Théorie de la valeur

Je mange le saucisson qu’on m’a offert à ma soirée de départ, avec du pain mou et un filet d’huile d’olive, je bois des petites lampées de fine de cognac, un autre cadeau de Noël, et me tartine le haut du corps endolori par des coups de soleil brutalisant avec de la crème hydratante au beurre de karité, encore une attention pré-expatriation, tout en écoutant le concert de Bashung enregistré un dimanche à l’automne 2008 à l’Elysée Montmartre ; quatre cadeaux extrêmement utiles pour le corps et l’esprit, le moral et l’ataraxie. La loi de la rareté ; c’était un concept d’Adam Smith je crois, fondé sur le paradoxe de l’eau et du diamant, et qui démontrait sans trop se fouler qu’en plein milieu du désert, à un stade avancé de déshydration, vous échangeriez volontiers un 18 carats contre une gourde d’eau fraîche.

Et bien sauciflard, dijo, Bashung, et crème relaxante, c’est déjà pas mal en métropole, mais alors ici, au pays du soleil brûlant, du café dégueulasse, et du cabri farci, au pays de la rareté, c’est un don du ciel.

Bientôt mes provisions seront pourtant épuisées, on ne peut pas tenir un siège de 24 mois, ou alors il faut une logistique extraordinaire, une base arrière qui vous soit dédiée, et alors il faudra bien apprendre à vivre à la djiboutienne, avec la peau tannée par le soleil, et en allant chercher l’ivresse, non plus dans du raisin distillé, mais dans des feuilles de qat dont le broutage consiste en l’une des principales occupations des djibouboutiens pendant leurs jours de congés, et qui vous offrent alors le sepctacle, quand ils vous parlent, d’une bouche déformée par un rictus verdâtre. Au moins aussi glamour que les Indiens chiquant le bétel et crachant un liquide rouge sur le sol.  

On dit vraiment « brouter le qat », qui est d’ailleurs un vrai mot, et pas seulement l’occasion de placer un q au scrabble quand on n’a pas de u. Le qat désigne en fait les feuilles séchées d’un arbuste africain dont le nom botanique est catha eduls, je lis sur wikipedia, effet stimulant et euphorisant comparable à celui de l’amphétamine. Faudra que j’essaie ça, le week-end prochain.

Lire Un roman français de Frédéric Beigbeder à l’ombre d’une paillotte après avoir mangé du filet de mérou. Voilà ce qu’est pour l’instant Djibouti pour moi. Une langueur douce et solitaire, les livres étant une forme de compagnonnage particulière, pour les déracinés, comme une épaule sur laquelle poser sa tête, plus qu’un moyen de faire disparaître le temps, la possibilité d’être accompagné seul au milieu du désert, suivant les lignes de mots comme des lignes de vie.

Je suis allé plongé cet après-midi, au large de la petite île de Moucha. Bien qu’il ne la nomme pas explicitement, je suis à peu près certain que c’est celle qu’évoque Romain Gary au tout début des Trésors de la mer rouge, puisqu’il n’y en a pas d’autre. « Vingt minutes plus tard, je me retrouve sur un banc de sable, une bande étroite de quatre cents mètres, au milieu de la mer Rouge, face aux montagnes du Yémen : c’est ici que passe ses week-ends le dernier proconsul de France. A cent mètres du récif de corail, des bouillonnements soudains agitent des eaux émeraudes : les requins. Madagascar excepté, c’est la plus forte concentration de requins dans cette partie du monde…Je sens le sable bouger sous mes pieds et évite de baisser les yeux, pour échapper à la nausée : les crabes. Ils sont quelque vingt mille sur cet îlot : le sable bouge sans cesse, grouille, finit par donner le mal de mer. Ils sont jaunes avec des allures de danseuses en tutu ; des crânes sur pattes, avec des bouches rouges en cœur qui évoquent irrésistiblement celles des girls des Folies-Bergères, à l’époque de Mistinguett. C’est à peine s’ils s’écartent de votre passage ; le haut-commissaire de France a pour eux une tendresse qui se manifeste par des assiettes de sirop de grenadine sur lesquelles ils gigotent dans un immonde accouplement ».

Romain Gary écrit ces lignes en 1971. 40 ans après, les requins ont émigré un peu plus vers le Nord, les crabes ont disparu, reste le sable, le vent, la poussière qui balaie cet îlot désespéré. Seules constructions, quelques bungalows d’un club de plongée, le Lagon bleu, qui accueille des éco-touristes venus directement de France pour passer dix jours au bord de la mer Rouge, dont deux sous l’eau au moins en cumulé. Et quelques structures bétonnées, dont on ne peut manquer de se demander pourquoi elles sont si moches, notamment la dalle d’un terrain de basket, comme dans une banlieue américaine, là, au milieu de l’eau.  

Le soleil, je l’attrapai avant-hier, grisé par la vitesse et le vent, oubliant les rayons criminels du soleil de midi, je m’élançai en scooter vers la plage du Doraleh, à une quinzaine de kilomètres au Nord de Djibouti. Quand à un rond point, les deux seules directions indiquées furent, Djibouti Oil Terminal, à droite, et Ethiopia à gauche, j’hésitai, la frontière était quand même à trois cent kilomètres, les containers et les grues du port de Doraleh construits par les Dubaïotes peu engageants. Je m’arrêtai quelques secondes devant ce panneau brûlant. Au loin, un feu de brousse. Et soudain, je ne sais pas d’où, surgit un chameau. Un vrai.

 


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Un commentaire

  1. Marion dit :

    Merci Adri pour ces jolis textes. Bisou

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