Le nu, c’est hype

C’était pas en avril visiblement, là où il ne faut pas se découvrir d’un fil, vu qu’on était tous à poil. C’était en octobre, par une belle après-midi d’automne indien, avec un soleil fléchissant sur des corps nus comme des vers. De terre. Des vieux, des tatoués, des au sexe atrophié, des miss monde, des à moitié pudiques se contorsionnant un peu pour masquer ce qui devait l’être, et moi.D’habitude, on vit plutôt habillé. Avec des habits. Ce qui apparaît comme de la normalité. Mais dès lors qu’on se désape, et qu’on est plein, on se sent bien. C’était pas au cap d’Agde, dans un camp naturiste, ni dans un vestiaire de sport collectif, là où sont les normes, mais dans un petit coin du vignoble mâconnais, un samedi après-midi. Samedi dernier. Greenpeace organisait une action de sensibilisation contre l’effet néfaste du changement climatique pour les vins de terroir. La nocivité de l’effet de serre pour le patrimoine viticole, et les sept familles de cépages. Greenpeace a du pognon et ne sait pas toujours quoi en faire. Ce coup-ci, ils ont convié Spencer Tunick, photographe américain connu pour ses photos chorégraphiées de foules dénudées, très beau, voir sur son site, les clichés réalisés sur la grande place du cœur de Mexico, ou sur la banquise.
On est arrivés à Mâcon par des petites routes serpentant dans le vignoble, et puis on est descendu de bagnoles, il a fallu marcher un peu, sur le site de l’action, dans une petite clairière, buffet de jus de fruits biologiques, tri sélectif des déchets, et chiottes sèches, Greenpeace connexion.
A l’entrée, signer une clause de cessation de notre image pour la journée à venir à GP, la clause de non-confidentialité de notre anatomie.
Puis quelques discours, on nous remercie d’être là, on nous explique la portée de ce rassemblement, il y en a déjà un qui a pris les devants, la fleur au bout du fusil, et la bite à l’air, debout, il se balance dans le flot des grands mots prononcés depuis la petite estrade, il semble montrer la voie, avec sa boussole phallique, magnétisée. Et puis les photographes s’en vont, et voilà, il faut y aller, ouvrir les boutons, faire glisser les jeans au sol. Un temps d’arrêt à l’étage de la culotte, le temps d’allumer une cigarette et de se faire à l’idée. Il y a pas d’urgence, nous dit la coordination générale, l’action ne démarre que dans une dizaine de minutes. Il y a pas de petits profits. Oui, mais voilà, tout autour déjà, des sexes s’égosillent, des gens dans leur plus simple appareil, et le morceau de culotte, l’étoffe qui cache la forêt, est déjà ringardisé par ce parti pris du nu, l’hégémonie originelle.
Alors on la retire, et on s’étonne de sentir le vent souffler sur cette partie du corps d’habitude bien isolée (thermiquement), comme sur les cordes d’un violon retiré de son étui, ou dans une flûte hors de son fuseau, on se surprend à être tout nu. Petite musique d’Adam et Eve. Au début, on n’ose pas baisser les yeux sur ce qui attire l’œil, comme le brillant un poisson, c’est la Méduse qui ne transforme pas en pierre, mais qui fait rougir. Il faut peut-être cinq minutes d’acclimatation, à cette station dévêtue, jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre, naturel des choses, celui du genre humain, animal bipède et reproducteur. Après on rigole, on pavoise un peu, on prend le temps d’admirer une épilation aguicheuse, et de porter un regard de sociologue sur l’extraordinaire diversité anatomique de nos semblables différends. On file dans les vignes. Sur le chemin, un journaliste de RTL, qui a fait le choix de l’empathie, traîne le câble de son micro entre ses jambes et interviewe les participants, à poil lui aussi. L’avantage de la radio sur la télé. Une interminable file de gens nus, comme dans un film des frères Larrieu, les derniers jours du monde pourraient ressembler à ça.
Spencer est avec un mégaphone, perché sur une sorte de bras articulé élevé dans les airs, il gueule des consignes à ses collaborateurs, qui placent les figurants.
Tunick est un artiste ; un artiste, ça gueule, ça fait des grands gestes, ça prend son temps, c’est perfectionniste. Une heure et demi comme ça, sous l’œil couveux des photographes de presse juchés sur une remorque agricole.
Enfin, ça y est, c’est l’heure de la prise de vue.
Chaque participant est enjoint de lever haut dans le ciel son bras droit enserrant une boutanche de vin (vide), le cul en l’air, le goulot au sol, parodie sur mode bachique de la statue de la liberté. Il faut cesser de sourire aussi. S.T. prend ses photos à l’argentique. On entend dans le silence de la vigne le bruit du petit opercule qui se lève et de la lumière qui entre et vient percuter de plein fouet la pellicule.

 

 

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Il y aura trois autres prises de vue dans l’après-midi. Les filles seules, s’amusant avec des grappes de raisins. Les garçons, seuls, incarnant la vigne, allongés sur le sol, entrelacs arbitraire de bras, ce corps, comme des sarments, et levant finalement un ballon de verre, trinquant au réchauffement climatique.
18 heures, l’action se termine. On regagne la petite clairière ayant servi de QG où sont gardés les sacs, sous la tonnelle, des bénévoles ouvrent maintenant quelques bouteilles de blanc mâconnais. Enfin !
Alors, avant même de penser à aller s’enfiler dans une culotte, presque tous nous gagnons le coin cocktail, naturellement, allumons une cigarette, et sirotons dans cette posture de légèreté ce petit sirop délicieux. Le soir, on est sur tous les jités

 

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