Archive pour février, 2010

Brazil

Parfois, il se passe des choses étranges, des concours de circonstances aggravantes, qui font croire en la loi des séries, ou en la malédiction vaudoue. Rien de grave, mais quand même. Où il est révélé que la technologie (aidée par la race féline, et l’inconséquence des hommes) peut tout torpiller, si elle le décide.

Ça commence jeudi, à treize heures trente, pour le début du week-end. De retour à la villa, il y a une sorte de flaque d’eau qui dépasse de la cuisine, et a gagné le carrelage du salon, en fait c’est la machine à laver qui visiblement a des fuites. Comme on n’a pas le réflexe d’éponger immédiatement (ou serpiller, c’est selon l’instrument utilisé) – et de fait, Khadira s’acquittant ici de toutes les tâches d’entretien, les réflexes se perdent vite, tout est une question d’entraînement – même si la vaisselle, c’est comme le vélo, je pense pas que ça puisse se désapprendre, après quelques allers-retours, il y a de la flotte partout, les petits chatons viennent béatement barboter là dedans, et rapidement, revêtement à tendance boueuse dans le salon.

Ensuite, avec Emmanuel (c’est son vrai nom), on va plonger. Nous sommes quatre en palanquée. Je mesure la pression de ma bouteille avec manomètre avant de me la foutre sur le dos, 210 bar, rien que du très classique. A la première respiration sous l’eau, inexplicablement, la pression n’est déjà plus que de 180 bar. On commence à descendre, le long du filin, mais pour la première fois depuis que je plonge, j’ai des difficultés pour équilibrer mes oreilles, les quelques millions de m3 au-dessus de moi me compressent les tympans, je souffle dans mon nez comme un dégénéré, je déglutis en tournant la mâchoire, tout ce qu’il faut faire en ces cas-là, le chef de plongée me regarde un peu perplexe, il arrête pas me faire le signe, est-ce que tout est ok, en plaçant pouce et index de manière à former un rond, moi je lui réponds par le même geste, mais il est pas dupe, il me montre l’oreille sous l’eau, mais qu’est-ce que j’y peux, les choses finissent par se régler d’elles-mêmes, on continue à descendre, quand au bout d’une dizaine minutes, je regarde le compteur, je n’ai plus que 120 bar, pas étonnant vu que j’ai respiré comme un bœuf sur l’enfant Jésus pendant tous ces moments, concentré sur la préservation de l’intégrité physique de mon système auditif. L’oxygène dès lors est compté, on dérive lentement, on voit pas grand-chose, jusqu’à arriver sur une sorte de tombant, où il y a des magnifiques tables de corail et des poissons non moins jolis. Mais voilà, je vais pas finir la plongée en apnée, il reste que 30 bar, et il faut bien remonter, au meilleur moment, pour une plongée qui a duré 32 minutes sur une durée prévue d’une heure. Comme c’est la règle en la circonstance, toute la palanquée remonte. A la surface, je vois mes collègues me lancer des regards de fiel à travers leur masque (très inquiétant), je suis atterré quand je vois que leur manomètre affiche pour chacun une pression de plus de 100 bar. Même pas la moitié d’oxygène consommée. Dans ces cas là, il vaut mieux faire profil bas, et la fermer, on regagne le bateau, et le pire arrive quelques minutes après ; des dauphins se mettent à faire des sauts de cabri à quelques encablures du bateau, et la palanquée que nous suivions, est exactement sur eux, il est absolument certain que nous aurions pu les voir, voire nager, avec les dauphins, sans mes conneries d’asphyxie prématurée. De retour dans le bateau, ils s’extasient, à quel point c’est rare de voir des dauphins en plongée bouteille, et tous les discours habituels dans ce genre de situation.

Le soir, on est sur la terrasse, je lis tranquillement Djian en buvant du porto, moment sacré, et ça évidemment, le dernier Djian, Emmanuel est au courant, incidences, aussi quand il me demande de venir dans sa chambre, sur un ton plutôt impératif, je viens vite, je cours même, le boîtier de réglage du ventilateur est en train de fumer (comme tous les personnages de Djian dans Incidence, hommage à la petite princesse), de fumer mochement, le genre court-circuit, avec projet d’explosion à suivre, et feu qui se propage le long des fils électriques. Je file dans la cuisine, dans la cuisine-piscine, j’humidifie un chiffon qu’on appose sur le boîtier, avec cette odeur de cochon grillé qui commence à se répandre, je vais ensuite vers le compteur électrique pour faire sauter le disjoncteur, mais alors, la lumière reste, car le groupe électrogène a pris le relais, ce pour quoi il est censé, gentiment, doctement, le moteur du groupe électrogène s’est mis à tourner, alors il faut mobiliser Mohamed, le gardien, qui finit par arriver à ses fins, a-t-il siphonné le reste du gasoil, j’en sais rien. Plongé dans l’obscurité, ça va un peu mieux.

Ensuite, on sort. Vers le riche hôtel Kempinski, construit par des investisseurs dubaïotes, vestige d’un temps ancien, pour la Full Moon Party, transats sur le sable et alternance de musique électronique, de Téléphone, et d’autre chose nettement moins bien. D’abord le lune n’est même pas pleine, mais enfin, c’est un détail, je pense pas que les gérants du Kempinski s’embarrassent vraiment de considérations sur le cycle des menstruations lunaires, ce qui compte, c’est qu’on soit jeudi soir. Non, le problème vient de la voiture diplomatique d’Emmanuel, un Partner pourri, mais à plaque verte, qui est comme fou ; tous les gadgets électroniques fonctionnent, et impossible de les arrêter. Radio, phares, passe encore, on en a besoin, mais même les essuie-glaces sont incontrôlables, ce qui procure un peu un sentiment de ridicule, quand il n’a pas plu depuis deux lunes. Et sur le tableau de bord, une injonction STOP STOP clignote de manière répétitive.

De retour à trois heures du matin, bruit bizarre dans la cuisine de ladite machine à laver. Un peu ébréché (ah non, on dit éméché, c’est vrai), je m’approche, la touche, et bim, châtaigne, uppercut, décharge. Il est vrai que le cordon d’alimentation baigne. Je débranche tout en priant, et ça va. Je survis. Je suis encore là pour vous le raconter.  

La suite ce matin. Réveillé par le bruit de la queue du chat (ou plutôt par le bruit de l’effet de la queue du chat), qui fait tomber dans la cuisine un magnifique pot de verre faisant office de sucrier. Les petits morceaux de sucre sont vautrés par terre, dans la flotte, au milieu des éclats de verre. Là, l’idée de faire quoi que ce soit d’intéressant dans cette cuisine les prochaines heures disparaît complètement.

Ensuite, c’est plus dur à dire, mais il faut quand même le dire, il y a une odeur assez forte, et plutôt nauséeuse, dans ma chambre, assez caractérisée. Où après quelques minutes d’enquêtes, je découvre qu’un chat (mais lequel) a pris ma penderie, et précisément le tas composé par mes pantalons de costume, pour sa litière. Donc là, il faut bien manoeuvrer, parce qu’il y a urgence. Dernière chose, le robinet crachote un dernier filet d’eau, et cesse complètement.

Derrière la maison, Mohamed m’appelle pour me montrer la piscine qui s’est constituée dans la nuit, et la canalisation qui a sauté. Trouver un plombier à Djibouti un vendredi n’est pas cousu de fil blanc.

Depuis midi, cependant, les choses ont l’air de rentrer dans l’ordre, les caprices sont finis, mais faut-il y voir un signe, un courriel de mise en garde envoyée depuis la messagerie divine, et si oui, lequel ? J’attends vos suggestions.

Histoire d’un week-end de soixante heures

Casual Thursday, quatorze heures, la cloche sonne, le week-end commence à Djibouti, en France, il est jeudi midi, il y a encore un peu de boulot, encore un peu de pain sur la planche, noir ou blanc, c’est selon ce qu’on fait, ici au pain on substitue des galettes éthiopiennes fabriquées à partir de farine de teff : l’injera. Je rentre, je porte un pantalon de coton léger, et une chemise noire, mais dès que j’arrive je me débraille, avec Philibert, on déjeune sur la terrasse de pâtes à l’huile d’olive, à l’ail, et au basilic, une sorte de pesto, un classique du genre, et puis c’est l’heure de la sieste, rien à en dire de plus, toujours la sieste, parfois spontanée, parfois quelques efforts de lecture la précède, la presse magazine qu’il ramène de l’ambassade peut me faire squizzer le sommeil d’après-midi, mais sinon il y a des livres soporifiques qui fonctionnent très bien, de la guerre en philosophie, la traduction d’une conférence de Bernard-Henri Lévy aux agrégatifs de l’école Normale qu’on m’a envoyé produit très vite l’effet voulu. A seize heures, au réveil, je me dirige vers le lycée d’Etat pour la première partie de hand-ball avec la nouvelle équipe qui a bien voulu me coopter, en deuxième division du championnat djiboutien, l’équipe de Tadjourah, nous affrontons cet après-midi celle d’Obock, deux villes provinciales si l’on peut dire, mais toutes les rencontres ont lieu au lycée d’Etat de Djibouti, la seule salle de sport du pays, la seule salle digne de ce nom, serait-on tenté d’écrire, mais non, ce serait faux, la seule salle tout court, il n’y en a pas d’autres, du jeudi midi au vendredi soir donc se succèdent de manière ininterrompue matchs de hand, basket, volley, c’est une salle multisport, compliqué de s’y retrouver toujours, avec ces entrelacs de lignes colorées, sur le sol bétonné, mais enfin, c’est pas mal. La rencontre programmée à seize heures ne démarrera en réalité que vers 17 heures, j’avais déjà eu l’occasion de m’en rendre compte lors du tournoi de pétanque de l’amitié, la liberté contre la ponctualité, un clivage éternel, mais encore, au premier coup de sifflet, les deux équipes sont incomplètes, l’un de nos joueurs reste sur le banc, parce qu’il n’a pas de chaussure de sport, et que l’arbitre lui a refusé l’autorisation de jouer pieds nus, et notre gardien est retenu par une séance de qat qui s’éternise, aussi je propose de commencer dans les bois, j’arrête quelques ballons, je prends quelques buts ridicules, mais toujours est-il qu’à la mi-temps on mène déjà de dix buts, la circulation du ballon est excellente, et je trouve qu’il y a une bonne cohésion d’équipe. Comme notre gardien vient d’arriver, je reste sur la touche en début de deuxième période, puis notre entraîneur, Etienne, volontaire du progrès dans une association de développement rural, qui n’a jamais joué au hand, qui a appris les règles sur Internet, j’avoue que je n’ai toujours pas vraiment compris ce qui l’a amené à occuper ce poste à son arrivée en septembre, mais il faut bien reconnaître que sa seule présence à côté de la table de marque semble apporter une certaine stabilité à notre équipe, une forme de rigueur, lui, le sorcier blanc…qui me fait à nouveau entrer en jeu au poste de pivot (de Gauss), le temps de transpirer, et souffler, souffler comme un train à vapeur. A l’arrivée, victoire de douze buts, ce qui nous place au premier rang de notre division avant les matchs retour, avec la montée en perspective, et l’occasion de rencontrer les meilleures équipes du pays, celle du Port Autonome, qui fait figure d’épouvantail depuis toujours, ou l’équipe Colas, du nom de l’entreprise française installée ici pour construire des routes, et financer par quelques actions de mécénat une partie de l’activité du Centre Culturel Arthur Rimbaud. Après nous, ce furent les filles, un drôle de spectacle, de voir cette ailière voilée réussir des dédoublements, des fixations, mais au fond, c’est la même chose que partout, la même envie de gagner, je trouve qu’on en fait un peu trop, en France, avec ces histoires de voile et de burqa.

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De retour à la villa, la soirée se déroule de manière paisible, cassoulet au four, avec une panure en poudre d’amande, faisant une croûte grillée, sur les petits haricots se trémoussant dans la fournaise de leur sauce liée à la graisse de canard, concentré de tomates, sel, lactose, épices, sucre, avec Philibert on discute d’amitié et de politique, jusqu’à ce qu’on décide à fabriquer quelques irish coffee, un puis deux, puis trois, et de sortir au bar dit Casanova, qui est un peu le repaire, l’antre, ou la taverne, des Djiboutiens qui aiment boire de l’alcool, et écouter du rock, et qui est un endroit agréable, car en extérieur, avec un éclairage à base de néons verts et rouges, pas de climatisation, mais des ventilateurs, et des bières éthiopiennes, la St George ou la Castle, vendues à 400 Francs la bouteille, alors que partout ailleurs, dans les clubs de la rue d’Ethiopie, la seule bière disponible, c’est de la Heineken, à 1000 francs. Mais cela dit, retrouvant là-bas quelques amis, pas forcément choisis, mais pas subis non plus, on finit quand même par émigrer au Golden, rue d’Ethiopie, donc passons sur le reste de la soirée.

Le lendemain, vendredi, les rues sont désertes, je me fis arrêter pour un contrôle par une patrouille de police, le sergent me demanda pourquoi je ne portais pas de casque, la blague, je n’ai jamais vu, jamais, de Djiboutiens avec un casque, Francine, assistante technique auprès du Ministère de l’Education, en porte bien un, mais c’est la seule, et elle est française. Dès lors il faut garder son calme, et être patient, prendre le parti d’en rire, comme on dit. Ça peut éventuellement finir avec un bakchich, si l’on est pressé, mais là, c’était vendredi, et j’avais du temps, donc quand le sergent s’en est rendu compte, j’ai pu repartir, le laissant regarder avec une forme de délectation ma carte de visite que je lui laissai en souvenir. Puis étrange occupation que propose Philibert ; celle d’aller jouer au golf. On prend une route qui a l’air de mener à tout sauf à un golf, plutôt à un bivouac de nomades, ou à une décharge, ou au désert, et finalement se dresse le petit cabanon faisant office de club house, on nous prête un sac de clubs, deux seaux de balle, et depuis le practice tentons d’envoyer les sphères alvéolées (Philibert mieux que moi) creuser des nano-cratères dans le désert de sable, à l’impact s’élève un petit nuage de poussière, et la balle s’arrête presque net, comme un carreau aux boules, elle ne roule pas. Il y a vraiment dix huit trous et vraiment pas un brin d’herbe, le départ se fait sur des petits tapis de mousse, l’arrivée sur un green de sable damé et lissé pour en avoir l’apparence.

Par le vent arrivent des odeurs nauséeuses, genre carcasse de chameaux qui se décomposent – l’une des plus grandes menaces pour les nappes phréatiques, ce qu’il en reste.

Mais il y a une âme en ce golf d’insolation, plus que sur les terrains émiratis d’un vert insolent. Il faut savoir comment se comporter avec le soleil. On boit un verre une fois nos seaux vidés ; Philibert m’explique son affection pour le Gini, c’est drôle, une boisson que j’avais presque complètement oublié.

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Déjeuner, pas de souvenirs, sieste à seize heures, Christian, Marie, Charlotte, Yves (les prénoms n’ont pas été changés) garent leur 4*4 devant la villa, et m’embarquent pour une virée vers Arta, la station climatique de Djibouti, située à 700 mètres d’altitude, souvent perdue dans une espèce de voile humide et trouble, brouillard tropical de moyenne montagne, et d’où le point de vue sur le golfe de Tadjoura, le goulot du Goubhet, et la plage d’Arta est vraiment très beau, très beau, voici une carte de Djibouti, où apparaissent les villes citées, Tadjoura, donc, l’escale rimbaldienne, Obock, qui aurait pu devenir, au début du siècle, la capitale si une barrière de corail n’avait pas constitué un obstacle au développement du port dans cette anse naturelle, et Arta, si l’on rajoute Dikhil, plus près de la frontière éthiopienne, et Djibouti, on a là les cinq districts administratifs, mais en réalité, 80% de la population vit à Djibouti-ville.

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A Arta, travaillent deux (sur sept au total pour tout le pays) des volontaires internationaux, Yves, et Benjamin, tous deux employés par l’institut de géophysique, en charge de faire fonctionner le centre d’étude sur la sismologie à Djibouti, place forte située en pleine dépression afar du  grand rift, le berceau de l’humanité ; chaque année, les plaques de la mer Rouge, du golfe d’Aden, et du grand rift est-africain s’écartent d’un ou deux centimètres ; dans quelques millions d’années, il y a aura là, dans cette zone aujourd’hui l’une des plus désertiques du monde, un océan. Aussi sommes nous bien peu de choses, comme il est coutume de dire, et comme l’illustre justement ces histoires de désert et d’océan ; à Arta, donc, il est cinq heures de l’après-midi, il fait un peu frais, on peut presque sortir les pulls, je lis Ravel sur la terrasse, un petit bouquin de Jean Echenoz aux éditions de minuit, un tout petit truc, très bien, les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, depuis un voyage transatlantique dans une cabine de première classe du paquebot France, jusqu’à la folie, semble t-il une sorte d’Alzheimer, et la mort sur un lit d’hôpital, entre temps le boléro. Je discute aussi un peu avec un djiboutien de 29 ans, qui est responsable de l’audit à la Banque de la Mer Rouge, et qui a fait ses études en France, comme quasiment tous les cadres à Djibouti, à quelques exceptions près. Pendant ce temps, Benjamin, et Farid découpent des petits morceaux de poivrons et d’oignons qui seront ensuite piqués sur des piques à brochettes, intercalés de gros morceaux de bœuf, et qui grilleront sur le barbecue. Mais avant cela, on ouvrit quelques cannettes de bière, et puis voilà, j’ai dormi sur la terrasse, à la belle étoile, réveillé au tout petit matin par des attaques assez méthodiques de moustiques et aussi le vent frais des montagnes. Charlotte est montée dans un taxi pour rentrer à Djibouti. Ecrire, peut-être, des lettres de motivation, occupation qui, je m’en rends compte, est vecteur d’angoisse chez un grand nombre de personnes. Dont Charlotte. Qui a, si l’on veut, l’élégance de ne pas s’en cacher. Chercher du boulot n’a jamais fait rire grand monde, mais enfin, il faut bien payer sa croûte, d’une manière ou d’une autre. Son contrat s’arrête fin août, mais elle a fait des provisions de vacances pour pouvoir partir au début de l’été, elle habite dans un appartement, sans groupe électrogène, l’été, les délestages sont une chose très commune, la loi de l’offre et de la demande s’applique aussi à l’électricité, ce qu’on oublie en France grâce, si l’on peut dire, encore, si l’on peut dire, à nos centrales nucléaires, ici l’électricité est fabriquée dans de vieilles centrales thermiques vétustes à partir de fuel lourd importé, les factures d’électricité atteignent des montants improbables, le prix du kWh est l’un des plus élevés d’Afrique, et donc, pour Charlotte, pas d’électricité, ça veut dire pas de ventilation, donc à 45°C en moyenne les mois chauds, une forme d’enfer. Qu’elle préférerait abréger. Quand Charlotte monte dans son taxi, nous buvons quelques cafés avec Yves, et il m’emmène visiter l’Institut dans lequel ils travaillent, sur les ordinateurs des courbes qui prennent le pouls de la terre, une ou deux fois par jours, les capteurs s’excitent, des petits séismes quotidiens compris entre deux et trois sur l’échelle de Richter, on est pas en zone de subduction, du reste, il n’y a quasiment aucun danger. Au mur sont affichées les courbes des sismographes du tsunami, du tremblement de terre dans le Sichuan, ça part dans tous les sens, de belles obliques. Au retour, on s’arrête dans la petite boutique d’alimentation générale, qui fait aussi office de dépôt de qat, de bistrot, de restaurant sur le pouce, assis sur des caisses renversées de coca-cola, on mange des beignets en buvant du thé au lait et en fumant quelques cigarettes, la patronne du lieu écrase au pilon des feuilles de qat dans une sorte de mortier, le réduisant au bouillie pour la consommation de son père édenté depuis cinq ans. L’opération se répète tous les jours. Sur le chemin du retour, on croise l’ambassadeur dans sa voiture à plaque verte diplomatique, qui nous salue d’un petit geste de la main ; sa résidence de villégiature est à Arta. Sur la terrasse, on lit un peu, Morphine de Boulgakov, je m’endors, je me réveille, j’attrape un vieux numéro de rock and folk qui titre ; Les Pink Floyd, rose poussière – peut-on croire à la reformation ? Ça date de 2006, sur la photo de couverture, les quatre membres du groupe, tous vêtus de rose, sont comme des bonbons. Je découvre ; la folie de Syd Barrett, défoncé pour toujours à l’acide. Le London Underground du Summer of Love. La rivalité larvée entre David Gilmour et Roger Waters. C’est très intéressant. En général, les plumes des journalistes qui écrivent dans ces magazines sont aussi léchées que des sucettes ; ça ressemble même parfois à de la poésie en prose. On peut lire ça comme si on lisait un recueil de Char, toutes proportions gardées. En 1994, je crois, les Pink Floyd se sont produits à Strasbourg. La pelouse du stade de la Meinau a été complètement ravagée par les spectateurs, puis le Racing est tombée en seconde division. Les concerts à la Meinau ont été interdits. Yves d’ailleurs est alsacien. Un des articles cite un certain Yves Adrien, une habile recomposition de nos deux prénoms, un ancien chroniqueur illustre de Rock and Folk, qui dit ce genre de choses : « Je crois très fort à l’arrogance. Je hais l’idée de soumission, d’humilité. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement « Ultra » : ne pas être soumis. Saint-Just était aussi aristocrate que ceux qu’il a guillotinés. Quant à moi, s’il faut subir une forme de contrainte ou de dictature, je préférerais toujours qu’elle soit exercée par l’élite plutôt que par la masse. On peut discuter avec l’élite. Avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort… » (entretien avec Alain Pacadis, Libération, 16/17 mai 1981, Pour un rock thermidor) . L’encyclopédie libre sur Internet précise que Yves Adrien est un écrivain et dandy français, au début des années punk, qui fut un précurseur de la chronique rock écrite comme un essai. Ça colle. Et comme ça l’après-midi passe, comme ça le soleil décline tout doucement sur les collines de pierre, et il est six heures, l’heure de redescendre à Djibouti, le soir, Benjamin décolle dans l’avion d’Air France, vers Paris et pour toujours. Ensemble, donc, c’est tout, partageons un dernier dîner dans un restaurant de plein air qui sert des fondues. On mange, c’est tout, et chacun rentre se coucher. Je m’endors vite, et me réveille vers deux heures du matin, sans raison particulière, impossible de dormir, rien n’y fait, ni BHL, ni les cigarettes, ni les bulles du Perrier, j’essaie le hamac sur la terrasse, je dérange les petits chatons qui viennent de naître, et qui dorment contre le flanc de leur mère, et puis ils m’oublient, ils se remettent à ronronner, je les regarde un peu, évidemment il y a presque aucun bruit, c’est la nuit noire et profonde, la mer qui fait un peu de houle, je finis par regagner ma chambre, et je m’endors sans bien me rappeler quand.   

Djian dehors

Toutankhamon serait mort du paludisme. Ici, pas de malaria, mais recrudescence de la dengue. A Djibouti, lorsque les autorités politiques n’arrivent pas à trouver une place de stationnement, elles s’arrêtent au milieu de la route, et donnent les clés au premier flic qui passe pour qu’il aille garer la bagnole. Elles s’autorisent. Pendant ce temps, je visite le site d’un peut-être futur projet que nous financerons, développement rural au milieu du désert, et au milieu coule un oued. Nappe phréatique, motopompe alimentée par des panneaux solaires, canaux d’irrigation, une petite oasis perdue au milieu de la rocaille, où poussent allègrement manguiers, pieds de tomate et poivrons rouge. Pendant ce temps, dans le désert du grand barra, on fait du char à voile. Et pendant ce temps, Philippe Djian sort un livre. Adulé par la critique, acidulé par sa plume tabagique.

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Un joli dessin paru dans le Canard cette semaine.

Citation de Djian, qu’il faudrait toujours avoir en tête.

« Qu’est-ce que j’ai ? elle a enchaîné. Je suis mal foutu, je te donne pas envie ?…

- Ça m’arrive de pas céder à mes envies, j’ai dit. Ça me donne l’impression d’être un peu libre ».

De quoi Béhachelle est-il le nom ?

J’ai une amie qui tient un blog concurrent, qui s’appelle Le monde va mal, et qui publie environ un post tous les deux ans, preuve que le monde va vraiment mal.

La preuve en image (mais sans le son), incarnée dans toute sa dimension anthropomorphique ;  Béhachelle (on va essayer de parler comme lui). Ce n’est pas que je crève particulièrement d’envie de parler de lui, c’est juste que je ne peux pas faire autrement.

Je ne sais ce qui me possède/ Et me pousse à dire à voix haute/ Ni pour la pitié ni pour l’aide/ Ni comme on avouerait ses fautes/ Ce qui m’habite et qui m’obsède 

André Breton, 1919

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Béhachelle qui fait la une des sites d’information sur Internet ces jours, pour une histoire somme toute assez anodine, un petit canular, un poisson d’avril potache, mais dans lequel pourtant l’apprenti philosophe s’est laissé paner. Rien de grave (comme l’écrirait sa fille). Avec de la farine, et de l’huile végétale, sans plume, ni goudron, sans tarte à la crème, lui qui écrivait à ce propos (pourtant soi-disant pourfendeur des conflits oubliés, au Darfour, en Bosnie, ou en Atlantide, et qui devrait donc s’y connaître en termes de violence (force brutale des êtres animés ou des choses), « ces fameux entartages qui sont entrés dans les mœurs et, en tout cas, dans le langage et dont nul n’a l’air de mesurer la vraie violence, non seulement physique, mais symbolique…) »…

Pour avoir cru que Botul (quel drôle de nom) était, comme lui, un normalien agrégé, Béhachelle pédale donc un peu dans la semoule ces derniers jours. Heureusement, il y a son bloc-notes du Point pour les remettre sur les « i ». Mais tout ceci est secondaire, il révèle seulement un peu de l’inconséquence du personnage dans sa manière de travailler.

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Béhachelle mérite qu’on s’arrête à son cas, non pas tant pour ce qu’il est que pour ce qu’il incarne ; car, qu’on le veuille ou non, il est d’une certaine manière l’immanence même de la dégradation (de la spoliation) de la « culture philosophique française » par ceux qui prétendent la défendre (comme dirait François), la préserver des attaques totalitaires, antisémites, gauchistes, qui la guettent. On pourrait faire l’impasse sur lui s’il occupait la portion congrue ; or, force est de constater que, depuis 30 ans maintenant, il a réussi à parasiter (comme le ténia) les ondes, les idées, les éditoriaux, la digestion du monde, par une posture du coup d’éclat permanent. Et qu’il ait un brushing plutôt impeccable, et une chemise blanche découpée sur mesure chez des tailleurs de la rive gauche pour 300 € pièce, ce qu’on lit malheureusement sur tous les forums, je m’en fous complètement, il pourrait porter un short et des pataugas, ce serait la même chose.

Je ne dénie pas à Bernard-Henri L. le droit d’exister ; ni de défendre ses idées (même si je ne me battrais pas jusqu’à la mort pour qu’il puisse les défendre). Je ne lui dénie pas le droit de donner son avis, quand on lui pose la question, sur les écrivains talentueux de la nouvelle génération française (il répond Yann Moix, l’auteur de Podium, (son ami), qui a écrit ces dernières semaines un texte tout à fait navrant sur la Suisse, [http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/02/02/la-suisse-cette-pute-la-derniere-pitrerie-de-yann-moix.html], Christine Angot, qui a signé de lui un portait dithyrambique et « assez faible sur le plan stylistique » (comme on dit), dans le dernier numéro du Point (son journal),  [http://www.bernard-henri-levy.com/bhl-selon-angot-le-point-du-4022010-3956.html], et Justine Lévy (sa fille…)).

Je lui dénie le droit (ou plutôt le droit légitime) d’être au conseil de surveillance d’un journal qui fut fondé par Jean-Paul Sartre, Libération, (pour surveiller quoi ? ou qui ?), d’avoir conseillé Ségolène Royal aux dernières élections présidentielles, de prétendre sauver la gauche en proposant la dissolution du PS, je lui dénie le droit légitime de porter son avis sur tout, et que son avis sur tout soit relayé partout, et la légitimité de se considérer comme un penseur.

Je lui dénie le droit légitime de juger de la vie d’Arthur Rimbaud (sujet qui me tient à cœur, ici, plus qu’ailleurs, où l’Institut français s’appelle Arthur Rimbaud, ici à Djibouti, où Rimbaud s’arrêta quelques mois, préparant sa caravane éthiopienne pour aller porter des armes au roi Ménélik) ; « Et je dois vous dire, au demeurant, que c’est sur ce point très précis que Baudelaire, à mon humble avis, reste à jamais plus admirable que Rimbaud : la vie est ailleurs…mais quelle erreur d’avoir cru que la vraie vie était ailleurs ! quelle inexcusable folie, quand on a été, sans bouger de Charleville, ce poète immense, de penser qu’il faut partir à Harrar pour traverser les langues et fixer les vertiges suivants ! une saison en enfer…pourquoi seulement une saison ? » (Ennemis publics, livre de correspondance avec Michel Houellebecq).  

Si l’on juge que la fuite à vingt ans vers l’Abyssinie du gamin des Ardennes, après ses illuminations et sa saison, s’apparente à une forme de suicide littéraire (ou poétique), alors le mot de Malraux se doit ; « le suicide d’un homme impose le silence et le respect ».

Je lui dénie encore le droit légitime de dire tout et son contraire. Ainsi, dans le même ouvrage, il écrit à Michel (cher Michel, comme il dit) ; « Il y a d’une part cette philosophie à laquelle vous dites ne pas connaître grand-chose mais dont vous avez une liberté d’usage que je vous envie, pour le coup, un peu : cette façon de dire comme ça, sans mollir, Schopenhauer pense que, ou Nietzsche répond que, ou l’argumentation de Spinoza sur ceci ou cela me semble irréfutable parce que…Impensable pour un philosophe professionnel ! Difficile pour un cul de plomb comme moi, dressé à l’idée que les philosophies sont des systèmes, des touts cohérents et fermes, et que rien n’est plus risqué que d’en prendre un bout, de l’isoler, de lui faire un sort particulier, de se l’approprier, bref, de le citer ! C’était la première leçon de Jacques Derrida lorsqu’il recevait les nouveaux normaliens, qu’on appelait comme à l’armée les conscrits (…) : pas de philosophèmes flottants ! pas d’énoncés philosophiques, jamais, désamarrés de leur page d’origine ! ne jamais dire par principe, « Hegel, ou Heidegger, ou Héraclite dit que… » ! car dégagé de son contexte, et pire encore, de sa langue d’origine, ce dire n’a plus le même sens, et n’a parfois, plus de sens du tout ! »

Trois pages, plus loin, on peut lire sous sa plume, la remarque suivante ;

« Je peux faire toutes les mises au point possibles et imaginables : je ne ferai qu’aggraver mon cas de salaud bourgeois qui ne connaît rien à la question sociale et qui ne s’intéresse aux damnés de la terre que pour mieux faire sa publicité. Kant disait que la politique c’est le destin. Il se trompait. C’est la réputation qui est le destin ».

Emmanuel Todd, sociologue, dans une tribune d’une rare violence et d’une salutaire lucidité publiée fin décembre, dans le Monde, tentait de décrypter ce qu’était le sarkozisme. Il écrivait, que, même s’il ne fallait pas faire de confusion, « on [était] quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d’avant-guerre. Il y a toutes sortes de comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L’Etat se mettant à ce point au service du capital, c’est le fascisme. L’anti-intellectualisme, la haine du système d’enseignement, la chasse au nombre de profs, c’est aussi dans l’histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozisme ».

Sur le rapport à l’argent, Béhachelle, répondant à une question d’un journaliste de Marianne, dit cette semaine ; « Après, l’autre problème c’est que, sur l’argent, je pense qu’il faut arrêter avec l’hypocrisie bourgeoise : je préfère un président qui dit les choses, qui les assume, qui ne se cache pas, à un président qui fait la même chose mais sans le dire et en s’en cachant ; je pense que la culpabilisation de l’argent est une maladie française et qu’il est bon que ce tabou-là soit levé ; l’ère Mitterrand a commencé de le faire, l’ère Sarkozy continue, et tant mieux ».

La fortune familiale de Béhachelle, qui aurait été bâtie par son père grâce à la déforestation massive des forêts tropicale africaine, est estimée à plus de 120 millions d’Euros. Psalmodier l’hypocrisie n’est pas donné à tout le monde. 

On pourra me dire ; mais qui êtes-vous, Monsieur le chat qui fumez avec votre porte-cigarette, pour conférer ou retirer des droits légitimes à faire ceci ou cela, et je dirai, ni plus, ni moins, que lui, qui, à ma différence, a avec lui, la maison Grasset, le quotidien Libération, la rédactrice en chef du monde des Livres, Josyane Savigneau, et les serveurs du café Lipp (où il aime à rappeler – on trouve cette assertion dans tous ces bouquins et presque tous ces entretiens, une forme d’obsession carnée, qu’il allait y dîner avec Romain Gary, commandant, comme lui, une « entrecôte pour deux »…).

J’aimerais que Gary soit encore là, pour lui répondre. Que Camus aussi soit là (à qui il projette de consacrer un de ses prochains livres, vade retro satanas). Mais ils ne sont plus là. Alors j’écris, avec mes griffes et mon mégôt.

Un type donc, qui dit, ça, qui dit tout ça, qui se félicite d’avoir écarté Ségolène Royal lors de le dernière présidentielle de l’influence « pétainiste, parce que souverainiste », de ce grand miraculé qu’est Jean-Pierre Chevènement, qui dit ça et tout ça, y compris qu’il ne comprend pas grand-chose au fait social, et qui se veut « penseur de la gauche », me paraît mériter à peu près tous les pamphlets, toutes les calomnies, qui sont écrites sur lui. Y compris la mienne, donc. Après, que l’on s’étonne que la gauche va mal… Que le monde va mal…

Il y aurait encore une infinité de choses à écrire. Ce que disait Deleuze à propos des nouveaux philosophes, que leur pensée était simplement nulle…Il faut avoir écouter son abécédaire pour connaître la valeur de cet homme-refuge.

Mais je ne peux que vous inciter à cliquer sur le lien suivant et à découvrir une petite polémique datant déjà un peu, mais éclairant d’un jour toujours neuf la stratégie béhachélienne.

http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49 

C’est un affrontement épistolaire avec Pierre Vidal-Naquet, le grand historien de l’histoire de la  résistance et de la lutte contre les totalitarismes. Il écrit au Nouvel Obs à propos du premier ouvrage de Béhachelle, le Testament de Dieu, lequel lui répond, le premier répondant ensuite au second, avec que Cornélius Castoriadis, (quel drôle de nom, mais lui a vraiment existé), n’apporte sa lumière à cet échange de lettres.

Enfin, et pour conclure, car évidemment, je me sens complètement vidé, à bout de nerfs !, cette une du Canard qu’une chatte sur un toit brûlant m’a mignonnement envoyé.

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BHL en haut, mais on s’en fout.

C’est déjà chat, en bas, l’histoire d’Arno Klarsfeld en mission spéciale à Haïti, pour faire le point sur la manière dont
la France pourra participer à la reconstruction, et notamment « identifier les problèmes prioritaires à résoudre après une telle tragédie », et qui ne ramène dans ses bagages que le chat du premier conseiller de l’ambassadeur, Voltaire, dont il n’est pas précisé s’il fumait ou pas, ou alors des cigares, comme tous les chats diplomates.

C’est déjà chat.

J’espère que je n’étais pas trop long.

Je vous embrasse.

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Le silence parlant des images, Göran Sonesson

Mes particules élémentaires

La vie suit son cours, évidemment, comment pourrait-il en être autrement ? Travail, lecture, un peu de qat, un peu de bateau, un peu de sport…Rien de nouveau sous le soleil de Djibouti, sauf que les choses se mettent en place, doucement, agréablement, une forme de routine qui est nécessaire, comme la palpitation d’un cœur, il ne peut pas y voir trop souvent de grandes amplitudes, sinon tachycardie, il faut bien que le rythme cardiaque s’installe, trouve son tempo. Mais dans ce quotidien qui parfois se répète, il y a bien entendu toujours des choses qui m’apparaissent comme pas banales, relativement éloignées des occupations que je pouvais avoir en France ; comme jouer (et perdre 5000 Francs en dix minutes) au black-jack du casino de l’hôtel Sheraton (avant-hier), ou voir des fonds marins extraordinaires, simplement avec masque et tuba, des patates de corail, comme on dit, dix mètres au large d’une étendue de sable déserte (hier). Recevoir une coupe et des posters de l’office de tourisme de Djibouti, simplement pour avoir pris part au tournoi de pétanque de l’amitié, sans l’avoir gagné, ni avoir été particulièrement brillant, simplement en raison du fait que je sois blanc et que tous les autres joueurs étaient noirs (remise des prix la semaine dernière).

J’ai lu ces jours l’assez intéressant bouquin de correspondance entre Houellebecq et BHL, qui s’appelle Ennemis publics. J’y ai découvert le style de Houellebecq que je ne connaissais pas, extrêmement affûté, drôle, pittoresque, sa pensée un peu déglinguée, mais souvent édifiante. Rien de nouveau sous le soleil de BHL, qui se prend perpétuellement pour un astre, celui sans qui les guerres oubliées (il les cite dix fois dans le livre, Burundi, Darfour, Angola, etc.) auraient été ad vitam aeternam laissées dans l’oubli, celui sans qui l’antisémitisme, s’il n’était pas là en vigie, à en traquer les moindres nuances, s’instillerait dans le cœur de la France, celui sans qui Sartre, Camus, Malraux, n’auraient pas eu de descendance.

Houellebecq dit des choses aussi simples et belles que « Sur l’amour, on n’est pas regardant, je crois, on le prend où on trouve », ou « Dans la poésie, ce ne sont pas uniquement les personnages qui vivent, ce sont les mots. Ils semblent entourés d’un halo radioactif ».

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Je lui ai écrit une lettre ce soir pour le féliciter !

Dans la presse française, qui m’arrive ici le samedi, aussi quelques perles. J’apprends que la Grèce est vraiment mal barrée, que la situation financière de la Grèce risque de mettre en danger « l’existence même de la zone Euro », si la trésorerie du pays devait encore se dégrader. A ce sujet, un petit encadré sur les eurosceptiques, qui prennent leur revanche, dit le titre : « Les dirigeants allemands avaient accueilli, on s’en souvient, avec beaucoup de réserve l’idée de faire entrer dans l’Euro des pays du Sud, « les pays du Club Med », « les cueilleurs d’olive » ! ». Je ne sais pas si cette expression a vraiment été utilisée, mais parler des Espagnols ou des Grecs comme des cueilleurs d’olive, me paraît un peu réducteur. Voire raciste. De la part des Allemands, ces mangeurs de saucisse, ces buveurs de bière.

Je redécouvre la joie du coca-cola. En pays musulman, bien que l’expression religieuse soit ici plutôt modérée, on boit un café, ou un coca-cola en terrasse d’un bistrot, ou au restaurant, plutôt qu’une bière. Le pays est largement victime de ces sodas trop sucrés ; les Djiboutiens en consomment des quantités incroyables, et le taux de diabète est l’un des plus élevés au monde. Mais servi frais, avec une cigarette, c’est juste bon. J’avais presque oublié.

Ma petite chatte et ses chatons en puissance lovés dans son ventre gonflé comme une petite montgolfière a disparu depuis 48 heures. D’après Omar, le gardien, elle s’est cachée pour mettre bas. Moi je flippe un peu qu’elle se soit faite écrasée. Il y a vraiment beaucoup d’animaux morts dans les rues. Cet après-midi, j’ai vu des corbeaux (ou corneilles, j’en sais rien, des oiseaux noirs assez répugnants) en train de picorer un tout petit chien allongé sur un trottoir. Mort de faim, si ça se trouve. Il y a souvent des odeurs pestilentielles ; c’est le fait d’une capitale où le tout-à-l’égout fonctionne mal, où les déchets sont stockés dans les rues, où il fait chaud, ce qui accélère la putréfaction de tout. Mais sinon, j’aime bien Djibouti.

Terre somnanbule

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Un mois d’Afrique. Philibert (les prénoms ont été changés), volontaire international à la Mission économique, a emménagé chez moi, pour un mois et demi, avant son départ. Drôle et simple, présence agréable. On rigole beaucoup.

Il m’a raconté qu’à ses amis, à sa famille, avant son départ vers cet ex-confetti colonial qu’est Djibouti, il prétendait, pour se justifier peut-être, se convaincre aussi un peu du bien-fondé de son choix, lui qui aimerait travailler dans la finance internationale, que Djibouti était « le Luxembourg de l’Afrique de l’Est ». Mais, lucide, il m’a aussi raconté que cet après-midi, quelqu’un lui a proposé une autre version : Djibouti est une poubelle sur la lune ! Les deux peuvent s’entendre…

En effet, Djibouti s’est vue il y a quelques années comme un hub de services à l’échelle régionale ; les capitaux dubaïotes, à l’époque où on n’avait pas encore la certitude qu’ils étaient vérolés, ont servi à financer d’abord l’extension du port, puis la création d’une nouvelle plateforme portuaire en eaux profondes, capable d’accueillir des cargos grands comme quatre terrains de football (comme pour la déforestation, la comparaison avec le terrain de football est toujours éloquente…), pour des opérations de transbordement vers de plus modestes destinations de la côte de l’Afrique australe ou de l’océan indien. La coopération française a financé l’installation d’un réseau de câbles sous-marin, transportant la fibre optique, depuis Port-Saïd et jusqu’en Afrique du Sud. Les nouvelles banques de la finance islamique, installés sur une place où obtenir un agrément bancaire est aussi facile que de devenir autoentrepreneur en France, depuis Hervé Novelli (je le sais, je le suis…), servent à toutes sortes de choses, dont pour certaines, dit-on, à blanchir l’argent de la piraterie somalienne…

Un tout petit pays où l’argent serait roi, entouré de grands pays à l’identité affirmée ; le Luxembourg de l’Afrique de l’Est, donc. C’était le destin dont Djibouti rêvait il y a quelques années, dont rêvaient ses élites, qui ont réussi à rendre ce rêve contagieux à tout le peuple, à fonder sur cela l’espérance d’un destin émancipateur. Mais qu’est-ce que le destin, sinon un ivrogne conduit par un aveugle ? (Mia Couto, Terre somnambule) ; ces songes d’enfant semblent aujourd’hui un peu trop grands pour Djibouti, rattrapé par la crise internationale comme un coureur de fond par un chien enragé.

La poubelle sur la lune, ce serait les immondices, les décharges à ciel ouvert, les corbeaux morts sur les trottoirs, les poches de plastique ayant contenu le qat et qui volent absurdement au vent marin, stock de pollution carbone chaque après-midi reconstitué, un système d’assainissement inexistant, une ville en décomposition, au milieu d’un océan de pierre, de dunes de sable, et de roches désertiques, d’ocre et de jaune déchiqueté.

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J’ai fait mes premiers joggings ici, dans ce Luxembourg lunaire et un peu sale, ce qui permet de découvrir la ville. De vous la décrire un peu. J’habite dans le quartier du Héron, un ancien îlot qui dans un premier temps fut cassé en morceaux (intéressant), et dont on utilisa la matière première pour les premiers remblais de la ville. Plus tard, on utilisa la terre d’autres sites pour construire une jetée, relier l’îlot au continent, et en faire, d’après le guide des « éditions du jaguar ! », l’une des plus belles zones résidentielles d’Afrique (très intéressant). Hyperbole me paraissant un peu exagérée. Donc, du plateau du Héron (frq. *haigro, 1175 ; grand oiseau caractérisé par ses formes longues et minces (pattes, cou, bec) et qui vit au bord des eaux, se nourrissant notamment de poissons – « L’on entendait parmi les roseaux les cris des hérons invisibles », Anatole France), descente vers le centre-ville, je bifurque à gauche, vers la plage de la Siesta, un joli arc de sable où malheureusement, il n’est pas tout à fait recommandé de se baigner, mais qui serait un terrain propice pour faire du cerf-volant si j’en avais un. Au-delà de la plage, on va vers des faubourgs dans lesquels je me perds, il y a souvent une académie militaire, ou une école Françoise Dolto, parfois les deux l’un à côté de l’autre. Et puis tout à coup, je retrouve la station essence Oil Libya, ce qui veut dire que la boucle est bientôt finie. Je croise aussi des terrains de foot en terre, ou une vieille gare étrangement bondée, en permanence, alors qu’il n’y a qu’un train tous les deux jours, et peu de grèves de cheminots, mais je crois que certains habitants y ont établi leur campement. Alors que la fondation abbé Pierre a sorti hier son rapport annuel que je vous invite à lire (http://www.fondation-abbe-pierre.fr/publications.php?id=378&filtre=publication_rml), le mal-logement est incontestablement un problème universel. Et le droit au logement opposable une sorte de boutade.

Cet après-midi, j’ai suivi un militaire qui courrait aussi, mais il était mieux entraîné, et à un moment, il a disparu.

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