Proxima Estacion Esperança.

Ma maman est en Haïti, partie avec une ONG de médecins bénévoles. Elle écrit dans le dernier mail qu’elle nous a fait parvenir : « En montant vers l’agence avec des membres de l’hôpital, Yves rencontre un endroit très animé, il pense d’abord qu’il s’agit d’une émeute et son chauffeur sort déjà l’arme à feu sur son tableau de bord (pratique courante sur cette ile depuis longtemps confirme Jean Ader, notre chirurgien originaire de Haïti) : il s’agit en fait de la joie exprimée par les voisins d’une dame récupérée des gravats après 14 jours d’attente elle doit certainement sa survie à un filet d’eau qui coulait près de sa prison ».

Au-delà de l’amour que je porte à ma maman (beyond love !), je la trouve courageuse. J’ai lu que les Haïtiens s’introduisaient dans les narines des petits morceaux d’écorches d’orange ou de citrons, pour faire face aux odeurs de corps en putréfaction. L’odeur de la mort est quelque chose que j’appréhende.

Haïti aussi est un pays que j’appréhende, et pour lequel, pourtant, sans le connaître, j’ai toujours ressenti une forme de curiosité énamourée, a priori, comme celle portée aux toxicomanes sévillans, ceux qui ont gâché, sacrifié, tout brûlé de leur vie ou de leur talent. Tout fait à l’envers. En fait, Haïti me paraît avoir suivi un triptyque chronologiquement inverse à celui que nous connaissons du Paris de la libération, dans la voix du Général. « Haïti libéré, mais Haïti dominé, Haïti martyrisé… ». Haïti libéré, oui, le premier pays à avoir affranchi ses esclaves, à avoir retiré leurs chaînes, à s’être « autonomisé », à avoir à pris à bras le corps son droit en tant que peuple à disposer de lui-même, avant même que ne naisse le concept, mais ensuite, Haïti, dominé, martyrisé, meurtri, brimé, pillé, spolié. Depuis l’indépendance déclarée par le général Jean-Jacques Dessalines, le 1er janvier 1804 (et encore bonne année), 150 millions de Francs or payés à la France au titre d’indemnités (et pourquoi pas du préjudice moral subi…) pour que celle-ci reconnaisse l’indépendance haïtienne, une guérilla sans fin entre population mulâtre et population noire, des séismes, des cyclones, des coups d’Etat, et surtout, oh combien d’espoirs déçus, ce qui est le pire, le pire de tout, ce qu’on dit ici, ce que j’ai lu dans les mémoires de Jean-François Deniau, ministre, académicien, et qui posséda une petite maison sur une rade face au golfe de Tadjoura ; « Vous pouvez heurter les gens, vous pouvez les blesser, mais vous ne pouvez pas les décevoir », espoirs déçus donc, François Duvalier, médecin de campagne, connu pour ses travaux d’ethnologue, qui en fait s’avéra dictateur régnant par la terreur et la corruption, Jean-Bertrand Aristide, prêtre engagé dans la théologie de la Libération, et s’appuyant finalement pour gouverner sur les « chimères », des bandes armées qu’il a créées.

Ce que j’aime bien d’Haïti, sans y avoir jamais mis les pieds, c’est que les gens portent de drôles de jolis noms, des noms français, mais qu’on ne trouve pas en France, comme la Foster, une bière australienne qu’on ne trouve pas en Australie, ou presque pas. Par exemple Lyonel, Jean-Ader, ou Eudes, Ayiti, « la terre des hautes montagnes », ce pays où même les pires tortionnaires, les pires milices, ont des noms de héros de bande dessinées, papa Doc, baby Doc, tonton Macoute, toute la famille sanguinaire à la sauce Mickey parade.

J’aime aussi le fait que l’on dise, « en » Haïti, comme « en » Arles, « en » Avignon, la rareté de cette construction en fait une délicatesse de la langue française. La perle des Antilles. Voilà, Haïti est une terre phonétiquement attirante, et une forme d’enfer, dès qu’on franchit la barrière de la langue. La barrière de corail, si elle a jamais existé. Je me souviens d’un article qui m’avait marqué, lu il y a quelques années dans Courier, où il était dit que les forêts ont toutes été massacrées à un point tel que, aujourd’hui, certains déterrent les souches des arbres pour en faire du charbon de bois, il ne s’agit plus de couper, mais de creuser. Je me souviens avoir lu un article où il était dit que, 10 millions d’habitants sur un petit morceau d’île de 28 000 km² (la même taille que Djibouti), la densité de population (350 hab/km²) exerçait une pression constante sur les loyers, si bien que certains lits étaient loués deux fois, quelqu’un y dormait le jour, et quelqu’un d’autre la nuit, à l’exemple désormais admis des chauffeurs de taxi coréens.

Chaque semaine sort ici, je l’ai déjà écrit, une sélection des articles du Monde de la semaine. Voici ce que j’ai lu ce samedi. En page 4 ;

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Dany Laferrière est écrivain. Il se trouvait à Haïti au moment du séisme. Il réfute le terme de malédiction, parce que d’après lui, « c’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. (…). Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias ». 

Puis page 10, de la même édition, ce qui ressemble quasiment à un acte de provocation !

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Alors, peut-on, ou non, parler de malédiction ?

Je crois que oui.

Car il est dit dans le Lexis : « 1. Malédiction ; action d’appeler sur quelqu’un le malheur, paroles par lesquelles on souhaite du mal à quelqu’un. 2. Malheur fatal qui semble s’abattre sur quelqu’un ». Et fatal : « Se dit d’une chose qui est comme fixée d’avance, qu’on ne peut éviter, qui doit immanquablement arriver ». Donc, je crois que le terme de malédiction peut s’employer à propos d’Haïti, car il y a ce « semble », qui sauve tout, qui dit bien l’illusion, qui décrit le léger basculement entre une perception un peu satanique des choses et la réalité plus cartésienne, les plaques tectoniques qui se chevauchent, et dont on a conscience, la formation des typhons en mer caraïbe, et dont on a conscience, les sécheresses,  le caractère malin et intéressé des hommes, et tous ces vices, dont on a conscience, venus de la terre et de nos mers intérieures, et qui ont frappé Haïti avec un aplomb un peu démentiel depuis deux siècles, malédiction, sans être dupe.

Mais il y a une réflexion plus intéressante à mon sens que livre Dany Laferrière.

« Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à torts et à travers, c’est celle de pillage. Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage, mais à de la survie. Il y aura sans doute du pillage plus tard, car toute ville de deux millions d’habitants possède son quota de bandits, mais jusqu’ici, ce que j’ai vu, ce ne sont que des gens qui font ce qu’ils peuvent pour survivre ».  

Evidemment.

Et enfin, un autre passage, plus insignifiant apparemment, mais assez éloquent. « Lorsque le séisme s’est produit, Port-en-Prince était en plein mouvement. A seize heures, les élèves traînent encore après les cours. C’est le moment où les gens font leurs dernières courses avant de rentrer et où il y a des embouteillages. Une heure d’éclatement total de la société, d’éparpillement. Entre quinze et seize heures, vous savez où se trouvent vos proches, mais pas à seize heures cinquante ».

Il y a tout, c’est une vision, Haïti apparaît, les légumes qui dépassent des sacs de courses,  les bouchons, les mômes qui jouent au foot après l’école, sur des sols de terre battue, les vieux encore à la sieste. « Une heure d’éclatement total de la société », dit Dany Laferrière. En existe-t-il dans tous les pays du monde ?

J’écoute par hasard, en même temps que j’écris sur Haïti, un disque de Manu Chao.

Et je me dis que Haïti pourrait être un disque de Manu Chao. Mala vida, Clandestino, Desaparecido, Infinita Tristeza, Lagrimas de Oro. Ou le suivant. Celui qui fait titre.  

 


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