Archive pour novembre, 2009

Les routiers

J’ai arrêté de manger il y a deux jours. J’ai faim. Un jeûne purificateur. Pour mon âme dévoyée. Samedi soir, nous dînâmes dans un restaurant qui s’appelle Les Routiers, ancienne taverne sans aucun doute populaire, cantine cégétiste, où certains consommaient la blanquette pendant que d’autres éclusaient les pressions au comptoir. Lumière blanche, menus froissés et à moitié indéchiffrables, un menu qui ressemble à ces premières pages de journaux au début du siècle, où l’information foisonnait, et où Adobe n’existait pas encore, et où on se salissait les doigts à l’encre qui bave, et là à la graisse de porc, ou à la sauce au vin de clients précédents, il y a des choses du temps ancien qui sont restés. Comme la serveuse, qui ressemble à une miss météo de cinquante ans un peu alcoolique. Promiscuité ; donc chaleur, sauf pour nous, il n’y avait plus de places, on a trouvé un bout de table et cinq chaises dans un recoin, juste à côté de la porte battante sur le froid de l’automne en marche. L’endroit a changé de proprio, qui a gardé la déco, c’est-à-dire l’absence de déco, et le nom, les Routiers, rue Marx Dormoy, l’une de ces rues où ne passe jamais les itinéraires touristiques ou les balades au hasard dans la capitale. Mais le proprio, Patrick, a changé la cuisine. Il a fait des routiers un gastro, servant des portions incongrues. Gargantuesques.
Donc on arrive ce samedi soir. Un demi-sauvignon en guise d’apéritif, et puis le début des réjouissances ; en entrée, je choisis la cassolette d’œuf cocotte aux trompettes de la mort, en fait il en vient deux, goûtues, ces trompettes de la renommée, puis je pioche dans l’assiette de ma voisine (c’était convenu comme ça), de grosses figues farcies de foie gras, servies sur lit de salade et quart de tranche de pain de mie brioché toasté doré et tendre, peut-être beurré, un délice, et agrémentées, il faut bien vivre, de tranches fines de magret fumé, et de rondelles de mortadelle au foie gras. Ce qui est notoire, au sortir de l’entrée, c’est que la faim a disparu déjà. Une cigarette pour donner un peu de liant à toutes ces saveurs en bouche, un verre de rouge réserve, les plats arrivent, coq au vin à ma droite, pigeons voyageurs aux amandes à ma gauche, pot au feu os à moelle pour moi, jamais vu autant de moelle de ma vie, là il n’est pas dur de retrouver la substantifique moelle du plaisir de la graille. De la graille, de la tortore, de la jactance, car aux Routiers, il est naturel de parler comme dans un roman de San Antonio. Peut-être Gabin, ou Blondin, y sont-ils passés un soir de grisbi. Après, il y a un dessert dans ma formule, mais je n’ai pas le courage, alors seulement un café, et puis l’addition vient, elle n’est pas folle, surtout que les digestifs sont offerts, un calva pour la route. A ce moment-là, un des convives, qui est aussi mon colocataire, propose un jeûne purificateur de 5 jours. C’est la panse qui pense, et à ce moment là elle pense que tout est possible. Donc on définit les règles d’exception, les mesures de conservation. Le droit aux fruits frais, et aux alcools forts. Donc depuis trois jours, je n’ai mangé qu’une demi-douzaine d’avocats, vingt clémentines, et trois bananes. Les règles évoluant au fil du temps entrèrent aussi en considération quelques olives à l’huile et quelques godets de vin rouge. Du champagne à offrir par le premier qui craque. Las, le jeu s’arrête ce soir ; François est invité à dîner chez des amis, et moi j’ai faim ; par mesure de convivialité, le jeûne est suspendu jusqu’à nouvel ordre…
En tout cas, je vous recommande les Routiers, rue Marx Dormoy, où on mange bien et beaucoup.
Hier j’étais aux cérémonies de célébrations de la chute du mur, place de la Concorde. Le chœur de l’armée rouge de France jouait au violon les airs qu’avaient joué Rostropovitch au pied du mur. Un des airs m’a transporté, j’ai branché mon dictaphone, et voici bas l’extrait sonore, monté en petit film sur daily motion.

http://www.dailymotion.com/video/xb3lfh_rostropovitch-au-pied-du-mur_creation

Le passage sublime intervient à peu près au bout d’une minute et deux secondes. J’ai essayé de retrouver sur Internet le nom de cette composition, mais je me suis retrouvé comme un con sur google, il est encore impossible de googliser une musique entêtante, c’est comme une odeur chavirante ou un paysage vraiment bath, les mots manquent. Donc j’offre une bouteille à celui qui me dira qui a écrit ça.
Merci pour vos contributions.

 

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