Terre somnanbule

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Un mois d’Afrique. Philibert (les prénoms ont été changés), volontaire international à la Mission économique, a emménagé chez moi, pour un mois et demi, avant son départ. Drôle et simple, présence agréable. On rigole beaucoup.

Il m’a raconté qu’à ses amis, à sa famille, avant son départ vers cet ex-confetti colonial qu’est Djibouti, il prétendait, pour se justifier peut-être, se convaincre aussi un peu du bien-fondé de son choix, lui qui aimerait travailler dans la finance internationale, que Djibouti était « le Luxembourg de l’Afrique de l’Est ». Mais, lucide, il m’a aussi raconté que cet après-midi, quelqu’un lui a proposé une autre version : Djibouti est une poubelle sur la lune ! Les deux peuvent s’entendre…

En effet, Djibouti s’est vue il y a quelques années comme un hub de services à l’échelle régionale ; les capitaux dubaïotes, à l’époque où on n’avait pas encore la certitude qu’ils étaient vérolés, ont servi à financer d’abord l’extension du port, puis la création d’une nouvelle plateforme portuaire en eaux profondes, capable d’accueillir des cargos grands comme quatre terrains de football (comme pour la déforestation, la comparaison avec le terrain de football est toujours éloquente…), pour des opérations de transbordement vers de plus modestes destinations de la côte de l’Afrique australe ou de l’océan indien. La coopération française a financé l’installation d’un réseau de câbles sous-marin, transportant la fibre optique, depuis Port-Saïd et jusqu’en Afrique du Sud. Les nouvelles banques de la finance islamique, installés sur une place où obtenir un agrément bancaire est aussi facile que de devenir autoentrepreneur en France, depuis Hervé Novelli (je le sais, je le suis…), servent à toutes sortes de choses, dont pour certaines, dit-on, à blanchir l’argent de la piraterie somalienne…

Un tout petit pays où l’argent serait roi, entouré de grands pays à l’identité affirmée ; le Luxembourg de l’Afrique de l’Est, donc. C’était le destin dont Djibouti rêvait il y a quelques années, dont rêvaient ses élites, qui ont réussi à rendre ce rêve contagieux à tout le peuple, à fonder sur cela l’espérance d’un destin émancipateur. Mais qu’est-ce que le destin, sinon un ivrogne conduit par un aveugle ? (Mia Couto, Terre somnambule) ; ces songes d’enfant semblent aujourd’hui un peu trop grands pour Djibouti, rattrapé par la crise internationale comme un coureur de fond par un chien enragé.

La poubelle sur la lune, ce serait les immondices, les décharges à ciel ouvert, les corbeaux morts sur les trottoirs, les poches de plastique ayant contenu le qat et qui volent absurdement au vent marin, stock de pollution carbone chaque après-midi reconstitué, un système d’assainissement inexistant, une ville en décomposition, au milieu d’un océan de pierre, de dunes de sable, et de roches désertiques, d’ocre et de jaune déchiqueté.

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J’ai fait mes premiers joggings ici, dans ce Luxembourg lunaire et un peu sale, ce qui permet de découvrir la ville. De vous la décrire un peu. J’habite dans le quartier du Héron, un ancien îlot qui dans un premier temps fut cassé en morceaux (intéressant), et dont on utilisa la matière première pour les premiers remblais de la ville. Plus tard, on utilisa la terre d’autres sites pour construire une jetée, relier l’îlot au continent, et en faire, d’après le guide des « éditions du jaguar ! », l’une des plus belles zones résidentielles d’Afrique (très intéressant). Hyperbole me paraissant un peu exagérée. Donc, du plateau du Héron (frq. *haigro, 1175 ; grand oiseau caractérisé par ses formes longues et minces (pattes, cou, bec) et qui vit au bord des eaux, se nourrissant notamment de poissons – « L’on entendait parmi les roseaux les cris des hérons invisibles », Anatole France), descente vers le centre-ville, je bifurque à gauche, vers la plage de la Siesta, un joli arc de sable où malheureusement, il n’est pas tout à fait recommandé de se baigner, mais qui serait un terrain propice pour faire du cerf-volant si j’en avais un. Au-delà de la plage, on va vers des faubourgs dans lesquels je me perds, il y a souvent une académie militaire, ou une école Françoise Dolto, parfois les deux l’un à côté de l’autre. Et puis tout à coup, je retrouve la station essence Oil Libya, ce qui veut dire que la boucle est bientôt finie. Je croise aussi des terrains de foot en terre, ou une vieille gare étrangement bondée, en permanence, alors qu’il n’y a qu’un train tous les deux jours, et peu de grèves de cheminots, mais je crois que certains habitants y ont établi leur campement. Alors que la fondation abbé Pierre a sorti hier son rapport annuel que je vous invite à lire (http://www.fondation-abbe-pierre.fr/publications.php?id=378&filtre=publication_rml), le mal-logement est incontestablement un problème universel. Et le droit au logement opposable une sorte de boutade.

Cet après-midi, j’ai suivi un militaire qui courrait aussi, mais il était mieux entraîné, et à un moment, il a disparu.

 


Un commentaire

  1. val dit :

    Profite des migrations, les zanimaux vont vite revenir par chez nous…

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