivalité larvée entre David Gilmour et Roger Waters. C’est très intéressant. En général, les plumes des journalistes qui écrivent dans ces magazines sont aussi léchées que des sucettes ; ça ressemble même parfois à de la poésie en prose. On peut lire ça comme si on lisait un recueil de Char, toutes proportions gardées. En 1994, je crois, les Pink Floyd se sont produits à Strasbourg. La pelouse du stade de la Meinau a été complètement ravagée par les spectateurs, puis le Racing est tombée en seconde division. Les concerts à la Meinau ont été interdits. Yves d’ailleurs est alsacien. Un des articles cite un certain Yves Adrien, une habile recomposition de nos deux prénoms, un ancien chroniqueur illustre de Rock and Folk, qui dit ce genre de choses : « Je crois très fort à l’arrogance. Je hais l’idée de soumission, d’humilité. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement « Ultra » : ne pas être soumis. Saint-Just était aussi aristocrate que ceux qu’il a guillotinés. Quant à moi, s’il faut subir une forme de contrainte ou de dictature, je préférerais toujours qu’elle soit exercée par l’élite plutôt que par la masse. On peut discuter avec l’élite. Avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort… » (entretien avec Alain Pacadis, Libération, 16/17 mai 1981, Pour un rock thermidor) . L’encyclopédie libre sur Internet précise que Yves Adrien est un écrivain et dandy français, au début des années punk, qui fut un précurseur de la chronique rock écrite comme un essai. Ça colle. Et comme ça l’après-midi passe, comme ça le soleil décline tout doucement sur les collines de pierre, et il est six heures, l’heure de redescendre à Djibouti, le soir, Benjamin décolle dans l’avion d’Air France, vers Paris et pour toujours. Ensemble, donc, c’est tout, partageons un dernier dîner dans un restaurant de plein air qui sert des fondues. On mange, c’est tout, et chacun rentre se coucher. Je m’endors vite, et me réveille vers deux heures du matin, sans raison particulière, impossible de dormir, rien n’y fait, ni BHL, ni les cigarettes, ni les bulles du Perrier, j’essaie le hamac sur la terrasse, je dérange les petits chatons qui viennent de naître, et qui dorment contre le flanc de leur mère, et puis ils m’oublient, ils se remettent à ronronner, je les regarde un peu, évidemment il y a presque aucun bruit, c’est la nuit noire et profonde, la mer qui fait un peu de houle, je finis par regagner ma chambre, et je m’endors sans bien me rappeler quand.   

 


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