Ceux qui m’aiment ne prendront plus le train

Ceux qui me lisent un peu savent que je n’en suis pas à mon coup d’essai avec la SNCF. Mais ce jour, la réception d’un courrier m’informant d’une condamnation à mon égard de 375 Euros à cause, à la source, au tout début, d’une bicyclette sans réservation dans un TGV…ajouté au fait que je passe chaque jour pour me rendre à l’agence devant la gare de Djibouti, qui reçoit une fois tous les deux jours un train crachotant comme un vieux fumeur non sevré sa fumée depuis l’Ethiopie, en alternance un train sur deux, un jour sur deux, frêt et passager, bref, un train pas comme les autres, m’ont de manière concomitante incité à publier cette espèce de court essai sur le rail que j’avais écrit il y a six mois, mais me semble toujours d’actualité. 

213937.jpg

Il est advenu ces dernières années un phénomène majeur dans la société de mobilité dans laquelle nous vivons, et qui a été passé presque totalement sous silence par la classe politique, médiatique, et universitaire, par ignorance, paresse, ou contagion de la pensée dominante : l’apparition d’une véritable « cassure » affective entre la SNCF et les jeunes Français. Ce n’est pas rien.

Cette « désaffection » n’a pas forcément coïncidé avec la défection des 15/30 ans des rames de trains, ce qui explique peut-être que cette nouvelle réalité soit passée inaperçue ; non corrélée aux chiffres des ventes de billets, ce désamour des jeunes vis-à-vis de la première (et à ce jour la seule) entreprise ferroviaire de transport de personnes du pays n’a pas été pris à sa juste mesure par les services compétents (si l’on peut dire) de la SNCF. Pour autant, il s’agit d’une tendance extrêmement forte, violente, et aujourd’hui ancrée dans les mentalités et les cœurs, et qui finira un jour par faire sortir du rail ceux qui croient cependant que les jeunes peuvent tout avaler, les couleuvres, les mesquineries, les humiliations, et les hausses tarifaires. Tout est affaire d’aiguillage.

Ce qu’il convient d’essayer de comprendre ici, c’est comment la SNCF, une entreprise « historique » de service public a-t-elle réussi à cristalliser sur son nom un tel (res-)sentiment de rejet, voire viscéralement de haine, de la part de jeunes personnes, y compris (voire surtout) de gauche, votant qui pour les Verts, qui pour Besancenot, assistant à des cinés-débats, fumant des joints, militant contre  les expulsions de sans-papiers ou le nucléaire, bref, dont tout l’univers onirique, cognitif, et symbolique, incite simultanément à la préservation des services publics et à la valorisation du train contre d’autres modes de transport plus polluants. Que la plupart de ces jeunes en soient même aujourd’hui à appeler de leurs vœux l’ouverture du transport de personne à la concurrence pour le rail, quand bien même ils le dénoncent pour l’acheminement postal ou la distribution énergétique, en dit long sur la déliquescence du lien entre eux et la SNCF. 

Il y a plusieurs éléments d’explication à cela.

En premier lieu, il faut mentionner la rigidité, le rigorisme du « personnel navigant », qui au fur et à mesure que, équipé de black-berrys à la place des antiques talkie-walkie et vêtu de costumes pourpres stylisés, il se « fashionisait », est devenu en même temps aussi austère qu’une corporation de notaires. Dès lors qu’un voyageur n’est pas absolument en règle, il est vain pour lui aujourd’hui d’espérer négocier directement ave le contrôleur une certaine clémence ou posture compréhensive ; c’est immédiatement la menace d’une interpellation par la police ferroviaire qu’on lui oppose. Il y a également les disfonctionnements liés à la soi-disant modernisation des infrastructures de réservation de la SNCF. Les nouvelles bornes à écran tactile sont d’une lenteur effrayante, et lorsqu’elles doivent calculer un itinéraire, on dirait de vieux joueurs de bridge réfléchissant à une séquence d’enchère difficile. Le site Internet Voyages-Sncf est une pure catastrophe, davantage connu pour ses pannes à répétitions que pour la qualité de son ergonomie…

Mais il y a d’autres éléments plus subtils, qui ont contribué également à façonner ce sentiment d’exaspération des jeunes Français vis-à-vis de la SNCF. Par exemple, aujourd’hui, à l’ère des TGV, il est devenu très compliqué de transporter sa bicyclette dans un train. Il faut réserver longtemps l’avance (il n’y a que trois places compartimentées en vélo pour toute une rame de TGV…), s’acquitter d’une réservation payante (comme pour le transport d’un chat, par exemple !), démonter la roue avant, etc. Autant d’obstacles qui visent en fait à décourager n’importe qui de tenter l’aventure.

Mais tout ceci n’aurait qu’une valeur anecdotique si la SNCF s’acquittait par ailleurs avec brio et sobriété de sa tâche principale, de son cœur de métier : le transport de passagers. Ce qui est loin d’être le cas.

Le principal reproche qu’on puisse aujourd’hui lui faire est en effet lié à l’évolution de ses politiques (des stratégies…) tarifaires.

Il y a dix années à peu près, chacun qui prenait régulièrement le train était capable de dire avec un semblant de précision quel était le tarif en vigueur sur la ligne qu’il empruntait le plus souvent. Un Paris/Strasbourg, par exemple, coûtait un peu plus de 300 Francs, une cinquantaine d’Euros. Quand on avait la carte 12/25 ans, la quasi-totalité des trajets étaient ouverts à une réduction de 50%, à l’exception des trains partant le vendredi soir ou le lundi matin, c’est-à-dire des deux grosses périodes de pointe. Si bien que le billet, hors de ces coups de feu, revenait toujours aux alentours de 25 Euros, des prix fluctuant de 2 ou 3% par an en fonction de l’inflation. On pouvait se présenter à l’improviste à la gare l’Est un mardi après-midi, on savait qu’on pourrait acheter pour ce prix là un billet pour le prochain train au départ. Les réservations n’étaient pas encore obligatoires. Si le train était bondé, on s’installait entre deux wagons, dans le petit sas bruyant où il y avait souvent de drôles de rencontres, de jeunes punks en treillis avec leur chien, un sud-américain avec sa bicyclette lancé dans un tour d’Europe, ou n’importe qui, comme vous et moi. C’était le rendez-vous des fumeurs impénitents et des artistes de rue. Bref, si soudain un destin, une muse, ou simplement une envie justifiait l’Alsace depuis Paris, il était extrêmement facile et fluide de s’y rendre, pour une somme raisonnable. Si quelqu’un avait sauté dans un train en instance de départ sans billet, il pouvait, pour une dizaine d’Euros supplémentaire, régulariser sa situation auprès du contrôleur lors de son premier passage. Pour beaucoup, le train symbolisait alors le mouvement, la liberté, l’évasion, autrement dit, il entrait parfaitement en phase, en « résonance », avec ce qui constitue l’essence de la jeunesse, une manière de se mouvoir rapide, légère, collective, parfois festive.
La SNCF remplissait pour la jeunesse de notre pays une mission de service public.

Les choses ont commencé à évoluer avec l’ouverture de nouvelles lignes TGV.

A ces occasions, les communications institutionnelles de la SNCF et d’Alstom ont, comme par marcottage, pris racine dans tous les médias. En 2008, on a célébré partout, à l’unisson, aussi bien dans Libé que dans le Figaro, à droite qu’à gauche, le fait que Paris ne soit plus qu’à deux heures vingt de Strasbourg. Les nouvelles rames TGV, capables d’atteindre une vitesse de pointe de plus de 500km/h (et pourquoi pas la vitesse du son ?!) sont devenues la quintessence de la réussite des entreprises françaises, le fleuron industriel de la nation. L’ouverture de la ligne du TGV Est était pour la SNCF l’une des dernières briques achevant l’ordonnancement de son « nouveau monde » : un monde qui devait rompre avec une image jugée vieillotte, celle des michelines, du sandwich SNCF de la chanson de Renaud, et des toilettes remplies de mégôts et d’urine. Son nouveau monde, à l’inverse, incluait Christian Lacroix au design des sièges, Joël Robuchon à la confection des hachis Parmentier de canard servis dans les voitures-restaurants (le terme wagon-bar étant sans doute jugé désuet), ou une bulle de verre posée sur la magnifique architecture en pierres romanes de l’ancienne gare de Strasbourg.

Incontestablement, le fait de pouvoir relier Paris à Strasbourg en moins de heures trente a séduit de nouveaux clients, notamment de nombreux « Pro » (puisque c’est comme ça que la SNCF les appelle), heureux de pouvoir réaliser l’aller retour dans la journée sans passer par l’aéroport d’Entzheim. Ceux-là n’ont pas ressenti l’impact des hausses tarifaires (dans la mesure où ils ne prenaient pas le train avant), complètement indifférents à l’idée de payer leur voyage 250 € en première classe, couverts qu’ils étaient pas leurs notes de frais. Le service tarifaire de la SNCF a d’ailleurs parfaitement compris qu’il y avait là un filon, et un maximum d’argent à prendre sur les crédits déplacements des entreprises françaises (et d’ailleurs, la seule question qui est posée insidieusement au client au moment de l’acte d’achat d’un billet est celle de savoir s’il s’agit d’un déplacement professionnel ou de loisirs !). Mais elle n’a pas pensé aux autres. A ceux qui, Rmistes, étudiants, artistes, finançaient sur leurs fonds propres leurs billets de train. Autrement dit à l’immense majorité des jeunes de ce pays. De 50 €, le trajet Paris/Strasbourg est passé à 80 €. Mais surtout, la SNCF a mis en place une gestion de ses tarifs fondés sur les principes du yield management. Cela signifie que les prix évoluent en fonction d’un coefficient de remplissage des trains. Plus le nombre de réservations est proche de la capacité maximale du train, plus les prix des billets sont élevés. Une règle élémentaire de maximisation du profit, cela dit contraire à l’éthique qui devrait prévaloir à un authentique service public. Dès lors, ceux qui souscrivent aux réductions 12/25 ans sont réduits à deux alternatives ; soit réserver leur voyage longtemps à l’avance (encore pour cela faut-il l’avoir planifié) pour bénéficier véritablement d’une réduction de 50%, soit être prêt à débourser 45 € pour un trajet qu’ils pouvaient accomplir il n’y a pas deux ans de cela pour presque moitié moins.

Or c’est l’un des particularismes qui font le charme de la jeunesse (et heureusement), à savoir une certaine « insouciance » (qui a tendance à disparaître…) et une incapacité à savoir deux ou trois semaines à l’avance où l’on passera un certain week-end, à quelle heure on pourra partir, et combien on sera. Combien de rendez-vous amoureux improvisés, de concerts de fortune, de propositions inopinées pour un poste de vendangeur, d’ingénieur du son, ou pour un anniversaire surprise à l’autre bout de la France ? Combien de déplacements annulés, à cause du mauvais temps, d’une rupture affective, ou d’un manque de motivation ?

C’est là que la SNCF dépasse le cadre de ses prérogatives, qui devraient être celles de transporter dans des conditions acceptables tous les Français, et pas uniquement les cadres supérieurs. Avec une politique tarifaire indexée sur le degré d’antécédence de la réservation, la SNCF empiète sur la sphère privée de la jeunesse, et s’immisce de manière insupportable dans ses choix, en cela qu’elle l’oblige à modifier ses habitudes, ou à payer un prix exorbitant (et bien souvent hors de ses moyens). Le message subliminal qu’il y a, derrière le fait d’acheter un billet à 50 Euros pour Colmar le 13 août pour aller assister à l’ouverture de la foire aux vins le 14, c’est : voici le prix à payer de l’inconstance, de l’improvisation, de la « non-plannification ». Autrefois, il était encore possible de se déplacer à travers la France en train sans l’avoir planifié. Aujourd’hui, il faut être prêt à en payer le prix.

Le pire, c’est que la SNCF est dans la négation de cette réalité. Consciente du fait que sa politique en matière de prix soit totalement illisible, elle s’offre des pages de publicité dans la presse où elle précise que, malgré tout, ¾ de ses billets sont vendus avec des réductions. Mais qu’est ce que cela signifie, un système de prix où 75% des billets sont décotés ? N’est-ce pas une hérésie, et en tout cas la preuve flagrante qu’il y a bien une volonté de taxer plus ceux qui peuvent payer plus ? Ne faudrait-il pas aller vers un système de prix plus homogène, et plus abordable pour tous, y compris les jeunes ?


La SNCF se défend en disant qu’il existe des billets Prem’s ou idTGV à des prix presque bradés et qui sont censés rencontrer la « demande jeune » (puisqu’elle a décrété que son marché devait être segmenté). Mais en ce qui concerne les billets Prem’s, ce n’est pas deux semaines, mais deux mois avant le voyage qu’il faut les acquérir. Quant aux billets idTGV, ils ne concernent que des destinations très précises, à des dates tout aussi précises. Notamment un Paris/Biarritz, où il existe même une offre pour faire le voyage en train de nuit équipé d’une discothèque. Voici où passe aussi l’argent de ses voyageurs : dans l’aménagement de rames avec des discothèques. Dans l’organisation de concerts des Têtes Raides dans les trains. Quand la SNCF réalisera t-elle que 95% des jeunes s’en foutent tout à fait royalement de boire des mojitos tièdes en écoutant de la mauvaise pop en descendant dans le Sud, et n’attend-elle que le plus simple, c’est-à-dire de pouvoir voyager pour un prix raisonnable ?   

Quand ce délire du marketing, de l’affichage, et des paillettes, cessera t-il ? Est-ce trop demander à nos responsables que le droit de prendre le train, juste le train ?

Dans presque tous les pays du monde, y compris les moins développés, même les plus indigents des habitants ont la possibilité financière de se déplacer à l’intérieur de leurs frontières. Les plus démunis des tireurs de rickshaw en Inde prennent le train (en cinquième classe de confort ! la traversée du pays de Bombay à Calcutta, 30 heures et 3000 kilomètres, ne coûte pas plus de deux Euros). Les petits paysans malgaches remplissent leurs taxis-brousse ; pour quelques pièces, Tananarive est relié aux campagnes, certes à 24 dans un van prévu pour douze… En Inde et à Madagascar, se déplacer n’est pas un problème, même pour les classes basses (et très majoritaires) de la société. En Espagne, depuis l’apparition de la ligne à grande vitesse entre Séville et Madrid, rejoindre les deux villes par le train coûte cher, mais la liaison ferroviaire est doublée d’un service de bus qui ne facture pas plus de 20 Euros le trajet.

Il n’y a qu’en France que la seule alternative au train soit…l’avion.

Ce n’est pas un hasard si des sites de co-voiturage se sont largement développés ces dernières années. Le système de mobilité tel qu’il dysfonctionne aujourd’hui en France appelle au système D. Aux voies de contournement. Un de mes amis, jeune cadre de 27 ans dans une entreprise d’insertion, ne se déplace presque plus qu’en stop. Mais non par goût ou par subversion, uniquement parce que le train est trop cher. Par ailleurs, dès lors que deux personnes voyagent ensemble, toutes les solutions de voiturage sont plus avantageuses sur le plan économique que le train (y compris souvent la location d’un véhicule).

Chaque crise économique qui conjugue un essor du taux de chômage génère ce qu’on appelle « les exclus du travail ». La contraction de l’offre en logement ces dix dernières années et la hausse des prix immobiliers a de même créé ses « exclus de l’habitat ».

Aujourd’hui, la SNCF a réussi l’exploit de se constituer sa propre base d’exclus, les exclus du rail. Il semble qu’elle s’en foute. Après tout, elle ne cache plus aujourd’hui que sa première ambition est celle de la rentabilité financière. Mais à l’heure où l’impératif de réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre devient une priorité nationale et même mondiale, la société peut-elle se payer le luxe d’un système de transport ferroviaire qui soit devenu, justement, un produit de luxe ?!

Puisque la SNCF, toute occupée à maximiser ses profits avant l’arrivée sur son marché de nouveaux concurrents, ne semble pas en mesure d’apporter une vraie réponse économique aux besoins de déplacements de la jeunesse de ce pays, c’est à l’Etat de prendre ses responsabilités.

Plusieurs possibilités existent.

Soit en imposant à la SNCF (après tout, l’Etat est son actionnaire majoritaire) des tarifs plafonnés pour l’ensemble des déplacements dans le pays des moins de 30 ans – sociologues et économistes s’entendent aujourd’hui pour reconnaître que l’âge de l’indépendance financière a reculé ces dernières années, avec les difficultés d’entrée sur les marchés du travail chez les jeunes, diplômés ou non. On pourrait imaginer un prix au kilomètre qui ne puisse être dépassé : 6 centimes d’Euro par exemple.

Soit en mettant en place un système de bus à des prix raisonnables, si tant est que la solution soit viable économiquement.

Soit encore en obligeant la SNCF à remettre sur rail ses anciens trains Corail, dont beaucoup de gens aujourd’hui éprouvent la nostalgie ; si on avait le courage et la lucidité de sonder les usagers de train sur cette question, on s’en apercevrait.

Et pour conclure, parmi les usagers actuels des TGV, combien d’entre eux (d’entre nous) choisiraient de réaliser le trajet à 200 km/h plutôt qu’à 350, si le prix était moitié moindre ? Combien de Français aujourd’hui ont plus de temps que d’argent ? Et combien regrettent l’époque où prendre le train signifiait avoir le temps de lire, de regarder défiler le paysage, ou de dormir ?

En passant à la très grande vitesse, la SNCF a laissé sur le quai tous ceux qui ne vivent pas leur existence comme une course poursuite. Mais personne ne s’en était aperçu que le train était déjà passé. Sans même avoir sifflé trois fois.

 


Autres articles

2 commentaires

  1. edith dit :

    Merci Ad d’avoir exprimé si bien que qui me hérisse les poils à chaque fois que je dois aller sur le site de la SNCF pour réserver un billet ou même chercher un tarif…
    Elise pourra aussi t’en parler elle qui fait souvent Paris Bordeaux et doit réserver 2 mois à l’avance si elle veux payer moins de 70 euros le trajet !

    C’était quand même bien les wagons avec 2 banquettes où on pouvait parfois s’allonger quand il n’était pas plein…mais nous a donné la clim et les sièges alignés en rang d’oignon.

    Allez, je vais lire le reste, sentir l’air de Djibouti en te souhaitant que là bas le train soit plus convivial
    Je t’embrasse
    edith

  2. traintrain dit :

    tout a fait d.accord avec toi.mais ou va donc ce monde?

Répondre

Cadence infernale. |
poésie c'est de l'art ,prov... |
athkanna philosophie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | aaronjosu
| lectures, actualités et photos
| Auberge-Atelier