Archive pour janvier, 2010

Mon monde diplo…

Après-midi très agréable. J’ai brouté une petite botte de qat à 1000 DJF (les Francs Djiboutiens, que les expatriés appellent ici phonétiquement les [de3]), d’une qualité supérieure, en buvant du thé et en lisant des télégrammes diplomatiques, sur la perception par les autorités kenyanes du sommet de Copenhague, ou sur l’expertise culturelle française en Tanzanie, c’est un peu comme de lire Courrier International, et les télégrammes ont une forme qui leur donne un sacré cachet ; sur la première page figure la liste de tous les services consulaires, des chancelleries, ou donc, des agences parapubliques à qui est proposée la diffusion (restreinte, toujours restreinte), et le texte qui suit au dos est en majuscule d’imprimerie (donc sans accents), police « courrier », vestige d’un temps où ils devaient être réellement télégraphiés. Aujourd’hui, l’Intranet crypté du MAE a sans doute remplacé les anciens moyens de transmission, mais demeure donc cette forme un peu désuète, qui vous donne le sentiment de porter votre regard sur des documents qui pourraient faire tomber des régimes, éclabousser des majorités, ou mériter d’être divulgués au Canard enchaîné !

Hier, je suis sorti pour la première fois depuis mon arrivée de Djibouti ville, direction la plage d’Arta, où en cette saison, on peut apercevoir des requins-baleines en migration, attirés là par les eaux saturées de plancton. Escortés là-bas par Mahfoud, le chauffeur de l’agence (drôle, tellement drôle, Mahfoud qui prétend, quand je lui demande ce qu’il a fait de son week-end, s’être couché le jeudi à trois heures du matin, après une soirée de qat et de télé, et ne s’être levé que le samedi pour le déjeuner, qui prétend passer tous ces vendredis au plume, parfois bouquinant, se faisant servir quelques collations directement sous la couette, mais la plupart du temps pionçant, Mahfoud, père de quinze enfants (« tous de la même femme », aime t-il à préciser), Mahfoud, décoré de la médaille du travail, décoration aux ors de la République française pour ses vingt années de bons et loyaux services au service de l’agence, toujours loyal et bon, Mahfoud, et qui garde précieusement sa petite médaille et son certificat paraphé par Xavier Bertrand, alors ministre du travail, Mahfoud n’y est pour rien, et qui lorsqu’il monte sur le toit pour faire brûler de vieux papiers, annonce qu’il va préparer le barbecue, et qu’on commence à farcir le cabri, Mahfoud qui va chercher les viennoiseries le matin et les beignets de viande à onze heures, qui a vu passer huit directeurs et douze VI, et qui, quand je lui demande s’il a un statut de cadre à Djibouti, me répond « cadre de vélo », un jour un post lui sera intégralement consacré, commandant Mahfoud, comme je l’appelle, et lui, moi, Andréen…), hier donc, Emmanuel, volontaire de la Mission économique, Eric, salarié chez un transitaire français, et qui rentre cette semaine en France pour assister à l’accouchement de son premier fils, et moi, nageâmes réellement, avec masque et tuba, à quelques mètres d’un beau spécimen de requin, inoffensif comme un gros bébé joufflu, et pique-niquâmes sur une petite avancée rocheuses face à une mer turquoise, au loin, les montagnes désossées, les dunes de pierre, et les tanks de la légion française, faisaient penser à l’Afghanistan. Au retour, copilote à l’avant du 4*4 Land cruiser, les embardées de Mahfoud me faisaient penser au Paris-Dakar, qui, tel qu’il le fit remarquer, mériterait maintenant de s’appeler le Paris-Argentine !  

Ai lu ce matin un rapport extrêmement documenté édité par the Economist Intelligence Unit, sur la situation économique et politique à Djibouti en ce début de décade.

Alors Djibouti ! Quelques informations qui en disent long.
Au chapitre « exportations », les premiers pays destinataires des produits manufacturés djiboutiens sont dans l’ordre la Somalie, l’Ethiopie, le Yémen, les Emirats Arabes Unis. Rien de surprenant, quand on sait que de plus en plus, le pays se tourne vers les capitaux de la finance islamique. Mais en cinquième position, Netherland. Alors, que vient faire l’autre pays du fromage à cette position du classement ?

Je suppute, et j’en suis en fait presque certain, qu’il s’agit là des exportations exclusives de qat, les Pays-Bas étant le seul pays d’Europe à en autoriser l’acheminement, où dans quelques coffee-shops de premier choix, les feuilles vertes doivent en concurrencer d’autres. 30 Euros la botte, contre 2 Euros ici, m’a-t-on dit, le plus gros obstacle à l’internationalisation du qat tenant au fait que les pousses, une fois cueillies, doivent être consommées dans les 72 heures, les camions éthiopiens qui approvisionnent quotidiennement les étals de Djiboubou le transporte enroulé dans de grandes feuilles de bananiers, pour en préserver la fraîcheur, et l’humidité.

Autre information clé, sur la vie politique du pays. Un seul parti dominant, le RPP (Rassemblement Populaire pour le Progrès), à l’étrange parenté patronymique avec feu le RPR (Rassemblement pour le Progrès), seul parti véritablement autorisé à tenir langue dans les médias, dans la rue, à l’Assemblée (100% des députés élus le soutiennent !), et qui aux dernières élections législatives de 2008, menait la grande coalition, ça ne s’invente pas, de l’UMP (Union pour

la Majorité Présidentielle). Autant dire qu’il n’aurait pas eu mon vote. Si les étrangers avaient le droit de vote !…Cet exemple illustre l’extrême prégnance de notre modèle républicain dans le fonctionnement de la « République » de Djibouti ; leur code civil est l’exacte réplique du code napoléonien de 1802, les élèves de Terminale passent ici le baccalauréat français, ils dépendent de l’académie de Bordeaux ! Avantage à cela ; le permis moto, et le permis bateau, que j’envisage de passer ici, pour deux à trois fois moins d’argent qu’en France, sont reconnus dans nos préfectures.

Djibouti. Une des questions importantes ici, pour tous les acteurs du développement, concerne le nombre d’habitants (calcul d’indicateurs, octroi de subvention au prorata, etc.). Les chiffres fluctuent entre 600 000 et 1 million d’habitants. Comme si on disait que les Français sont entre 30 et 80 millions !…Les résultats du  premier recensement qui a eu lieu n’ont toujours pas été officiellement proclamés. Ce recensement a eu lieu en …1983. La question est extrêmement sensible, et cette sensibilité est liée à la tension assez exacerbée entre les deux communautés très majoritaires ici, les Afar et les Issa. Du rapport de force au sein de la population dépend sans doute la répartition des postes de pouvoir. Un nouveau recensement a eu lieu l’année passée, et les bailleurs font pression sur les autorités djiboutiennes pour que les chiffres soient dévoilés. Ce devrait être le cas avant le 31 janvier. On peut rêver. Ici s’apprend aussi un certain art de la patience…Je vous tiendrai au courant.

En ce samedi soir, veille de dimanche, je vous embrasse, merci pour les messages reçus et les commentaires, j’attends les premiers velléitaires qui voudront bien venir me faire un bisou pour qater avec eux et faire la route de l’Ethiopie avec les caravaniers du sel.

En photo le lac Assal, qui est le point de départ des caravanes, troisième plus grand lac salé au monde, après la mer morte et le lac de Tibériade.

 

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Proxima Estacion Esperança.

Ma maman est en Haïti, partie avec une ONG de médecins bénévoles. Elle écrit dans le dernier mail qu’elle nous a fait parvenir : « En montant vers l’agence avec des membres de l’hôpital, Yves rencontre un endroit très animé, il pense d’abord qu’il s’agit d’une émeute et son chauffeur sort déjà l’arme à feu sur son tableau de bord (pratique courante sur cette ile depuis longtemps confirme Jean Ader, notre chirurgien originaire de Haïti) : il s’agit en fait de la joie exprimée par les voisins d’une dame récupérée des gravats après 14 jours d’attente elle doit certainement sa survie à un filet d’eau qui coulait près de sa prison ».

Au-delà de l’amour que je porte à ma maman (beyond love !), je la trouve courageuse. J’ai lu que les Haïtiens s’introduisaient dans les narines des petits morceaux d’écorches d’orange ou de citrons, pour faire face aux odeurs de corps en putréfaction. L’odeur de la mort est quelque chose que j’appréhende.

Haïti aussi est un pays que j’appréhende, et pour lequel, pourtant, sans le connaître, j’ai toujours ressenti une forme de curiosité énamourée, a priori, comme celle portée aux toxicomanes sévillans, ceux qui ont gâché, sacrifié, tout brûlé de leur vie ou de leur talent. Tout fait à l’envers. En fait, Haïti me paraît avoir suivi un triptyque chronologiquement inverse à celui que nous connaissons du Paris de la libération, dans la voix du Général. « Haïti libéré, mais Haïti dominé, Haïti martyrisé… ». Haïti libéré, oui, le premier pays à avoir affranchi ses esclaves, à avoir retiré leurs chaînes, à s’être « autonomisé », à avoir à pris à bras le corps son droit en tant que peuple à disposer de lui-même, avant même que ne naisse le concept, mais ensuite, Haïti, dominé, martyrisé, meurtri, brimé, pillé, spolié. Depuis l’indépendance déclarée par le général Jean-Jacques Dessalines, le 1er janvier 1804 (et encore bonne année), 150 millions de Francs or payés à la France au titre d’indemnités (et pourquoi pas du préjudice moral subi…) pour que celle-ci reconnaisse l’indépendance haïtienne, une guérilla sans fin entre population mulâtre et population noire, des séismes, des cyclones, des coups d’Etat, et surtout, oh combien d’espoirs déçus, ce qui est le pire, le pire de tout, ce qu’on dit ici, ce que j’ai lu dans les mémoires de Jean-François Deniau, ministre, académicien, et qui posséda une petite maison sur une rade face au golfe de Tadjoura ; « Vous pouvez heurter les gens, vous pouvez les blesser, mais vous ne pouvez pas les décevoir », espoirs déçus donc, François Duvalier, médecin de campagne, connu pour ses travaux d’ethnologue, qui en fait s’avéra dictateur régnant par la terreur et la corruption, Jean-Bertrand Aristide, prêtre engagé dans la théologie de la Libération, et s’appuyant finalement pour gouverner sur les « chimères », des bandes armées qu’il a créées.

Ce que j’aime bien d’Haïti, sans y avoir jamais mis les pieds, c’est que les gens portent de drôles de jolis noms, des noms français, mais qu’on ne trouve pas en France, comme la Foster, une bière australienne qu’on ne trouve pas en Australie, ou presque pas. Par exemple Lyonel, Jean-Ader, ou Eudes, Ayiti, « la terre des hautes montagnes », ce pays où même les pires tortionnaires, les pires milices, ont des noms de héros de bande dessinées, papa Doc, baby Doc, tonton Macoute, toute la famille sanguinaire à la sauce Mickey parade.

J’aime aussi le fait que l’on dise, « en » Haïti, comme « en » Arles, « en » Avignon, la rareté de cette construction en fait une délicatesse de la langue française. La perle des Antilles. Voilà, Haïti est une terre phonétiquement attirante, et une forme d’enfer, dès qu’on franchit la barrière de la langue. La barrière de corail, si elle a jamais existé. Je me souviens d’un article qui m’avait marqué, lu il y a quelques années dans Courier, où il était dit que les forêts ont toutes été massacrées à un point tel que, aujourd’hui, certains déterrent les souches des arbres pour en faire du charbon de bois, il ne s’agit plus de couper, mais de creuser. Je me souviens avoir lu un article où il était dit que, 10 millions d’habitants sur un petit morceau d’île de 28 000 km² (la même taille que Djibouti), la densité de population (350 hab/km²) exerçait une pression constante sur les loyers, si bien que certains lits étaient loués deux fois, quelqu’un y dormait le jour, et quelqu’un d’autre la nuit, à l’exemple désormais admis des chauffeurs de taxi coréens.

Chaque semaine sort ici, je l’ai déjà écrit, une sélection des articles du Monde de la semaine. Voici ce que j’ai lu ce samedi. En page 4 ;

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Dany Laferrière est écrivain. Il se trouvait à Haïti au moment du séisme. Il réfute le terme de malédiction, parce que d’après lui, « c’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. (…). Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias ». 

Puis page 10, de la même édition, ce qui ressemble quasiment à un acte de provocation !

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Alors, peut-on, ou non, parler de malédiction ?

Je crois que oui.

Car il est dit dans le Lexis : « 1. Malédiction ; action d’appeler sur quelqu’un le malheur, paroles par lesquelles on souhaite du mal à quelqu’un. 2. Malheur fatal qui semble s’abattre sur quelqu’un ». Et fatal : « Se dit d’une chose qui est comme fixée d’avance, qu’on ne peut éviter, qui doit immanquablement arriver ». Donc, je crois que le terme de malédiction peut s’employer à propos d’Haïti, car il y a ce « semble », qui sauve tout, qui dit bien l’illusion, qui décrit le léger basculement entre une perception un peu satanique des choses et la réalité plus cartésienne, les plaques tectoniques qui se chevauchent, et dont on a conscience, la formation des typhons en mer caraïbe, et dont on a conscience, les sécheresses,  le caractère malin et intéressé des hommes, et tous ces vices, dont on a conscience, venus de la terre et de nos mers intérieures, et qui ont frappé Haïti avec un aplomb un peu démentiel depuis deux siècles, malédiction, sans être dupe.

Mais il y a une réflexion plus intéressante à mon sens que livre Dany Laferrière.

« Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à torts et à travers, c’est celle de pillage. Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage, mais à de la survie. Il y aura sans doute du pillage plus tard, car toute ville de deux millions d’habitants possède son quota de bandits, mais jusqu’ici, ce que j’ai vu, ce ne sont que des gens qui font ce qu’ils peuvent pour survivre ».  

Evidemment.

Et enfin, un autre passage, plus insignifiant apparemment, mais assez éloquent. « Lorsque le séisme s’est produit, Port-en-Prince était en plein mouvement. A seize heures, les élèves traînent encore après les cours. C’est le moment où les gens font leurs dernières courses avant de rentrer et où il y a des embouteillages. Une heure d’éclatement total de la société, d’éparpillement. Entre quinze et seize heures, vous savez où se trouvent vos proches, mais pas à seize heures cinquante ».

Il y a tout, c’est une vision, Haïti apparaît, les légumes qui dépassent des sacs de courses,  les bouchons, les mômes qui jouent au foot après l’école, sur des sols de terre battue, les vieux encore à la sieste. « Une heure d’éclatement total de la société », dit Dany Laferrière. En existe-t-il dans tous les pays du monde ?

J’écoute par hasard, en même temps que j’écris sur Haïti, un disque de Manu Chao.

Et je me dis que Haïti pourrait être un disque de Manu Chao. Mala vida, Clandestino, Desaparecido, Infinita Tristeza, Lagrimas de Oro. Ou le suivant. Celui qui fait titre.  

Jesus Alberto Hidalgo, 36 ans, Séville, marié, séparé.

Un second post de la catégorie « D’autres vies que les nôtres », consacrée aux résidents du centre de réinsertion de toxicomanes dans lequel j’avais passé six mois, à Séville, en 2005.

Ici l’histoire de Jesus, un prophète d’un genre nouveau. Pour l’article présentant mon travail là-bas, voir un post précédant du chat,  

http://lechatquifume.unblog.fr/2009/06/01/la-vie-nest-pas-un-chemin-de-roses/

 

 » J’étais le plus jeune de cinq frères, et un garçon timide. Quand j’ai eu huit ans, mon frère aîné est mort. Depuis ce jour, chez moi, il n’y a plus eu de fêtes d’anniversaires, de ferias… Ma mère pleurait beaucoup. Le souvenir de mon frère. On m’offrait des jouets, mais il n’y avait personne pour jouer avec moi. J’ai le souvenir d’une grande solitude durant mon enfance… alors que je vivais avec trois frères, une mère, un père, un chien, une grand-mère, une tante ! On avait de belles fringues, de l’argent, on partait en vacances, mais je jouais toujours tout seul, toujours tout seul…

Même en grandissant est demeurée cette timidité, quasi maladive, j’étais le bicho raro du collège, l’animal étrange, l’inadapté. C’est là qu’ont commencé les vrais ennuis pour moi : insultes, menaces…J’éprouvais un grand complexe d’infériorité, pourtant, j’avais les meilleures notes de la classe. Ce qui était simplement une manière de me différencier. Mon gros problème, c’est finalement qu’il n’y avait personne à qui parler de mes problèmes…Chez moi, c’était impossible, la famille était entrée dans un état de deuil permanent, mes états d’âme paraissaient bien futiles rapportés à la disparition de mon frère.

Un jour arrive le moment où j’en ai marre d’être pris pour le con. Pour l’idiot. C’est là que j’ai commencé à boire. Très jeune. Pour m’intégrer, avoir le sens de l’humour. L’alcool me désinhibait, et je cherchais la vibration de la fête. J’ai appris à jouer de la guitare, et la timidité s’est estompée au fur et à mesure que je prenais de l’assurance. Rapidement, je suis devenu tout ce que j’avais toujours voulu être : le gracioso, celui autour duquel se concentre l’attention et les rires. L’être accepté. Mais l’alcool aussi a ses mauvais côtés : la honte a posteriori quand on s’est bourré la gueule. Le fait de vomir. Et le fait qu’il y a une quantité d’alcool limitée qu’on soit capable d’ingérer. J’ai découvert par hasard la cocaïne. La cocaïne permet de boire davantage. De ne pas perdre le contrôle de soi. La cocaïne en fait annihile les effets négatifs qu’engendre l’alcool. Le premier rail, je l’ai tiré avec mon frère. Avec lui, on fumait du haschich régulièrement, et un beau jour, je rentre à la maison, et il me propose de la cocaïne. J’avais seize ans. A partir de là, j’ai été moi-même l’initiateur de mes amis à la cocaïne. On trouvait ça cool, l’attrait de la nouveauté, l’interdit, et surtout la possibilité de passer beaucoup plus de temps en discothèque sans ressentir fatigue ni lassitude.

Ma consommation est devenue plus régulière à partir du service militaire, puis j’ai commencé à travailler, à gagner mon propre argent, et le niveau de ma consommation s’est encore élevé. Mon premier job, c’était vendeur dans une pharmacie. C’était en 1990, l’utilisation des ordinateurs commençait à se développer. Notre pharmacie était connectée en réseau avec toutes les autres pharmacies de la région. Comme j’étais assez bidouilleur, j’ai élaboré un programme informatique qui permettait de fausser la comptabilité de notre pharmacie, de sortir de l’argent de la caisse, tout en ayant une recette qui coïncide tous les soirs aux enregistrements.  J’éprouvais une sorte de fierté d’avoir monté cette arnaque, parce que je réussissais à piquer du pognon grâce à mon intelligence…beaucoup d’argent même, entre 20 000 et 60 000 pesetas par jour, qui me permettait de mener une vie folle ! J’ai pris des parts dans une discothèque, une boîte d’été en plein air, et aussi dans un bar, tout en continuant à travailler à la pharmacie, qui était devenue ma vache à lait. J’ai aussi monté un petit commerce d’informatique. Je travaillais énormément, notamment à la pharmacie où j’étais presque en permanence, pour tout contrôler, je dormais trois heures par nuit, parfois sur place. Pour tenir le coup, je prenais des amphétamines que j’avais trouvées dans les stocks. Mais les amphètes génèrent un état dépressif sur long terme, si bien que, même si je gagnais beaucoup d’argent, le moment est arrivé où tout me fatiguait. J’en ai eu ma claque, je décide alors de tout lâcher et d’aller vivre la grande vie avec une fille, une lesbienne que j’ai rencontrée, j’ai vingt et un ans. Et on part sur les routes d’Espagne, c’était l’été, dépensant des sommes folles, balançant le pognon par les fenêtres ouvertes de la bagnole, littéralement, allant de fête en fête. Et à Madrid, on se retrouve quasiment à sec. Une des filles de la bande qu’on s’était faite sur la route, brésilienne, qui était devenue la copine de Carmen, la sœur de ma copine, avait un frère qui vivait à San Francisco, alors elle nous propose, à moi et à sa copine, de partir pour les Etats Unis. On fait tous les papiers, la demande de visa, mais au moment d’embarquer, les douanes nous refoulent, parce qu’on peut pas justifier d’assez d’argent pour vivre sur place. Donc on décide entre nous que les filles partiront malgré tout, et que moi je reste un mois à Madrid pour mettre un peu d’argent de côté et que je les rejoindrais ensuite, qu’on se verra là-bas. Un soir, donc, je me retrouve à Madrid sans un rond, je descends dans le métro, et je commence à jouer de la guitare, je dors dans le métro, et je lis les petites annonces, il y a beaucoup d’offres d’emploi, pour être barman, ou agent de sécurité, c’était le début des années 90, une bonne époque, n’importe qui voulait bosser pouvait être embauché le lendemain. Je distribue quelques CV, et rapidement une boîte de micro-informatique m’appelle, je passe l’entretien et je suis recruté. J’ai commencé à travailler le 8 du mois, mais comme la paie ne tombait que le 30, durant trois semaines, je suis allé travailler en costume, et le soir, je redescendais dans le métro pour jouer de la gratte !

Et donc je suis à Madrid, j’ai quitté mon village d’enfance et sa pharmacie notamment pour fuir un climat un peu oppressant entretenu par ma famille, et là Madrid m’apparaît comme une sorte de libération. La ville est exubérante, je découvre de nouveaux types de relations sexuelles, triolisme, homosexualité, je vis dans une Casa Grande, une sorte de squat avec beaucoup d’artistes, du passage, une vie bohême. Je rencontre alors Corinne, une collègue de bureau française, nous emménageons ensemble, je démissionne pour me mettre à mon compte, je monte mon propre business. Rapidement, ça marche extrêmement bien, j’accumule encore un fric fou. En 1992, avec la solde d’un mois, je me suis acheté une nouvelle moto et un ordinateur dernier cri, tant et si bien que je n’ai plus été obligé de travailler tous les jours. Je suis alors entré dans une dynamique où il y avait de plus en plus d’argent autour de moi, ce qui fait que j’ai été amené à être au contact de gens très friqués, des gens connus, des célébrités de la télé ou de la radio. Et je dépensais une fortune. A l’époque, je consommais environ un gramme de cocaïne par jour, mais parfois je partais complètement en vrille, je pouvais en prendre jusqu’à quatre grammes ! C’est à peu près là que j’ai compris que j’avais perdu le contrôle de la situation. Et je ne savais plus quoi faire, je me sentais perdu. Jusqu’alors, j’avais la certitude de maîtriser les quantités de drogue que je pouvais taper, jusqu’à ce que je réalise que, en fait non, c’était l’inverse, la drogue qui me contrôlait. J’avais besoin de me droguer. A ce moment-là, ma seule option, c’est la fuite. Je reviens à Séville. Nouvelle ville, nouveaux amis, nouveau contexte : 1995. Je me remets à bosser, je gagne de l’argent, je me coke, plus je gagne d’argent plus je me coke, jusqu’à ce que j’en prenne tellement que je commence à perdre de l’argent, parce que la qualité de mon travail s’en trouve altérée. Je finis par vivre au fond d’une bagnole, ruiné, comme un chien, sans argent pour payer un loyer, et chassé de chez moi. Je lis une annonce dans un journal pour aller travailler en Extremadura, à 450 kilomètres de Séville. J’arrive un vendredi. Je me dis : nouvelle ville, nouveaux amis, nouveau contexte. Mais le samedi, je prenais déjà à nouveau de la coke. A chaque fois l’intention d’arrêter était plus forte, et chaque fois l’effort plus inutile…Alors je perçois le fracas de ma vie, je suis dans une maison en colocation avec des étudiants, une ville perdue au fin fond de l’Espagne…Je me sens complètement abattu. Je réfléchis à un moyen de remettre de l’ordre dans ma vie. Et j’ai eu, à ce moment-là, une espèce de lubie ; je venais de rencontrer une fille, j’ai eu le sentiment que, si je me mariais, ma vie allait reprendre un cours normal….elle consommait aussi…Six mois après notre rencontre, donc, on se marie, en grandes pompes, robe blanche, église, une jolie noce, un voyage de noces…mais le ver était déjà dans le fruit, j’étais pas amoureux d’elle, j’avais simplement BESOIN d’elle…ou plutôt j’avais besoin d’être « engagé » vis-à-vis d’une personne, de sentir que quelqu’un était lié à moi, puisque moi-même je ne parvenais plus à être lié à ma propre personne…Recomposer ma vie, faire quelque chose de positif, voilà ce à quoi je pensais, dans tous les cas, j’avais peu d’options…Je me souviens d’ailleurs qu’on a passé toute la nuit de la noce à sniffer de la cocaïne…

Le mariage a fonctionné bon an mal an à peine une année. De nouveau, j’augmentais le niveau de mes consommations, elle me le reprochait, le fait que je dépense trop d’argent, que je rentre tard le soir… Commencent la bronca, les menaces, les reproches, elle demande le divorce, déjà je la trompe en cachette. Un soir, je rentre, et ma femme me présente une injonction judiciaire à quitter les lieux, je suis viré de ma propre baraque…officiellement une mesure de préservation contre de possibles mauvais traitements. Alors que je le jure, je ne l’ai jamais touchée. Je vais donc vivre chez Carmen, ma maîtresse, qui a déjà deux enfants, qui prend de la cocaïne, comme moi. Je travaille la journée dans un bar, je rentre le soir, ça se passe plutôt bien.  Jusqu’à ce que son frère débarque, sortant juste de prison,  récidiviste, séropositif, dealer…la maison s’est convertie alors en un picadero, c’est-à-dire un lieu où les toxicos achètent et consomment sur place. Un soir, en rentrant, je vois Carmen en train de fumer de l’héro, je m’énerve, je lui dis, autant de cocaïne que tu veux, mais arrête tout de suite l’héro. Elle s’excuse. Quelques jours après, rebelote. La troisième fois, je lui dis que je veux essayer avec elle…parce que j’étais à court de fric…parce que ça faisait une semaine que j’avais rien pris.

Là, il faut parler des effet secondaires : vomis, sueur, picotements ; on peut pas dire que l’héroïne soit une drogue sociale. En même temps, je n’étais déjà plus, moi non plus, à cette époque, un être social. Alors, il est difficile d’expliquer ce qui m’a plu…l’héroïne me permettait d’oublier ma misère…d’oublier la manière dont j’avais réussi à gâcher ma vie, mon mariage, mon travail…Evidemment, je n’étais plus en mesure de continuer à bosser.

Elle percevait une toute petite pension d’un ancien mariage, on fumait l’intégralité de la pension, les mômes avaient plus rien à grailler. Un jour on nous a coupé la lumière…le lendemain l’eau courante !  J’ai commencé à dealer, je déplaçais la drogue d’un quartier à un autre…Et étrangement, c’est la première fois de ma vie que je jouais avec la loi, jusqu’alors, j’avais toujours essayé d’inscrire ma vie dans un cadre légal…mas o menos !

Cela étant, pour moi, fumer de l’héroïne, c’était descendre très bas, je le ressentais comme ça.

Et là je vivais dans une petite baraque, avec une gitane, sans eau, sans électricité, avec beaucoup de merde partout, des enfants soucieux, j’étais bien conscient qu’on ne pouvait pas tomber plus bas…que j’avais atteins l’ultime stade. D’ailleurs, pendant très longtemps, pour aussi mal que j’étais dans ma peau, j’avais toujours réussi à préserver les apparences, notamment sur le plan vestimentaire. Même quand je vivais dans ma bagnole, je continuais à porter des vestons, à avoir une mise élégante. Mon image avait toujours été importante pour moi, parce que j’avais le sentiment que, tant que j’étais fringué comme un cadre, je ne risquais rien ! Eh bien, même cette exigence vestimentaire, j’avais fini par la perdre.

Alors un jour, je prends la décision de me suicider. Il n’y avait plus grand-chose dans ma vie qui valait la peine de lutter. De se battre. Le dernier truc qui me restait, c’était la voiture…Je vends la bagnole pour partir en beauté, et m’offrir un dernier trip grandiose, 7200 €, c’était un mercredi, je me souviens !  Je vais prendre une petite chambre dans un hôtel du coin. Grégoire, un ancien ami français, était mort d’une attaque cardiaque suite à une overdose à l’héroïne, je voulais mourir de la même manière. Alors du mercredi au dimanche, cinq jours de suite, sans manger, sans boire, sans dormir, je n’ai rien fait d’autre que fumer de l’héroïne. Pour 6900 € au total, je m’en souviens, il m’en restait 300 à la fin !

Le dimanche, j’avais les narines extrêmement dilatées, je pouvais plus bouger, mon corps entier me faisait souffrir, je souffrais d’agoraphobie, d’un complexe de persécution, d’hallucinations…Le moment était arrivé. Alors je prends deux plaquettes de pilules tranquillisantes…avec l’envie de mourir pour ne pas souffrir.

Je les prends une à une, j’avais vu ça dans un film. Survient une grande paix, les douleurs disparaissent, ma respiration revient à la normale, et je réalise que je meure, un moment de félicité, je me libérais du monde, après cinq jours de feux d’artifice. Et puis soudain, je suis traversé par un « micro-songe », une sorte de fulgurance, et de nouveau la peur panique, tremenda, je suis conscient d’être en train de mourir, conscient que je si je m’endors, je meure, et je ne veux plus mourir. Mais il est déjà trop tard. J’attrape mon téléphone, et je me souviens seulement d’avoir appuyer sur la touche « llamada », rappel du dernier numéro composé.

Je me suis réveillé trois jours plus tard à l’hôpital.

La dernière personne que j’avais appelée était en fait une prostituée, qui s’est pointée à l’hôtel, qui s’est présentée au patron, qui a fait appeler la police. On m’a fait un lavage d’estomac, je me suis réveillé sans ne me souvenir de rien.

« Laissez moi sortir », je gueule ! On me donne d’autres tranquillisants. Dans l’après-midi, on me prévient que j’ai une visite, c’est la petite prostituée, qui vient avec un petit cadeau sous les bras, simplement pour discuter. Elle est revenue toutes les après-midi suivantes, durant une semaine. Un jour, elle me tend son téléphone, elle me dit « Ton frère veut te parler », je sais pas comment elle a eu son numéro. Mais je savais que mon frère était l’une des seules personnes qui pourrait me comprendre, lui qui avait déjà pris de l’héro…Au téléphone, il me dit que les choses peuvent encore s’arranger, que tout n’est pas perdu, puis je parle à ma sœur, qui me dit qu’on m’attend à Séville.

Et je sors véritablement de l’hôpital, je me rends à Séville pour une grande réunion familiale, tout le monde était là, cousins, cousines, frères, sœurs, oncles, évidemment j’étais transi de peur.

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Mes parents ne connaissaient pas vraiment mon histoire, d’ailleurs personne ne la connaissait, ils savaient seulement que j’avais un problème avec la drogue. Or un de mes beaux-frères avait déjà suivi le programme Proyecto Hombre. Moi je voulais être enfermé, je savais que seul l’enfermement pouvait me sauver, que seul je n’y arriverai pas. Ce lundi-là, je me suis rendu au centre de Proyecto Hombre, pour une rencontre avec les thérapeutes et le directeur. J’ai été admis à suivre le programme.

Au final, avec le recul, je dirais que Proyecto Hombre m’a redonné une famille. La mienne. Pendant mes trente premières années, je n’appelais les membres de ma famille que pour leur demander du fric…pareil avec les filles, abusant d’elles…les amis…toujours par intérêt… Et puis pour la première fois de ma vie, j’ai eu la sensation de faire el correto, exactement ce qu’il fallait que je fasse à ce moment-là, c’est une sensation drôle et agréable, quand vous ne l’avez jamais éprouvé avant.

Il me reste six mois ici. Ensuite, je voudrais pouvoir travailler avec les autres, ou plutôt, pour les autres, volontaire, infirmier, travailler avec des enfants, des personnes âgées, des immigrants, des prostitués ; ou des drogués.

Ici, j’ai réalisé à quel point le contact humain rapproché pouvait me combler, llenarme. Mon futur. Des amis nouveaux. Une ville nouvelle. Je me rends compte qu’il y a tellement de choses à découvrir, des lieux à quinze bornes de Séville, où je ne suis jamais allé. Il y a un monde qui s’ouvre. J’ai déjà rencontré quelques amis grâce à un site Internet. Samedi dernier, on est allé à la carboneria. Tu connais, n’est-ce pas ? Et bien tu imagines, aller à la carboneria, sans boire, sans me droguer, ça me paraissait terrifiant… Finalement, ça s’est bien passé. Mais j’ai très peur de sortir la nuit. Pourtant, je sens qu’il faut que je le fasse. Le repli sur soi, c’est la pire des choses qui puisse arriver à un ancien camé.

Quand je me dis que j’ai voulu mourir, c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre, pas à moi, cette personne n’existe plus, je ne la connais plus…

Aujourd’hui, ce que j’ai de plus précieux, c’est le lien affectif restauré avec ma famille. C’est la chose qui m’a maintenu en vie, quand je me suis réveillé, après ma tentative de suicide. Je me rends compte de la valeur de ce lien. Car si je le perds, si le lien se casse, se distend, alors il n’y a plus rien à perdre, et s’il n’y plus rien à perdre, alors… »

 

Devine qui vient à Djibouti ce soir…

Oui, devinez qui est passé nous voir mardi soir. Un type plutôt petit, pressé, avec de légers TIC. Non,  pas Elie Semoun…pas Philippe Lucas… 

Eh oui, le petit Nicolas, de retour de la Réunion et de Mayotte où il est allé présenter ses vœux au peuple ultramarin (un mot que j’aime), a fait une escale technique à Djibouti. Est-ce qu’il y avait pas assez de carburant pour rallier Paris, une avarie technique, une avanie et framboise ? Toujours est-il que le secret a été bien gardé, puisque tout le monde, dans les services consulaires, était au courant, sauf moi. Même l’ambassadeur était au courant. C’est dire. Donc Sarcophage atterrit à l’aéroport d’Ambouli à onze heures du soir, il est accueilli par le Premier ministre, et conduit à la demeure du président, à Halamousse. 45 minutes de rencontre bilatérale, une conférence de presse de dix minutes, et la voiture présidentielle reprend la route de l’aéroport. A deux heures du mat’, il était reparti. Moi qui espère rester deux années ici, je me dis, trois heures, pour visiter le pays, c’est un peu court…Il a même pas eu le temps de goûter au qat présidentiel. Qui paraît-il est au qat de la roture ce qu’un Pouilly-Fuissé est à un jeune muscadet. Car évidemment, le président qate. 

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Tout à l’heure, au petit restaurant le carrefour, où je mange souvent le soir une petite farita, du poulet grillé au feu de bois avec de la mayonnaise et de la salade verte, au moment de régler la note, N.S. apparaît sur la petite télé (image un peu brouillée, bien sûr, une vraie antenne, pas le câble, ou le satellite, on trouve encore ici des télés avec antenne métallique). L’adorable patron me dit ; oh, mais il a même pas eu le temps de dormir chez nous. Je lui dis que de toute façon, il ne dort pas souvent. Peut-être que nos lits sont pas assez confortables, il me répond, en riant à moitié, mais je crois déceler une pointe de vrai doute dans sa voix. Peut-être se demande t-il vraiment : nos lits sont ils assez confortables, pour le Président de la République Française ?! Le mien l’est, en tout cas.

Et j’aurais pu lui chanter cette jolie berceuse cosaque que j’ai découverte récemment :

Doucement s’endort la terre
Dans le soir tombant
Ferme vite tes paupières
Dors mon tout petit enfant

Dors en paix près de ta mère
Fais des rêves bleus
Au matin dans la lumière
Tu t’élanceras joyeux

Sur ton lit la lune pose
Ses rayons d’argent
Quand s’apaisent gens et choses
Dors mon tout petit enfant

De quoi ont-ils parlé ? Des accords de coopération militaire, semble t-il.
La France verse chaque année une pension de 30 000 000 Euros à l’Etat de Djibouti pour avoir le droit d’y garder ses hommes. A l’échelle du PIB de Djib, 663 millions de dollars, ce n’est pas négligeable (4,5%, je le dis pour vous épargner le calcul)… Ont-ils parlé de l’affaire du juge Borrel, ce juge français  qui enquêtait sur l’attentat du Café de Paris, retrouvé mort en 1995, le corps brûlé, projeté en bas d’une falaise ? Pendant longtemps, la thèse du suicide fut la thèse officielle, avant d’être plus ou moins battue en brèche par de nouvelles expertises médicales invalidant le suicide…et donc incriminant une autre thèse…mais on n’a pas trop le droit d’en parler…, cette version ayant constamment été refusée par les autorités françaises, avec force falsification de documents, corruption de témoins , etc, pour d’évidents intérêts stratégiques. Bref, scandale diplomatico-économico-politique à la sauce Françafrique, qui continue d’être LE sujet sensible des relations France Djiboubou. Nicolas I avait promis à son investiture qu’il ferait la lumière sur cette affaire, mais les plombs ont sauté, et c’est de nouveau tout noir.

Sinon, il y a quand même de jolies perles ici, des trucs attendrissants. En me documentant un peu sur l’affaire précitée, j’ai trouvé cette phrase, que je mets à mon Panthéon de « la poésie sans faire exprès » : « Bernard Borrel, explique pour sa part Moumin Bahdon, était venu nous aider à moderniser notre code pénal et notre code de procédure pénale et il a effectué un travail formidable. C’était un bourreau de travail qui quittait son bureau vers 14h30. Il a efficacement aidé mon département ». Inutile de vous préciser qu’il n’y a, chez le sieur Bahdon, aucune ironie. Voilà Djibouti. Moi, je quitte mon bureau parfois vers 15 heures, mais c’est pour surfer sur Internet, parce que chez moi, j’ai une connexion de 64Ko…   

Le chat qui mastique du qat (cat chewing qat)

Première séance de qat. Je tape sur mon clavier encore sous l’emprise de ces incroyables feuilles, Catha edulis ou Celastra eduliset, dont l’effet qu’elles procurent ne ressemblent à aucun autre que je ne connaissais déjà, et pourtant je ne suis pas un saint…

 

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C’est Omar, mon gardien, qui me fait la proposition en début d’après-midi, alors que la journée flotte un peu, de manière assez agréable, c’est aujourd’hui un samedi à Djibouti, donc une sorte de dimanche, hier Jean-Pierre, assistant technique sur les programmes de prévention de la tuberculose et du sida, biologiste de profession en poste ici, m’a invité à dîner au restaurant, une côte de bœuf au sel de Guérande, suivi de plusieurs digestifs chez lui, donc réveil en douceur vers 10 heures, un petit tour au marché pour acheter des tongs et l’édition internationale du Monde à parution hebdomadaire, synthèse des articles de la semaine, et qu’apporte chaque samedi le seul avion d’Air France qui assure cette liaison.

Je suis aussi allé faire un tour du côté des artisans menuisiers pour essayer de dégoter un chevalet, j’ai ici fait livrer des toiles vierges et de la peinture acrylique, face à l’incompréhension que suscita ma demande, on me suggéra de dessiner un chevalet, ce que je fis très difficilement, plutôt de mauvais augure quoi qu’il en soit pour mes futurs travaux de peinture…Je sais bien faire les chats, par contre…

Donc Omar, à quatorze heures, m’emmène voir une petite Jeep Suzuki dont il a vu qu’elle était à vendre, puis on s’arrête chez le vendeur de qat, un petit kiosque donnant sur la rue, à mi-distance entre le fleuriste et le primeur, il achète deux bottes à 500 Francs pour lui, 2 bottes à 800 francs pour moi, le prix variant en fonction de la qualité et du calibrage des feuilles, certaines AOC montent à 2000 francs la botte. Mais pour une initiation, Omar estime que ça fera l’affaire, et moi, je ne peux que m’en remettre à ses conseils. Je lui demande si tous les Djiboutiens en prennent, il me dit que sur 100, il n’y en aura qu’un seul qui s’abstient.

De retour à la villa, j’aménage comme il me l’a proposé la terrasse pour cette première session de broutage ; il va chercher un litre de coca glacé, je prépare du thé, je mets iTunes en lecture aléatoire, les baffles orientées vers l’extérieur, un paquet de cigarettes, je rince le qat à l’eau minérale, je pose les brins sur un torchon pour que l’humidité soit absorbée, et c’est parti. Il me montre comment arracher les feuilles par trois, celles qu’il vaut mieux éviter, je mastique cette substance végétale, amère à en crever. J’avale. C’est pas bon. Après, je comprends, il faut composer une petite boule avec la salive, la loger dans le creux de la joue, comme un hamster, toujours mâcher et alimenter cette pâte verte qui se forme, et puis quand la boule est assez grosse, l’ingérer avec quelques gorgées de coca, délicieusement sucré à ce moment là, même du coca zéro, je suis sûr, ferait l’effet d’un sucre gorge, par contraste avec l’amertume du qat. Et puis reprendre l’opération, deux fois, cinq fois, dix fois, et là, de manière douce et étrange, survient un état d’énergie assez insolite, le corps et l’esprit électrisés, je file chercher toutes les pochettes de photo que j’ai ici importées, la plupart des photos ont collé les unes aux autres, à cause du choc thermique, prétend Omar, entre le froid des soutes de l’avion, et le microclimat djiboutien, elles ont gondolé, un peu comme nous, gondolés par la salade, comme l’appellent les autochtones, et alors, très méthodiquement, nous nous astreignons à les séparer les unes des autres, c’est une bonne occupation, quand on prend du qat, de temps en temps, on s’arrête pour grignoter quelques feuilles, comme des petits lapins, je montre à Omar ma famille, mes amis, mon grand-père, il est encore en vie, il me demande, oui, Omar, et même il lit mon blog, une photo de Claire qui vient de démarrer un VI, comme moi, j’essaie de lui faire découvrir son pays d’affectation, devine je lui dis, il me dit, « c’est où Devine », après je lui dis que c’est pas en Afrique, et il propose le Rwanda, parfois la communication est un peu difficile, mais on finit toujours par se comprendre, Claire est au Mexique, en mission, comme moi, pour ouvrir la nouvelle agence du groupe là-bas. Je lui montre la photo de Guillaume, en poste en Afrique du Sud, mais pas volontaire, salarié, comme Alain H. alors, dit Omar, Alain H., un ancien vice-directeur de l’Agence à Djibouti, et qui, me l’explique Omar, l’a recruté comme gardien dans cette villa. Avant, Omar gardait la propriété d’en face, où étaient installés les bureaux du FMI. Il y avait une piscine, et Omar, grand prince, s’est arrangé avec le directeur du FMI à Djiboubou pour que les enfants d’Alain puissent y avoir accès, ils allaient y patauger tous les après-midi, c’est comme ça qu’Omar et Alain sont devenus amis, et quand le gouvernement djiboutien a décidé que les emplois de gardien devaient être réservés à des nationaux, le gardien éthiopien de la villa a été viré, et Alain s’est arrangé pour qu’Omar récupère le poste, voilà.

Avant d’être gardien, Omar m’apprend qu’il travaillait comme serveur pour le restaurant dans lequel j’ai dîné hier, le café Historil, en plein cœur de Djibouti, qui fut ravagé par un attentat à la bombe, le 18 mars 1987. Omar avait terminé son service à quatre heures de l’après-midi, la bombe explosait à 19 heures, le garçon qui l’a remplacé cet après-midi là est mort. Tout comme douze autres personnes, dont cinq coopérants français. Je fais quelques recherches là-dessus sur Internet, mais sinon le rappel des faits, qui attestent qu’Omar dit vrai, j’en sais pas beaucoup plus, la cause palestinienne, semble t-il.  

Je lui montre les photos du meeting de Charlety en 2007, où Ségolène faisait mousser sa robe blanche, les photos des montagnes enneigées du Darjeeling, qui le subjuguent, il me demande comment c’est de marcher dans la neige, si c’est comme de mettre des glaçons sur les pieds, des photos de Madagascar, où il est étonné que les gens soient si noirs, des photos de Séville, il me dit, c’est le Maroc, c’est pas loin, et sur les photos, on reconnaît l’architecture mauresque, il était difficile de pas tomber dans le piège.

Pendant ce temps, les heures filent, voilà trois heures qu’on a commencé à « quater », comme ils disent, je regarde dans le dictionnaire érudit de la langue française, pour voir si le terme existe, mais c’est seulement pour dire quatrièmement, quant au qat, ou khat, il s’agit d’un « arbrisseau d’Arabie, dont les feuilles constituent un masticatoire excitant », ce qui est une définition assez poétique je trouve, tout en étant scientifiquement exacte, le soleil va déclinant, quand Noir Désir est tombé à la loterie de ma bibliothèque musicale, j’ai désactivé le mode aléatoire, puisque Tostaky, Les écorchés ou Des armes, c’est un accompagnement divin, pour ce genre de petites réunions d’après-midi, et parce que le destin kafkaïen qui a été réservé à Cantat, ce sens de la tragédie, « atmosphère oppressante et absurde », cette musique, ces sombres héros de la mer, ce ciment sous les plaines, c’est un peu de khat aussi pour les oreilles, la bouteille de coca est presque vide, les tiges presque totalement effeuillées, il est 19 heures, le second gardien arrive prendre son service de nuit, Omar se relève de ses fonctions, quitte la terrasse, Mohamed s’assoit et prend sa suite. Je lui repose la question de la prévalence des mâcheurs de qat dans la société djiboutienne, le chiffre est monté, puisque selon lui, c’est 100% des Djiboutiens…

Et comme il fait maintenant complètement nuit, je rentre à l’intérieur, m’assoit devant mon ordinateur, j’ai la gorge sèche, des petits picotements sur le cuir chevelu, une légère sudation, c’est très agréable, je me demande pourquoi il n’y a pas de cartel du qat, pourquoi en France, personne ne trafique le qat plutôt que le vieux shit de pneu, en termes de propriétés excitatives, c’est quand même tellement supérieur au Red Bull…

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Voici la mignonne molécule de Cathinone (ketoamphetamine), un alacaloïde monoamine !

Si vous voulez en savoir plus, un article, « le khat, plaisir ou addiction », publié sur Agoravox, assez intéressant.

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-khat-plaisir-ou-addiction-44291

Et plutôt rassurant sur les risques encourus.

Cette phrase notamment ; « C’est la drogue des conducteurs de camions qui sous son influence sont capables de rallier Mombasa sur l’océan Indien au Burundi ou à l’est du Congo, d’une seule traite, sauf les douanes, soit trois à quatre jours de conduite ininterrompue ».

J’avoue que je me vois mal m’embarquer maintenant pour une telle odyssée, mais écrire quelques mails et refaire du thé, la tête un peu lévitant, ça oui…

Djibouliste

J’avais lu cet encadré dans la Nation avant-hier, organisation du tournoi de pétanque de l’amitié, vendredi 15 janvier, par la fédération bouliste djiboutienne, contacter Ousmeh,  début des parties à 9h30.

L’occasion me paraissait belle d’entrer en relations et en échange avec des Djiboutiens sur des aspects autres que ; professionnel/commercial/hiérarchique/intéressé. A condition d’exclure le fait que l’on puisse être intéressé par mon adresse à envoyer les boules titiller le bouchon, ce qui dut m’arriver deux fois durant la journée, sur une centaine de lancers…

Donc la difficulté première fut de trouver le boulodrome, ce qui me fit faire de bon matin trois fois le tour de la ville, et découvrir des quartiers que je ne connaissais pas encore, des quartiers où les chèvres sont en liberté et fouillent les tas de détritus au bord de la route, des quartiers où il y a une seule voie carrossée, et de laquelle partent plein de toutes petites venelles de terre, des passages bordés de casemate en tôle, sorte de bidonvilles, puisque c’est l’appellation générique, voilà, Balbala, en photo, toujours Google images, j’ai oublié mon appareil numérique en France.

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Avant de découvrir un vrai complexe bouliste, une vingtaine de terrains, certes à tendance rocailleuse, mais avec un système d’éclairage à base de panneaux solaires pour les parties nocturnes, financés en partie par la coopération française, m’a-t-on dit. La difficulté seconde fut de trouver des coéquipiers, le tournoi se déroulant en triplette. Mais en fait, non, car dès mon arrivée, je fus pris en charge par le président de la fédération, content semble t-il, de cosmopolitiser son tournoi, qui me demanda si j’étais plutôt tireur ou pointeur, afin de trouver des partenaires compatibles, le genre de question toujours un peu gênante. Car comment dire…Plutôt pointeur, je répondis. Tu manges les autres animaux, me demanda un vieux ? Ce fut l’une des meilleures blagues de la journée, pointeur, panthère, selon l’accent et la prononciation, à deux phonèmes prêts, une convergence possible. On me présenta à mes deux co-équipiers, le premier gardien au port autonome de Djibouti, le second jeune espoir de la boule djiboutienne, deux extraordinaires joueurs, je réglais l’intégralité des frais d’inscription de notre formation, en échange de quoi on reçut des t-shirts sponsorisés par une banque locale. Comme je vins les mains vides, on me fournit des boules, un petit chiffon doux pour les lustrer et enlever la poussière entre chaque coup, on m’offrit du thé, servi par une petite carriole, et comme je ne suis pas là depuis très longtemps, toujours ces raisonnements par l’absurde, essayant d’imaginer le nombre d’amibes dans cette bassine stagnante d’eau de rinçage de nos tasses en émail, alors qu’il suffit de boire à petites gorgées le chaï au lait, ils le préparent comme les Indiens, sans se poser de questions, vu qu’on nous l’a offert.

Sans entrer trop en avant dans les détails des scores, nous atteignirent les quarts de finale, en dépit de tout ce que je pus entreprendre pour nous faire éliminer plus tôt, mes deux co-équipiers, inlassablement, alignant les carreaux à neuf mètres de distance, la boule adverse catapultée dans un petit nuage de poussière, le Bon et la Brute tirant au colt, moi le Truand, venant placer mes boules de manière assez aléatoire dans un rayon d’un mètre cinquante autour de l’épicentre, eux m’encourageant toujours, d’une petite tape dans la main, d’un mot gentil, comme un cycliste parlerait à un de ses équipiers en déroute dans une montée alpine, ou irait lui chercher des bidons d’eau.

A midi, après deux matchs de poule, le président proposa la suspension temporaire du tournoi, que chacun rentrât chez lui, et qu’on se retrouve vers quinze heures, après la sieste, comme ça « c’est plus cool, on peut aller à la mosquée ou faire une sieste », me suggéra t-on.

De retour à quinze heures, les terrains étaient déserts, tout le monde somnolait dans un petit coin d’ombre, adossés à un muret sur lequel était inscrit en grosses lettres d’imprimante d’ordinateur, « association bouliste de Djibouti », la télévision était venue faire des images le matin, les joueurs et les spectateurs, la plupart mâchonnant leurs feuilles de qat, somnolence, légèreté,  léthargie, indolence, le tournoi ne reprit pas avant seize heures trente, il n’y a pas d’heure en fait, la seule heure qui vaille l’après-midi, c’est celle à laquelle on se réveille de la sieste.

Et là ce fut le petit moment de gloire…soudain il y eut un monde fou autour de notre terrain, au plus fort de la partie, je comptais 144 personnes composant le public, et quand bien même c’était le tournoi de l’amitié, quand 144 personnes vous regardent lancer une boule, vous vous appliquez drôlement. Je ne fus pas ridicule, mais l’extraordinaire tireur du matin, le jeune espoir, avait perdu en l’espace d’une sieste toute l’assurance et l’adresse qu’il avait quelques heures plus tôt, et nous nous inclinèrent à la nuit tombée, sous les applaudissements, mais sans demande d’autographes.

En ma qualité de seul non-djiboutien participant au tournoi, on m’annonça à mon départ qu’un lot m’était réservé, remise des prix le lendemain.

Pour les classes basses de la société djiboutienne, intégrer l’équipe nationale de pétanque, qui chaque année va disputer plusieurs tournois partout dans le monde, constitue l’une des seules opportunités crédibles de réussir à quitter un jour les frontières du pays.

Revue de presse djiboutienne…

…si l’on peut dire. Puisqu’en fait, il n’y a en tout et pour tout, à Djibouti, en incluant la presse quotidienne, la presse magazine, la presse d’entreprise, la presse spécialisée, la presse économique, la presse sportive, la presse féminine, et les magazines de programme télé, que deux titres à Djibouti, la Nation, un quotidien, et l’Eveil, un magazine, mais que je n’ai pas réussi à me procurer, on m’a dit qu’il existait.

Appliquant le principe proposé par Pete McCarthy, dans son ouvrage L’Irlande dans un verre, qui dit que le meilleur moyen d’appréhender un pays quand on débarque, c’est de s’installer dans un bistrot et de lire ses canards, j’achète assidûment la Nation depuis mon arrivée, que je feuillette à l’une des terrasses du centre-ville où l’on vous sert un café dégueulasse, je me répète, cherchant au hasard et en vain des petites annonces pour des 4×4 à vendre, mais trouvant autre chose, que je vous fais ici partager, tel un chat qui fume et qui a le sens du partage.

Une semaine à Djibouti donc, la Nation n’étant publiée que du lundi au jeudi, 4 éditions…La première chose qui frappe, et qui semble un gage de crédibilité de la parution, c’est la manchette, exact plagiat du Monde, ce qui fait aussi penser à un pastiche. Après la crédibilité est quelque chose de relatif, c’est là la subjectivité du regard du lecteur. Tout est retranscrit tel quel, donc pardonnez les quelques fautes d’orthographes…

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Ainsi, on trouve dans la presse djiboutienne libre et indépendante :

…Des nouvelles choquantes

 « Somalie ; la police religieuse du groupe islamiste radical somalien les shebab a infligé le fouet à un homme accusé d’avoir tenté de séduire une femme non accompagnée (…). Il a plaidé coupable et a été châtié en public ». 15 coups de fouet. Existe-t-il une version somalienne de Meetic ?

…Des nouvelles surprenantes

« Nouvel an 2010 ; le personnel de la présidence présente ses vœux au chef de l’Etat ». C’est l’inverse normalement, non ?

…Des règles de syntaxe ébouriffantes

« Pour les carrières exemplaires qu’elles ont mené, sur un laps de plus de trois décennies »… Moi, je croyais qu’on disait « laps de temps ». Or j’ai retrouvé dans un autre article exactement la même construction. Un laps ; à Djibouti, se suffit donc à lui-même. 

…Des information choc

« Le chef de l’Etat n’avait effectivement pas hésité de qualifier les deux dames de professionnelles rompues aux tâches de l’administration publique ». Discours à l’occasion d’une sorte de cérémonie de décoration d’une médaille de la République de Djibouti.

…Des encadrés publicitaires

« Annonce de l’électricité de Djibouti qui annonce à son aimable clientèle que les factures d’énergie sont exigibles à compter du 10 janvier 2010. Passé ce délai, des coupures seront systématiquement programmées à partir du 1er février 2010 ». A Djibouti, les factures ne sont pas adressées par courrier aux usagers. Chacun doit au début de chaque mois aller récupérer sa propre facture au siège de l’agence de l’électricité.

…Des petites annonces de recrutement

« Communiqué ; une société de la place est à la recherche de plusieurs candidats (…). Adresse de contact Recrutement2010@aol.com ». Et plus bas

« Une ambassade cherche à recruter une secrétaire, Abuhajer_2003@hotmail.com »

Pour une raison que j’ignore, plusieurs offres d’emploi ne citent pas explicitement l’employeur. Sans doute des sociétés maçonniques.

…Le coin des citations célèbres ;

« Mieux vaut sagesse que richesse », proverbe français (je connaissais pas).

« On n’offense personne en l’aimant », Florian. Pas de précision sur ledit Florian, serait-ce Florian Zeller vu la vacuité de la réflexion ?

Et la citation du jour

« On est aisément dupé par ce qu’on aime » Molière

Phrase qui méritait largement le titre de la citation du jour

…Des comptes-rendus scientifiques

« Ramadam Ali Ahmed a soutenu la première thèse de doctorat de physique. Des professeurs de l’Université de Franche Comté ont posé des questions pertinentes d’ordre scientifiques au doctorant. Ramadan Ali Ahmed nous a confié que ses travaux de recherche consistaient en la modélisation numérique de la croissance d’adsorbats métalliques sur des surfaces vicinales. Autrement dit, il est question d’analyser statistiquement en nombre, en taille et en forme  les îlots formés sur les marches ou sur les terrasses de surfaces vicinales afin de les contrôler ».

C’est effectivement beaucoup plus clair en le disant. Autrement. A noter que les Djiboutiens n’ont pas de nom de famille, la succession des trois noms que vous pouvez lire au début de la brève correspondant au nom de baptême, au nom du père, et à celui du grand-père paternel, dans l’ordre. Ce qui me ferait signer Adrien Régis Daniel. Ça me plaît.

…Du courrier des lecteurs acide et corrosif

 « Je tiens surtout avant de déballer l’objet de mon courrier à rendre un vibrant hommage à notre cher président Ismaïl Omar. (…) L’homme marche, coure (sic), et fonce pour humaniser notre continent déchiré par les conflits en particulier et le monde en général. Mais il faut tirer la charrue ensemble et dans la même direction pour faire de Djibouti le Dubaï de l’Afrique comme le souhaite notre guide ».

Pour avoir visité brièvement Dubaï, et brièvement Djibouti, j’avoue que l’idée de faire de Djibouti le Dubaï de l’Afrique ne me serait pas venue spontanément à l’esprit…

…Du courrier des lecteurs subversif et caustique

Parlant du président

« L’homme arrive à terme de son second mandat et vu l’ampleur de ses réalisations et des chantiers à parachever je pense sincèrement qu’il doit continuer. J’invite donc tous mes compatriotes à apporter leur pierre à l’édifice d’une nation prospère. A bon entendeur, salut ». Signé Loubak Ali

Sachant que la constitution interdit au Président de se présenter une troisième fois, mais qu’évidemment, il est en ce moment question de modifier cette constitution…je me demande si ce Loubak Ali, ce serait pas le nom de code d’une sorte de Henri Guaino djiboutien ! A bon entendeur…

…De grosses fautes de frappe

« L’auteur d’un attentat suicide qui a tué sept fonctionnaires de la CIA le 30 décembre était un Jordanien recruté par les services de renseignement de son pays, travaillant comme agent double à la solde d’Al Qaeda. L’auteur d’un attentat suicide qui a tué sept fonctionnaires de la CIA le 30 décembre en Afghanistan était un Jordanien recruté par les services de renseignement de son pays, travaillant comme agent double à la solde d’Al Qaïda, selon une chaîne de télévision américaine ».

Du mauvais usage de contrôle v ! Saurez-vous reconnaître les trois différences qu’il y a entre la première et la deuxième phrase ? 

…Des articles sur la lutte contre la pauvreté

« Le Président de la République, chef du gouvernement Ismaïl Omar Guelleh, a reçu en fin de matinée des promoteurs privés issus de la Diaspora djiboutienne d’Europe et d’Amérique du Nord, à propos du projet immobilier de la société FinDjib. Le projet en question consiste à construire une centaine de maisons de haut standing essentiellement destinées aux Djiboutiens vivant à l’étranger et leurs familles ». 

…Et enfin, ma préférée, j’aurais pu mettre tout l’article sans faire de coupe, des comptes-rendus sportifs émouvants à légère tendance géopolitique.

« Titre ; Football ; crevons l’abcès et ouvrons le débat.

Encore une fois, notre équipe nationale de football est battue. Elle est battue à domicile et éliminée par la Somalie. Un pays en guerre, en ruine, en état de siège depuis presque vingt ans. Djibouti est humiliée. Honte à nous, honte à notre football. (…) Et pour enfoncer un peu plus le clou, Djibouti est le dernier au classement des pays de la région loin derrière le Soudan le Yémen, l’Ethiopie, l’Erythrée la Somalie. Au classement FIFA 2009, notre pays est à la 189ème place alors que la Somalie se trouve à la 170ème position, ce qui veut dire que 19 pays nous séparent. Catastrophique ! Alors, la question est de savoir là où le bât blesse. Le président de la république et le gouvernement ne cessent d’apporter leur soutien politique, financier aux sports. Et notre football ne manque pas, aujourd’hui, des moyens financiers conséquents avec les subventions de quelques plus d’un millions de dollars. Il est temps de réagir et d’agir. Et d’exiger bien des résultats à la hauteur des moyens disponibles contrairement à ce que beaucoup pensent. Pour trouver ensemble le fond du problème, provoquons le débat et crevons l’abcès ».

A noter qu’au classement de l’IDH, indice de développement humain incluant PIB, alphabétisation et espérance de vie, Djibouti se rattrape, en se classant brillament au 155ème rang mondial, derrière le Soudan certes, mais devant l’Erythrée et l’Ethiopie, alors que la Somalie ne figure même plus dans le classement, données indisponibles, tout comme la Corée du Nord, le Groënland, ou Tuvalu. C’est dire.  

Ceux qui m’aiment ne prendront plus le train

Ceux qui me lisent un peu savent que je n’en suis pas à mon coup d’essai avec la SNCF. Mais ce jour, la réception d’un courrier m’informant d’une condamnation à mon égard de 375 Euros à cause, à la source, au tout début, d’une bicyclette sans réservation dans un TGV…ajouté au fait que je passe chaque jour pour me rendre à l’agence devant la gare de Djibouti, qui reçoit une fois tous les deux jours un train crachotant comme un vieux fumeur non sevré sa fumée depuis l’Ethiopie, en alternance un train sur deux, un jour sur deux, frêt et passager, bref, un train pas comme les autres, m’ont de manière concomitante incité à publier cette espèce de court essai sur le rail que j’avais écrit il y a six mois, mais me semble toujours d’actualité. 

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Il est advenu ces dernières années un phénomène majeur dans la société de mobilité dans laquelle nous vivons, et qui a été passé presque totalement sous silence par la classe politique, médiatique, et universitaire, par ignorance, paresse, ou contagion de la pensée dominante : l’apparition d’une véritable « cassure » affective entre la SNCF et les jeunes Français. Ce n’est pas rien.

Cette « désaffection » n’a pas forcément coïncidé avec la défection des 15/30 ans des rames de trains, ce qui explique peut-être que cette nouvelle réalité soit passée inaperçue ; non corrélée aux chiffres des ventes de billets, ce désamour des jeunes vis-à-vis de la première (et à ce jour la seule) entreprise ferroviaire de transport de personnes du pays n’a pas été pris à sa juste mesure par les services compétents (si l’on peut dire) de la SNCF. Pour autant, il s’agit d’une tendance extrêmement forte, violente, et aujourd’hui ancrée dans les mentalités et les cœurs, et qui finira un jour par faire sortir du rail ceux qui croient cependant que les jeunes peuvent tout avaler, les couleuvres, les mesquineries, les humiliations, et les hausses tarifaires. Tout est affaire d’aiguillage.

Ce qu’il convient d’essayer de comprendre ici, c’est comment la SNCF, une entreprise « historique » de service public a-t-elle réussi à cristalliser sur son nom un tel (res-)sentiment de rejet, voire viscéralement de haine, de la part de jeunes personnes, y compris (voire surtout) de gauche, votant qui pour les Verts, qui pour Besancenot, assistant à des cinés-débats, fumant des joints, militant contre  les expulsions de sans-papiers ou le nucléaire, bref, dont tout l’univers onirique, cognitif, et symbolique, incite simultanément à la préservation des services publics et à la valorisation du train contre d’autres modes de transport plus polluants. Que la plupart de ces jeunes en soient même aujourd’hui à appeler de leurs vœux l’ouverture du transport de personne à la concurrence pour le rail, quand bien même ils le dénoncent pour l’acheminement postal ou la distribution énergétique, en dit long sur la déliquescence du lien entre eux et la SNCF. 

Il y a plusieurs éléments d’explication à cela.

En premier lieu, il faut mentionner la rigidité, le rigorisme du « personnel navigant », qui au fur et à mesure que, équipé de black-berrys à la place des antiques talkie-walkie et vêtu de costumes pourpres stylisés, il se « fashionisait », est devenu en même temps aussi austère qu’une corporation de notaires. Dès lors qu’un voyageur n’est pas absolument en règle, il est vain pour lui aujourd’hui d’espérer négocier directement ave le contrôleur une certaine clémence ou posture compréhensive ; c’est immédiatement la menace d’une interpellation par la police ferroviaire qu’on lui oppose. Il y a également les disfonctionnements liés à la soi-disant modernisation des infrastructures de réservation de la SNCF. Les nouvelles bornes à écran tactile sont d’une lenteur effrayante, et lorsqu’elles doivent calculer un itinéraire, on dirait de vieux joueurs de bridge réfléchissant à une séquence d’enchère difficile. Le site Internet Voyages-Sncf est une pure catastrophe, davantage connu pour ses pannes à répétitions que pour la qualité de son ergonomie…

Mais il y a d’autres éléments plus subtils, qui ont contribué également à façonner ce sentiment d’exaspération des jeunes Français vis-à-vis de la SNCF. Par exemple, aujourd’hui, à l’ère des TGV, il est devenu très compliqué de transporter sa bicyclette dans un train. Il faut réserver longtemps l’avance (il n’y a que trois places compartimentées en vélo pour toute une rame de TGV…), s’acquitter d’une réservation payante (comme pour le transport d’un chat, par exemple !), démonter la roue avant, etc. Autant d’obstacles qui visent en fait à décourager n’importe qui de tenter l’aventure.

Mais tout ceci n’aurait qu’une valeur anecdotique si la SNCF s’acquittait par ailleurs avec brio et sobriété de sa tâche principale, de son cœur de métier : le transport de passagers. Ce qui est loin d’être le cas.

Le principal reproche qu’on puisse aujourd’hui lui faire est en effet lié à l’évolution de ses politiques (des stratégies…) tarifaires.

Il y a dix années à peu près, chacun qui prenait régulièrement le train était capable de dire avec un semblant de précision quel était le tarif en vigueur sur la ligne qu’il empruntait le plus souvent. Un Paris/Strasbourg, par exemple, coûtait un peu plus de 300 Francs, une cinquantaine d’Euros. Quand on avait la carte 12/25 ans, la quasi-totalité des trajets étaient ouverts à une réduction de 50%, à l’exception des trains partant le vendredi soir ou le lundi matin, c’est-à-dire des deux grosses périodes de pointe. Si bien que le billet, hors de ces coups de feu, revenait toujours aux alentours de 25 Euros, des prix fluctuant de 2 ou 3% par an en fonction de l’inflation. On pouvait se présenter à l’improviste à la gare l’Est un mardi après-midi, on savait qu’on pourrait acheter pour ce prix là un billet pour le prochain train au départ. Les réservations n’étaient pas encore obligatoires. Si le train était bondé, on s’installait entre deux wagons, dans le petit sas bruyant où il y avait souvent de drôles de rencontres, de jeunes punks en treillis avec leur chien, un sud-américain avec sa bicyclette lancé dans un tour d’Europe, ou n’importe qui, comme vous et moi. C’était le rendez-vous des fumeurs impénitents et des artistes de rue. Bref, si soudain un destin, une muse, ou simplement une envie justifiait l’Alsace depuis Paris, il était extrêmement facile et fluide de s’y rendre, pour une somme raisonnable. Si quelqu’un avait sauté dans un train en instance de départ sans billet, il pouvait, pour une dizaine d’Euros supplémentaire, régulariser sa situation auprès du contrôleur lors de son premier passage. Pour beaucoup, le train symbolisait alors le mouvement, la liberté, l’évasion, autrement dit, il entrait parfaitement en phase, en « résonance », avec ce qui constitue l’essence de la jeunesse, une manière de se mouvoir rapide, légère, collective, parfois festive.
La SNCF remplissait pour la jeunesse de notre pays une mission de service public.

Les choses ont commencé à évoluer avec l’ouverture de nouvelles lignes TGV.

A ces occasions, les communications institutionnelles de la SNCF et d’Alstom ont, comme par marcottage, pris racine dans tous les médias. En 2008, on a célébré partout, à l’unisson, aussi bien dans Libé que dans le Figaro, à droite qu’à gauche, le fait que Paris ne soit plus qu’à deux heures vingt de Strasbourg. Les nouvelles rames TGV, capables d’atteindre une vitesse de pointe de plus de 500km/h (et pourquoi pas la vitesse du son ?!) sont devenues la quintessence de la réussite des entreprises françaises, le fleuron industriel de la nation. L’ouverture de la ligne du TGV Est était pour la SNCF l’une des dernières briques achevant l’ordonnancement de son « nouveau monde » : un monde qui devait rompre avec une image jugée vieillotte, celle des michelines, du sandwich SNCF de la chanson de Renaud, et des toilettes remplies de mégôts et d’urine. Son nouveau monde, à l’inverse, incluait Christian Lacroix au design des sièges, Joël Robuchon à la confection des hachis Parmentier de canard servis dans les voitures-restaurants (le terme wagon-bar étant sans doute jugé désuet), ou une bulle de verre posée sur la magnifique architecture en pierres romanes de l’ancienne gare de Strasbourg.

Incontestablement, le fait de pouvoir relier Paris à Strasbourg en moins de heures trente a séduit de nouveaux clients, notamment de nombreux « Pro » (puisque c’est comme ça que la SNCF les appelle), heureux de pouvoir réaliser l’aller retour dans la journée sans passer par l’aéroport d’Entzheim. Ceux-là n’ont pas ressenti l’impact des hausses tarifaires (dans la mesure où ils ne prenaient pas le train avant), complètement indifférents à l’idée de payer leur voyage 250 € en première classe, couverts qu’ils étaient pas leurs notes de frais. Le service tarifaire de la SNCF a d’ailleurs parfaitement compris qu’il y avait là un filon, et un maximum d’argent à prendre sur les crédits déplacements des entreprises françaises (et d’ailleurs, la seule question qui est posée insidieusement au client au moment de l’acte d’achat d’un billet est celle de savoir s’il s’agit d’un déplacement professionnel ou de loisirs !). Mais elle n’a pas pensé aux autres. A ceux qui, Rmistes, étudiants, artistes, finançaient sur leurs fonds propres leurs billets de train. Autrement dit à l’immense majorité des jeunes de ce pays. De 50 €, le trajet Paris/Strasbourg est passé à 80 €. Mais surtout, la SNCF a mis en place une gestion de ses tarifs fondés sur les principes du yield management. Cela signifie que les prix évoluent en fonction d’un coefficient de remplissage des trains. Plus le nombre de réservations est proche de la capacité maximale du train, plus les prix des billets sont élevés. Une règle élémentaire de maximisation du profit, cela dit contraire à l’éthique qui devrait prévaloir à un authentique service public. Dès lors, ceux qui souscrivent aux réductions 12/25 ans sont réduits à deux alternatives ; soit réserver leur voyage longtemps à l’avance (encore pour cela faut-il l’avoir planifié) pour bénéficier véritablement d’une réduction de 50%, soit être prêt à débourser 45 € pour un trajet qu’ils pouvaient accomplir il n’y a pas deux ans de cela pour presque moitié moins.

Or c’est l’un des particularismes qui font le charme de la jeunesse (et heureusement), à savoir une certaine « insouciance » (qui a tendance à disparaître…) et une incapacité à savoir deux ou trois semaines à l’avance où l’on passera un certain week-end, à quelle heure on pourra partir, et combien on sera. Combien de rendez-vous amoureux improvisés, de concerts de fortune, de propositions inopinées pour un poste de vendangeur, d’ingénieur du son, ou pour un anniversaire surprise à l’autre bout de la France ? Combien de déplacements annulés, à cause du mauvais temps, d’une rupture affective, ou d’un manque de motivation ?

C’est là que la SNCF dépasse le cadre de ses prérogatives, qui devraient être celles de transporter dans des conditions acceptables tous les Français, et pas uniquement les cadres supérieurs. Avec une politique tarifaire indexée sur le degré d’antécédence de la réservation, la SNCF empiète sur la sphère privée de la jeunesse, et s’immisce de manière insupportable dans ses choix, en cela qu’elle l’oblige à modifier ses habitudes, ou à payer un prix exorbitant (et bien souvent hors de ses moyens). Le message subliminal qu’il y a, derrière le fait d’acheter un billet à 50 Euros pour Colmar le 13 août pour aller assister à l’ouverture de la foire aux vins le 14, c’est : voici le prix à payer de l’inconstance, de l’improvisation, de la « non-plannification ». Autrefois, il était encore possible de se déplacer à travers la France en train sans l’avoir planifié. Aujourd’hui, il faut être prêt à en payer le prix.

Le pire, c’est que la SNCF est dans la négation de cette réalité. Consciente du fait que sa politique en matière de prix soit totalement illisible, elle s’offre des pages de publicité dans la presse où elle précise que, malgré tout, ¾ de ses billets sont vendus avec des réductions. Mais qu’est ce que cela signifie, un système de prix où 75% des billets sont décotés ? N’est-ce pas une hérésie, et en tout cas la preuve flagrante qu’il y a bien une volonté de taxer plus ceux qui peuvent payer plus ? Ne faudrait-il pas aller vers un système de prix plus homogène, et plus abordable pour tous, y compris les jeunes ?


La SNCF se défend en disant qu’il existe des billets Prem’s ou idTGV à des prix presque bradés et qui sont censés rencontrer la « demande jeune » (puisqu’elle a décrété que son marché devait être segmenté). Mais en ce qui concerne les billets Prem’s, ce n’est pas deux semaines, mais deux mois avant le voyage qu’il faut les acquérir. Quant aux billets idTGV, ils ne concernent que des destinations très précises, à des dates tout aussi précises. Notamment un Paris/Biarritz, où il existe même une offre pour faire le voyage en train de nuit équipé d’une discothèque. Voici où passe aussi l’argent de ses voyageurs : dans l’aménagement de rames avec des discothèques. Dans l’organisation de concerts des Têtes Raides dans les trains. Quand la SNCF réalisera t-elle que 95% des jeunes s’en foutent tout à fait royalement de boire des mojitos tièdes en écoutant de la mauvaise pop en descendant dans le Sud, et n’attend-elle que le plus simple, c’est-à-dire de pouvoir voyager pour un prix raisonnable ?   

Quand ce délire du marketing, de l’affichage, et des paillettes, cessera t-il ? Est-ce trop demander à nos responsables que le droit de prendre le train, juste le train ?

Dans presque tous les pays du monde, y compris les moins développés, même les plus indigents des habitants ont la possibilité financière de se déplacer à l’intérieur de leurs frontières. Les plus démunis des tireurs de rickshaw en Inde prennent le train (en cinquième classe de confort ! la traversée du pays de Bombay à Calcutta, 30 heures et 3000 kilomètres, ne coûte pas plus de deux Euros). Les petits paysans malgaches remplissent leurs taxis-brousse ; pour quelques pièces, Tananarive est relié aux campagnes, certes à 24 dans un van prévu pour douze… En Inde et à Madagascar, se déplacer n’est pas un problème, même pour les classes basses (et très majoritaires) de la société. En Espagne, depuis l’apparition de la ligne à grande vitesse entre Séville et Madrid, rejoindre les deux villes par le train coûte cher, mais la liaison ferroviaire est doublée d’un service de bus qui ne facture pas plus de 20 Euros le trajet.

Il n’y a qu’en France que la seule alternative au train soit…l’avion.

Ce n’est pas un hasard si des sites de co-voiturage se sont largement développés ces dernières années. Le système de mobilité tel qu’il dysfonctionne aujourd’hui en France appelle au système D. Aux voies de contournement. Un de mes amis, jeune cadre de 27 ans dans une entreprise d’insertion, ne se déplace presque plus qu’en stop. Mais non par goût ou par subversion, uniquement parce que le train est trop cher. Par ailleurs, dès lors que deux personnes voyagent ensemble, toutes les solutions de voiturage sont plus avantageuses sur le plan économique que le train (y compris souvent la location d’un véhicule).

Chaque crise économique qui conjugue un essor du taux de chômage génère ce qu’on appelle « les exclus du travail ». La contraction de l’offre en logement ces dix dernières années et la hausse des prix immobiliers a de même créé ses « exclus de l’habitat ».

Aujourd’hui, la SNCF a réussi l’exploit de se constituer sa propre base d’exclus, les exclus du rail. Il semble qu’elle s’en foute. Après tout, elle ne cache plus aujourd’hui que sa première ambition est celle de la rentabilité financière. Mais à l’heure où l’impératif de réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre devient une priorité nationale et même mondiale, la société peut-elle se payer le luxe d’un système de transport ferroviaire qui soit devenu, justement, un produit de luxe ?!

Puisque la SNCF, toute occupée à maximiser ses profits avant l’arrivée sur son marché de nouveaux concurrents, ne semble pas en mesure d’apporter une vraie réponse économique aux besoins de déplacements de la jeunesse de ce pays, c’est à l’Etat de prendre ses responsabilités.

Plusieurs possibilités existent.

Soit en imposant à la SNCF (après tout, l’Etat est son actionnaire majoritaire) des tarifs plafonnés pour l’ensemble des déplacements dans le pays des moins de 30 ans – sociologues et économistes s’entendent aujourd’hui pour reconnaître que l’âge de l’indépendance financière a reculé ces dernières années, avec les difficultés d’entrée sur les marchés du travail chez les jeunes, diplômés ou non. On pourrait imaginer un prix au kilomètre qui ne puisse être dépassé : 6 centimes d’Euro par exemple.

Soit en mettant en place un système de bus à des prix raisonnables, si tant est que la solution soit viable économiquement.

Soit encore en obligeant la SNCF à remettre sur rail ses anciens trains Corail, dont beaucoup de gens aujourd’hui éprouvent la nostalgie ; si on avait le courage et la lucidité de sonder les usagers de train sur cette question, on s’en apercevrait.

Et pour conclure, parmi les usagers actuels des TGV, combien d’entre eux (d’entre nous) choisiraient de réaliser le trajet à 200 km/h plutôt qu’à 350, si le prix était moitié moindre ? Combien de Français aujourd’hui ont plus de temps que d’argent ? Et combien regrettent l’époque où prendre le train signifiait avoir le temps de lire, de regarder défiler le paysage, ou de dormir ?

En passant à la très grande vitesse, la SNCF a laissé sur le quai tous ceux qui ne vivent pas leur existence comme une course poursuite. Mais personne ne s’en était aperçu que le train était déjà passé. Sans même avoir sifflé trois fois.

Philippe Val en beaucoup mieux

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C’était un vrai chat, farouche, affectueux, batailleur, un chat qui fumait, et qui buvait, et qui s’était sans doute aussi piqué, un vrai chat cramé, mais pas en macramé, et noir comme un scarabée, mais pas comme un macchabée, et finalement un chat mort, un soir de lune, un peu bourré, un peu perdu, ses pas menant vers le ruisseau du dernier caniveau, un dernier saut, de la scène à l’estrade, au parterre, et puis plus rien, emporté par un corps défaillant, un corps défendant, enlevé par une foule, une foule d’embrouilles, trop de silence, et à Djibou, ce soir, ça faisait chalalala lalalalala, chalalalala, chalala à n’en plus finir, toute la nuit chalala, l’internationale chalala.  

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Théorie de la valeur

Je mange le saucisson qu’on m’a offert à ma soirée de départ, avec du pain mou et un filet d’huile d’olive, je bois des petites lampées de fine de cognac, un autre cadeau de Noël, et me tartine le haut du corps endolori par des coups de soleil brutalisant avec de la crème hydratante au beurre de karité, encore une attention pré-expatriation, tout en écoutant le concert de Bashung enregistré un dimanche à l’automne 2008 à l’Elysée Montmartre ; quatre cadeaux extrêmement utiles pour le corps et l’esprit, le moral et l’ataraxie. La loi de la rareté ; c’était un concept d’Adam Smith je crois, fondé sur le paradoxe de l’eau et du diamant, et qui démontrait sans trop se fouler qu’en plein milieu du désert, à un stade avancé de déshydration, vous échangeriez volontiers un 18 carats contre une gourde d’eau fraîche.

Et bien sauciflard, dijo, Bashung, et crème relaxante, c’est déjà pas mal en métropole, mais alors ici, au pays du soleil brûlant, du café dégueulasse, et du cabri farci, au pays de la rareté, c’est un don du ciel.

Bientôt mes provisions seront pourtant épuisées, on ne peut pas tenir un siège de 24 mois, ou alors il faut une logistique extraordinaire, une base arrière qui vous soit dédiée, et alors il faudra bien apprendre à vivre à la djiboutienne, avec la peau tannée par le soleil, et en allant chercher l’ivresse, non plus dans du raisin distillé, mais dans des feuilles de qat dont le broutage consiste en l’une des principales occupations des djibouboutiens pendant leurs jours de congés, et qui vous offrent alors le sepctacle, quand ils vous parlent, d’une bouche déformée par un rictus verdâtre. Au moins aussi glamour que les Indiens chiquant le bétel et crachant un liquide rouge sur le sol.  

On dit vraiment « brouter le qat », qui est d’ailleurs un vrai mot, et pas seulement l’occasion de placer un q au scrabble quand on n’a pas de u. Le qat désigne en fait les feuilles séchées d’un arbuste africain dont le nom botanique est catha eduls, je lis sur wikipedia, effet stimulant et euphorisant comparable à celui de l’amphétamine. Faudra que j’essaie ça, le week-end prochain.

Lire Un roman français de Frédéric Beigbeder à l’ombre d’une paillotte après avoir mangé du filet de mérou. Voilà ce qu’est pour l’instant Djibouti pour moi. Une langueur douce et solitaire, les livres étant une forme de compagnonnage particulière, pour les déracinés, comme une épaule sur laquelle poser sa tête, plus qu’un moyen de faire disparaître le temps, la possibilité d’être accompagné seul au milieu du désert, suivant les lignes de mots comme des lignes de vie.

Je suis allé plongé cet après-midi, au large de la petite île de Moucha. Bien qu’il ne la nomme pas explicitement, je suis à peu près certain que c’est celle qu’évoque Romain Gary au tout début des Trésors de la mer rouge, puisqu’il n’y en a pas d’autre. « Vingt minutes plus tard, je me retrouve sur un banc de sable, une bande étroite de quatre cents mètres, au milieu de la mer Rouge, face aux montagnes du Yémen : c’est ici que passe ses week-ends le dernier proconsul de France. A cent mètres du récif de corail, des bouillonnements soudains agitent des eaux émeraudes : les requins. Madagascar excepté, c’est la plus forte concentration de requins dans cette partie du monde…Je sens le sable bouger sous mes pieds et évite de baisser les yeux, pour échapper à la nausée : les crabes. Ils sont quelque vingt mille sur cet îlot : le sable bouge sans cesse, grouille, finit par donner le mal de mer. Ils sont jaunes avec des allures de danseuses en tutu ; des crânes sur pattes, avec des bouches rouges en cœur qui évoquent irrésistiblement celles des girls des Folies-Bergères, à l’époque de Mistinguett. C’est à peine s’ils s’écartent de votre passage ; le haut-commissaire de France a pour eux une tendresse qui se manifeste par des assiettes de sirop de grenadine sur lesquelles ils gigotent dans un immonde accouplement ».

Romain Gary écrit ces lignes en 1971. 40 ans après, les requins ont émigré un peu plus vers le Nord, les crabes ont disparu, reste le sable, le vent, la poussière qui balaie cet îlot désespéré. Seules constructions, quelques bungalows d’un club de plongée, le Lagon bleu, qui accueille des éco-touristes venus directement de France pour passer dix jours au bord de la mer Rouge, dont deux sous l’eau au moins en cumulé. Et quelques structures bétonnées, dont on ne peut manquer de se demander pourquoi elles sont si moches, notamment la dalle d’un terrain de basket, comme dans une banlieue américaine, là, au milieu de l’eau.  

Le soleil, je l’attrapai avant-hier, grisé par la vitesse et le vent, oubliant les rayons criminels du soleil de midi, je m’élançai en scooter vers la plage du Doraleh, à une quinzaine de kilomètres au Nord de Djibouti. Quand à un rond point, les deux seules directions indiquées furent, Djibouti Oil Terminal, à droite, et Ethiopia à gauche, j’hésitai, la frontière était quand même à trois cent kilomètres, les containers et les grues du port de Doraleh construits par les Dubaïotes peu engageants. Je m’arrêtai quelques secondes devant ce panneau brûlant. Au loin, un feu de brousse. Et soudain, je ne sais pas d’où, surgit un chameau. Un vrai.

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