Mon monde diplo…

Après-midi très agréable. J’ai brouté une petite botte de qat à 1000 DJF (les Francs Djiboutiens, que les expatriés appellent ici phonétiquement les [de3]), d’une qualité supérieure, en buvant du thé et en lisant des télégrammes diplomatiques, sur la perception par les autorités kenyanes du sommet de Copenhague, ou sur l’expertise culturelle française en Tanzanie, c’est un peu comme de lire Courrier International, et les télégrammes ont une forme qui leur donne un sacré cachet ; sur la première page figure la liste de tous les services consulaires, des chancelleries, ou donc, des agences parapubliques à qui est proposée la diffusion (restreinte, toujours restreinte), et le texte qui suit au dos est en majuscule d’imprimerie (donc sans accents), police « courrier », vestige d’un temps où ils devaient être réellement télégraphiés. Aujourd’hui, l’Intranet crypté du MAE a sans doute remplacé les anciens moyens de transmission, mais demeure donc cette forme un peu désuète, qui vous donne le sentiment de porter votre regard sur des documents qui pourraient faire tomber des régimes, éclabousser des majorités, ou mériter d’être divulgués au Canard enchaîné !

Hier, je suis sorti pour la première fois depuis mon arrivée de Djibouti ville, direction la plage d’Arta, où en cette saison, on peut apercevoir des requins-baleines en migration, attirés là par les eaux saturées de plancton. Escortés là-bas par Mahfoud, le chauffeur de l’agence (drôle, tellement drôle, Mahfoud qui prétend, quand je lui demande ce qu’il a fait de son week-end, s’être couché le jeudi à trois heures du matin, après une soirée de qat et de télé, et ne s’être levé que le samedi pour le déjeuner, qui prétend passer tous ces vendredis au plume, parfois bouquinant, se faisant servir quelques collations directement sous la couette, mais la plupart du temps pionçant, Mahfoud, père de quinze enfants (« tous de la même femme », aime t-il à préciser), Mahfoud, décoré de la médaille du travail, décoration aux ors de la République française pour ses vingt années de bons et loyaux services au service de l’agence, toujours loyal et bon, Mahfoud, et qui garde précieusement sa petite médaille et son certificat paraphé par Xavier Bertrand, alors ministre du travail, Mahfoud n’y est pour rien, et qui lorsqu’il monte sur le toit pour faire brûler de vieux papiers, annonce qu’il va préparer le barbecue, et qu’on commence à farcir le cabri, Mahfoud qui va chercher les viennoiseries le matin et les beignets de viande à onze heures, qui a vu passer huit directeurs et douze VI, et qui, quand je lui demande s’il a un statut de cadre à Djibouti, me répond « cadre de vélo », un jour un post lui sera intégralement consacré, commandant Mahfoud, comme je l’appelle, et lui, moi, Andréen…), hier donc, Emmanuel, volontaire de la Mission économique, Eric, salarié chez un transitaire français, et qui rentre cette semaine en France pour assister à l’accouchement de son premier fils, et moi, nageâmes réellement, avec masque et tuba, à quelques mètres d’un beau spécimen de requin, inoffensif comme un gros bébé joufflu, et pique-niquâmes sur une petite avancée rocheuses face à une mer turquoise, au loin, les montagnes désossées, les dunes de pierre, et les tanks de la légion française, faisaient penser à l’Afghanistan. Au retour, copilote à l’avant du 4*4 Land cruiser, les embardées de Mahfoud me faisaient penser au Paris-Dakar, qui, tel qu’il le fit remarquer, mériterait maintenant de s’appeler le Paris-Argentine !  

Ai lu ce matin un rapport extrêmement documenté édité par the Economist Intelligence Unit, sur la situation économique et politique à Djibouti en ce début de décade.

Alors Djibouti ! Quelques informations qui en disent long.
Au chapitre « exportations », les premiers pays destinataires des produits manufacturés djiboutiens sont dans l’ordre la Somalie, l’Ethiopie, le Yémen, les Emirats Arabes Unis. Rien de surprenant, quand on sait que de plus en plus, le pays se tourne vers les capitaux de la finance islamique. Mais en cinquième position, Netherland. Alors, que vient faire l’autre pays du fromage à cette position du classement ?

Je suppute, et j’en suis en fait presque certain, qu’il s’agit là des exportations exclusives de qat, les Pays-Bas étant le seul pays d’Europe à en autoriser l’acheminement, où dans quelques coffee-shops de premier choix, les feuilles vertes doivent en concurrencer d’autres. 30 Euros la botte, contre 2 Euros ici, m’a-t-on dit, le plus gros obstacle à l’internationalisation du qat tenant au fait que les pousses, une fois cueillies, doivent être consommées dans les 72 heures, les camions éthiopiens qui approvisionnent quotidiennement les étals de Djiboubou le transporte enroulé dans de grandes feuilles de bananiers, pour en préserver la fraîcheur, et l’humidité.

Autre information clé, sur la vie politique du pays. Un seul parti dominant, le RPP (Rassemblement Populaire pour le Progrès), à l’étrange parenté patronymique avec feu le RPR (Rassemblement pour le Progrès), seul parti véritablement autorisé à tenir langue dans les médias, dans la rue, à l’Assemblée (100% des députés élus le soutiennent !), et qui aux dernières élections législatives de 2008, menait la grande coalition, ça ne s’invente pas, de l’UMP (Union pour

la Majorité Présidentielle). Autant dire qu’il n’aurait pas eu mon vote. Si les étrangers avaient le droit de vote !…Cet exemple illustre l’extrême prégnance de notre modèle républicain dans le fonctionnement de la « République » de Djibouti ; leur code civil est l’exacte réplique du code napoléonien de 1802, les élèves de Terminale passent ici le baccalauréat français, ils dépendent de l’académie de Bordeaux ! Avantage à cela ; le permis moto, et le permis bateau, que j’envisage de passer ici, pour deux à trois fois moins d’argent qu’en France, sont reconnus dans nos préfectures.

Djibouti. Une des questions importantes ici, pour tous les acteurs du développement, concerne le nombre d’habitants (calcul d’indicateurs, octroi de subvention au prorata, etc.). Les chiffres fluctuent entre 600 000 et 1 million d’habitants. Comme si on disait que les Français sont entre 30 et 80 millions !…Les résultats du  premier recensement qui a eu lieu n’ont toujours pas été officiellement proclamés. Ce recensement a eu lieu en …1983. La question est extrêmement sensible, et cette sensibilité est liée à la tension assez exacerbée entre les deux communautés très majoritaires ici, les Afar et les Issa. Du rapport de force au sein de la population dépend sans doute la répartition des postes de pouvoir. Un nouveau recensement a eu lieu l’année passée, et les bailleurs font pression sur les autorités djiboutiennes pour que les chiffres soient dévoilés. Ce devrait être le cas avant le 31 janvier. On peut rêver. Ici s’apprend aussi un certain art de la patience…Je vous tiendrai au courant.

En ce samedi soir, veille de dimanche, je vous embrasse, merci pour les messages reçus et les commentaires, j’attends les premiers velléitaires qui voudront bien venir me faire un bisou pour qater avec eux et faire la route de l’Ethiopie avec les caravaniers du sel.

En photo le lac Assal, qui est le point de départ des caravanes, troisième plus grand lac salé au monde, après la mer morte et le lac de Tibériade.

 

 lacassaldjibouti248272.jpg

 

 


3 commentaires

  1. juju dit :

    référendum serait-il la traduction djibouboutienne de recensement??? tu « fourches », petit frère?

  2. lechatquifume dit :

    Validé. Je commençais sans doute à être un peu trop qaté (des enfants de l’aristocratie ici, on dit qu’ils sont « qaté-pourris »).

  3. Tinou dit :

    Et puisqu’on est dans la rectification, le feu RPR ne serait-il pas plutot le parti pour la république? Ah le qat, si tu ne m’avais pas précisé qu’il devait se consommer dans les 72heures, je t’en aurai bien demander un petit bouquet pour la st valentin!

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