Le chat qui mastique du qat (cat chewing qat)

Première séance de qat. Je tape sur mon clavier encore sous l’emprise de ces incroyables feuilles, Catha edulis ou Celastra eduliset, dont l’effet qu’elles procurent ne ressemblent à aucun autre que je ne connaissais déjà, et pourtant je ne suis pas un saint…

 

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C’est Omar, mon gardien, qui me fait la proposition en début d’après-midi, alors que la journée flotte un peu, de manière assez agréable, c’est aujourd’hui un samedi à Djibouti, donc une sorte de dimanche, hier Jean-Pierre, assistant technique sur les programmes de prévention de la tuberculose et du sida, biologiste de profession en poste ici, m’a invité à dîner au restaurant, une côte de bœuf au sel de Guérande, suivi de plusieurs digestifs chez lui, donc réveil en douceur vers 10 heures, un petit tour au marché pour acheter des tongs et l’édition internationale du Monde à parution hebdomadaire, synthèse des articles de la semaine, et qu’apporte chaque samedi le seul avion d’Air France qui assure cette liaison.

Je suis aussi allé faire un tour du côté des artisans menuisiers pour essayer de dégoter un chevalet, j’ai ici fait livrer des toiles vierges et de la peinture acrylique, face à l’incompréhension que suscita ma demande, on me suggéra de dessiner un chevalet, ce que je fis très difficilement, plutôt de mauvais augure quoi qu’il en soit pour mes futurs travaux de peinture…Je sais bien faire les chats, par contre…

Donc Omar, à quatorze heures, m’emmène voir une petite Jeep Suzuki dont il a vu qu’elle était à vendre, puis on s’arrête chez le vendeur de qat, un petit kiosque donnant sur la rue, à mi-distance entre le fleuriste et le primeur, il achète deux bottes à 500 Francs pour lui, 2 bottes à 800 francs pour moi, le prix variant en fonction de la qualité et du calibrage des feuilles, certaines AOC montent à 2000 francs la botte. Mais pour une initiation, Omar estime que ça fera l’affaire, et moi, je ne peux que m’en remettre à ses conseils. Je lui demande si tous les Djiboutiens en prennent, il me dit que sur 100, il n’y en aura qu’un seul qui s’abstient.

De retour à la villa, j’aménage comme il me l’a proposé la terrasse pour cette première session de broutage ; il va chercher un litre de coca glacé, je prépare du thé, je mets iTunes en lecture aléatoire, les baffles orientées vers l’extérieur, un paquet de cigarettes, je rince le qat à l’eau minérale, je pose les brins sur un torchon pour que l’humidité soit absorbée, et c’est parti. Il me montre comment arracher les feuilles par trois, celles qu’il vaut mieux éviter, je mastique cette substance végétale, amère à en crever. J’avale. C’est pas bon. Après, je comprends, il faut composer une petite boule avec la salive, la loger dans le creux de la joue, comme un hamster, toujours mâcher et alimenter cette pâte verte qui se forme, et puis quand la boule est assez grosse, l’ingérer avec quelques gorgées de coca, délicieusement sucré à ce moment là, même du coca zéro, je suis sûr, ferait l’effet d’un sucre gorge, par contraste avec l’amertume du qat. Et puis reprendre l’opération, deux fois, cinq fois, dix fois, et là, de manière douce et étrange, survient un état d’énergie assez insolite, le corps et l’esprit électrisés, je file chercher toutes les pochettes de photo que j’ai ici importées, la plupart des photos ont collé les unes aux autres, à cause du choc thermique, prétend Omar, entre le froid des soutes de l’avion, et le microclimat djiboutien, elles ont gondolé, un peu comme nous, gondolés par la salade, comme l’appellent les autochtones, et alors, très méthodiquement, nous nous astreignons à les séparer les unes des autres, c’est une bonne occupation, quand on prend du qat, de temps en temps, on s’arrête pour grignoter quelques feuilles, comme des petits lapins, je montre à Omar ma famille, mes amis, mon grand-père, il est encore en vie, il me demande, oui, Omar, et même il lit mon blog, une photo de Claire qui vient de démarrer un VI, comme moi, j’essaie de lui faire découvrir son pays d’affectation, devine je lui dis, il me dit, « c’est où Devine », après je lui dis que c’est pas en Afrique, et il propose le Rwanda, parfois la communication est un peu difficile, mais on finit toujours par se comprendre, Claire est au Mexique, en mission, comme moi, pour ouvrir la nouvelle agence du groupe là-bas. Je lui montre la photo de Guillaume, en poste en Afrique du Sud, mais pas volontaire, salarié, comme Alain H. alors, dit Omar, Alain H., un ancien vice-directeur de l’Agence à Djibouti, et qui, me l’explique Omar, l’a recruté comme gardien dans cette villa. Avant, Omar gardait la propriété d’en face, où étaient installés les bureaux du FMI. Il y avait une piscine, et Omar, grand prince, s’est arrangé avec le directeur du FMI à Djiboubou pour que les enfants d’Alain puissent y avoir accès, ils allaient y patauger tous les après-midi, c’est comme ça qu’Omar et Alain sont devenus amis, et quand le gouvernement djiboutien a décidé que les emplois de gardien devaient être réservés à des nationaux, le gardien éthiopien de la villa a été viré, et Alain s’est arrangé pour qu’Omar récupère le poste, voilà.

Avant d’être gardien, Omar m’apprend qu’il travaillait comme serveur pour le restaurant dans lequel j’ai dîné hier, le café Historil, en plein cœur de Djibouti, qui fut ravagé par un attentat à la bombe, le 18 mars 1987. Omar avait terminé son service à quatre heures de l’après-midi, la bombe explosait à 19 heures, le garçon qui l’a remplacé cet après-midi là est mort. Tout comme douze autres personnes, dont cinq coopérants français. Je fais quelques recherches là-dessus sur Internet, mais sinon le rappel des faits, qui attestent qu’Omar dit vrai, j’en sais pas beaucoup plus, la cause palestinienne, semble t-il.  

Je lui montre les photos du meeting de Charlety en 2007, où Ségolène faisait mousser sa robe blanche, les photos des montagnes enneigées du Darjeeling, qui le subjuguent, il me demande comment c’est de marcher dans la neige, si c’est comme de mettre des glaçons sur les pieds, des photos de Madagascar, où il est étonné que les gens soient si noirs, des photos de Séville, il me dit, c’est le Maroc, c’est pas loin, et sur les photos, on reconnaît l’architecture mauresque, il était difficile de pas tomber dans le piège.

Pendant ce temps, les heures filent, voilà trois heures qu’on a commencé à « quater », comme ils disent, je regarde dans le dictionnaire érudit de la langue française, pour voir si le terme existe, mais c’est seulement pour dire quatrièmement, quant au qat, ou khat, il s’agit d’un « arbrisseau d’Arabie, dont les feuilles constituent un masticatoire excitant », ce qui est une définition assez poétique je trouve, tout en étant scientifiquement exacte, le soleil va déclinant, quand Noir Désir est tombé à la loterie de ma bibliothèque musicale, j’ai désactivé le mode aléatoire, puisque Tostaky, Les écorchés ou Des armes, c’est un accompagnement divin, pour ce genre de petites réunions d’après-midi, et parce que le destin kafkaïen qui a été réservé à Cantat, ce sens de la tragédie, « atmosphère oppressante et absurde », cette musique, ces sombres héros de la mer, ce ciment sous les plaines, c’est un peu de khat aussi pour les oreilles, la bouteille de coca est presque vide, les tiges presque totalement effeuillées, il est 19 heures, le second gardien arrive prendre son service de nuit, Omar se relève de ses fonctions, quitte la terrasse, Mohamed s’assoit et prend sa suite. Je lui repose la question de la prévalence des mâcheurs de qat dans la société djiboutienne, le chiffre est monté, puisque selon lui, c’est 100% des Djiboutiens…

Et comme il fait maintenant complètement nuit, je rentre à l’intérieur, m’assoit devant mon ordinateur, j’ai la gorge sèche, des petits picotements sur le cuir chevelu, une légère sudation, c’est très agréable, je me demande pourquoi il n’y a pas de cartel du qat, pourquoi en France, personne ne trafique le qat plutôt que le vieux shit de pneu, en termes de propriétés excitatives, c’est quand même tellement supérieur au Red Bull…

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Voici la mignonne molécule de Cathinone (ketoamphetamine), un alacaloïde monoamine !

Si vous voulez en savoir plus, un article, « le khat, plaisir ou addiction », publié sur Agoravox, assez intéressant.

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-khat-plaisir-ou-addiction-44291

Et plutôt rassurant sur les risques encourus.

Cette phrase notamment ; « C’est la drogue des conducteurs de camions qui sous son influence sont capables de rallier Mombasa sur l’océan Indien au Burundi ou à l’est du Congo, d’une seule traite, sauf les douanes, soit trois à quatre jours de conduite ininterrompue ».

J’avoue que je me vois mal m’embarquer maintenant pour une telle odyssée, mais écrire quelques mails et refaire du thé, la tête un peu lévitant, ça oui…

 


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5 commentaires

  1. Claire dit :

    Va pour le Rwanda si ça fait plaisir à Omar.

  2. cvh dit :

    Adrien moi j’avais mis un commentaire, mais il a disparu dans les méandres du net djiboutien ! signé : ta collègue du rwanda

  3. H dit :

    T’as qu’à contacter Eikal pour la machine (Eleyeh connaît son N° par coeur) ! j’ai toujours eu beaucoup de problèmes avec cette machine.
    Mme H.

  4. fredo dit :

    je voudrais savoir si cette feuille est bon pour l’endurance fatigue et surtout pour faire 160km de course de montagne
    merci

  5. choupi dit :

    cool! j’en veux

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