Tu m’as dit je t’aime/Je t’ai dit attends/ J’allais dire prends-moi/ tu m’as dit va-t’en

Vendredi matin, sur le parvis de l’hôtel de ville. Je fais signer un manifeste pour la fondation Abbé Pierre, il pleut à moitié, des grappes de touristes s’égrènent sur cet espace tout minéral, quand un autobus se range, les portes s’ouvrent et les baies dégringolent les unes après les autres, roulent par terre, et finissent par se reformer en grappe, avec des appareils photos en pendentif, tout le monde s’en fout plus ou moins, moi le premier, il y a du café chaud sur le stand, et des gens avec qui prendre du plaisir à discuter, c’est la journée nationale de lutte contre la misère, il y a encore du boulot.
Une dame vient vers moi. Elle me dit, vous trouvez ça normal, j’ai 70 ans, et j’héberge chez moi ma fille qui en a quarante, elle arrive pas à trouver de logement, elle a déposé des dossiers dans toutes les mairies, mais ils lui ont rien donné, alors que j’en connais, dont le cas a été réglé en trois semaines, vous trouvez ça normal ? elle parle vite, avec les mains, et quand même une flammèche dans les yeux , qui sertissent un visage joliment ridé.
Elle est kabyle, arrivée il y a plus de cinquante ans en France, rejoindre son mari rencontré là-bas. Elle dit ; au début, ça été difficile. Les trois premières années en tout cas. A cause du temps, et aussi des gens qui discutent moins, il y avait plus de chaleur en Algérie. Après on s’habitue. On s’habitue à tout. Je lui demande si elle se promène, ou fait des courses, ou quoi. Elle me dit ; oh j’aime bien venir me promener ici, on voit toujours de nouvelles choses qu’on n’avait pas vu avant, elle habite à Clichy et elle est venue en bus. Il est presque midi. Je lui demande si elle rentre pour déjeuner. Elle dit, quand on est vieux, manger ou pas, ça fait pas beaucoup de différence, on s’habitue à tout. Surtout elle dit qu’elle aime se promener, à Clichy ou à Paris, tous les jours, avec son petit chien qu’elle tient en laisse. C’est un petit chien vêtu d’une sorte de blouse à carreaux rouge et blanc, et qui a une petite houppette retenue par un chouchou. Elle le coiffe tous les matins. Elle l’adore, le chien s’appelle Gépéto. Avant, elle raconte qu’elle allait dans les musées, mais maintenant on le laisse plus rentrer, alors elle a arrêté d’aller voir des expositions de peinture, elle préfère marcher sous la pluie avec Gépéto. Tous les jours, je vais me promener, elle dit. Mais vous savez, quand vous êtes vieux, une fois que vous avez fini le ménage le matin, il y a plus grand chose à faire ; faut bien s’occuper. Elle lit plus parce qu’elle a des problèmes de vue,. Elle peut plus trop regarder la télé, non plus. A la fin, je lui demande si son mari est mort. Ça paraît presque évident. Et en fait, non, mais il est vieux, elle dit, et il passe ses journées avec ses copains de bistrot, chacun s’occupe de soi.
Cinquante ans de vie à Clichy.

L’après-midi, le décor a changé. C’est le forum des volontariats internationaux en entreprise. J’y vais pour voir. Il y a là EDF, Areva, Bouygues, Nissan, rien que des entreprises philanthropes. Et comme c’est la crise, et que 800 000 jeunes diplômés viennent d’arriver sur un marché de l’emploi aussi actif qu’un lundi de pentecôte, c’est la grande course à l’échalote, peut être 500 jeunes types et jeunes demoiselles, déguisés en entrepreneurs, ou en cadres, avec costume, attaché case, aftershave, ou tailleur, font la queue comme à la boucherie devant chaque stand pour un entretien avec un obscur chargé de ressources humaines sirotant un café en jetant des regards fatigués sur les CV qui lui sont soumis comme autant de bouteilles à la mer, le speed dating appliqué au recrutement. Moi, je ne sais pas trop, je ne sais plus trop pourquoi je suis venu, j’ai ma veste Daniel Hechter coupe marine acheté dix euros chez un fripier la veille, casual business toujours…Alors, je contemple un peu cette ruche effervescente qui ressemble, il faut bien le dire, à un élevage de poulets en batterie, des poulets qui auraient fait des grandes écoles et qu’on aurait soudain mis à la diète, et je fais la queue pour Veolia Propreté. Une petite nénette m’accuse de lui avoir voler sa place. Je rétrograde à l’arrière de la file. Arrivé devant mon interlocutrice, je lui montre mes diplômes, lui dis que je veux être chargé de projet, et travailler au Brésil. Elle me regarde, me dit que chargé de projet, ça ne veut rien dire, et me demande ce que j’ai appris à l’ESSEC. Comme ça serait trop long à lui expliquer, je lui dit que je suis sensible au sourire perpétuel des cariocas, à leur sens de l’accueil et à leur générosité, à la spontanéité des fêtes de rue, et à la persévérance des paysans sans terre. Elle me dit qu’elle me contactera si un poste se créé au Brésil. Et vite, je file, dehors, il fait froid, il pleut, chevauchant un scooter qu’on m’a prêté, j’ai l’impression de recouvrer la liberté.

 




 

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